Compte rendu

Anne-Marie Sohn , « Sois un homme ! » La construction de la masculinité au XIXe siècle Paris, Éditions du Seuil, 2009, 456 p.

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  • Benvindo, B.
(2012). Anne-Marie Sohn , « Sois un homme ! » La construction de la masculinité au XIXe siècle Paris, Éditions du Seuil, 2009, 456 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(3), XVIII-XVIII. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-XVIII?lang=fr.

  • Benvindo, Bruno.
« Anne-Marie Sohn , “Sois un homme !” La construction de la masculinité au XIXe siècle Paris, Éditions du Seuil, 2009, 456 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, 2012. p.XVIII-XVIII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-XVIII?lang=fr.

  • BENVINDO, Bruno,
2012. Anne-Marie Sohn , « Sois un homme ! » La construction de la masculinité au XIXe siècle Paris, Éditions du Seuil, 2009, 456 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, p.XVIII-XVIII. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-XVIII?lang=fr.

Notes

  • [1]
    - Anne-Marie SOHN, Chrysalides. Femmes dans la vie privée (XIXe-XXe siècles), Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, vol. I, p. 9.
  • [2]
    Voir également Régis REVENIN (dir.), Hommes et masculinités de 1789 à nos jours. Contributions à l’histoire du genre et de la sexualité en France, Paris, Éd. Autrement, 2007 ; Christopher E. FORTH et Bertrand TAITHE (éd.), French Masculinities : History, Culture, and Politics, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2007.

1 Il est des parcours individuels qui résument à eux seuls l’évolution d’un champ de recherche. Celui d’Anne-Marie Sohn reflète le chemin parcouru par l’histoire des femmes en quelques décennies à peine. Formée à l’histoire sociale, elle fait partie de cette génération pionnière qui, au tournant des années 1960-1970, fait entrer les femmes dans les livres d’histoire. Se penchant d’abord sur les plus militantes et émancipées d’entre elles, A.-M. Sohn se tourne ensuite vers les « sans-grade de la condition féminine  [1] ». Ces femmes de toutes conditions ne sont de surcroît, dans ses travaux suivants, plus seulement envisagées dans leur rapport à la sphère publique, mais également étudiées dans leurs rôles d’épouses, de mères ou de ménagères. Arrivée au faîte de sa carrière universitaire, A.-M. Sohn livre à présent un ouvrage sur les hommes et la masculinité, domaine qui – s’appuyant sur les acquis de l’histoire des femmes, de la sexualité et du genre – connaît depuis les années 1990 un remarquable essor.

2 Le titre de l’ouvrage, en forme d’injonction, traduit l’ambition de l’auteure d’analyser le masculin comme une construction sociale nécessitant un apprentissage spécifique. La jeunesse française du XIXe siècle constitue le cœur de cette étude, qui entend saisir la masculinité au moment où elle est inculquée. La succession d’épreuves que doivent surmonter les adolescents pour prouver leur virilité est passée en revue : l’expérience scolaire, les premiers émois sexuels, le passage à la caserne, l’entrée dans le monde professionnel, ou encore l’initiation au combat politique. À ces thèmes, déjà presque classiques en histoire des masculinités mais qui sont ici revisités par l’entremise d’archives originales, s’ajoutent des approches plus inattendues, qui éclairent d’autres facettes de la domination masculine. Ce volume relate, par exemple, la conquête de l’espace public et du temps par les garçons, notamment la manière dont la nuit, véritable « temps des hommes », joue un rôle essentiel dans le développement des sociabilités masculines (p. 51). Le paysage sonore, pour reprendre l’heureuse expression d’Alain Corbin, n’est pas oublié : A.-M. Sohn démontre de manière convaincante combien le chahut, l’éclat de rire ou le juron sont autant de manières d’affirmer publiquement la virilité.

3 Les inflexions que connaît le masculin de la Restauration à la Grande Guerre rythment l’analyse. Le XIXe siècle, telle est la thèse principale de ce livre, se caractérise par le déclin d’une masculinité fondée sur l’honneur, la force et le courage. Émerge peu à peu une masculinité maîtrisée, érudite, déliée du primat corporel : la parole remplace le poing, l’affrontement cède devant la médiation. Devenir un homme, désormais, c’est apprendre à se contrôler. Reprenant les analyses de Norbert Elias qu’elle applique aux rapports sociaux entre les sexes, A.-M. Sohn décrit le triomphe, à partir du milieu du XIXe siècle, d’une « civilisation des mœurs masculines » (p. 407). Cette recomposition du masculin est rendue possible, conclut-elle, par l’avènement des procédures démocratiques, la politisation des masses et une socialisation plus mixte.

4 L’ouvrage se signale par sa nouveauté. Les historiens se sont en effet jusqu’ici surtout focalisés sur les écarts, les transgressions, les marges de la « normalité » masculine. Les modèles dominants sont paradoxalement restés dans l’ombre. Et lorsqu’ils ont été envisagés, ils l’ont été à travers des sources normatives, généralement imprimées. A.-M. Sohn se penche, elle, sur la formation d’un habitus masculin hégémonique, mais en mobilisant pour cela, outre les travaux des folkloristes et mémorialistes, une impressionnante masse de sources policières, scolaires et judiciaires. Ces glanes dans les archives du quotidien se révèlent d’une exceptionnelle richesse, éclairant la ville comme les campagnes, permettant d’accéder à des strates du social invisibles ailleurs.

5 Vacarmes, rixes ou altercations mettent à nu les idéologies, mais aussi les pratiques et expériences vécues de la masculinité. Ces désordres temporaires, souvent minuscules, font fonction de « précieux arrêts sur image » pour l’historien (p. 14). Ne cédant jamais à la fascination pour l’étrange ou le pittoresque, A.-M. Sohn s’appuie sur ces « dérapages » pour mieux explorer les modèles dominants. L’exceptionnel, ici, ne sert finalement qu’à mettre au jour le banal. Ces apports, à la fois thématiques et heuristiques, méritent d’autant plus d’être soulignés qu’ils ne sont pas explicités, dans une étude peu soucieuse de se situer dans un champ historiographique qui n’est plus, contrairement à ce que l’auteure affirme en introduction, balbutiant. La bibliographie présentée est certes riche, mais presque uniquement franco-française. Or, un regard sur la production anglo-saxonne, mais aussi allemande ou italienne, consacrée au masculin aurait paradoxalement permis de mieux mettre en évidence l’originalité du propos.

6 La principale question soulevée par l’ouvrage n’est pourtant pas là. En relatant l’évolution d’un modèle masculin envisagé au singulier, ce livre tend à gommer les différences sociales. Dès l’introduction, l’unicité d’une masculinité juvénile est explicitement postulée. Tout en reconnaissant qu’« au XIXe siècle, les observateurs ne considèrent pas [...] la jeunesse comme un bloc », mais distinguent à tout le moins jeunesse rurale, jeunesse des écoles et jeunesse ouvrière, A.-M. Sohn rejette cette « segmentation des masculinités juvéniles » : « Être un homme, en effet, implique, par-delà le milieu, de partager à un moment donné des références communes » (p. 15).

7 Cette hypothèse d’une masculinité « universelle » dans la France du XIXe siècle est pourtant démentie dans la suite même de l’ouvrage. Nombre de cas présentés montrent combien l’assimilation du modèle dominant par certaines couches sociales peut être partielle, et chronologiquement décalée. Différents modèles, socialement marqués, de masculinité se superposent et s’entrecroisent en permanence. Ces disparités et écarts n’ont nullement – et le fait mérite évidemment d’être souligné – échappé à l’auteure, qui les relève à plusieurs reprises, mais sans que cela n’infléchisse véritablement sa thèse générale d’« une communauté masculine » (p. 323). Cet usage du singulier pose problème dans la mesure où il contribue à réifier le masculin : tout porte ici à croire que la masculinité forme un ensemble de qualités qui, passées les turbulences de l’adolescence, sont acquises une fois pour toutes et par chacun. Or, n’a-t-on pas plutôt affaire à un processus identitaire sans cesse « performé », toujours polymorphe et instable ? Est-on homme de la même façon à vingt ans qu’à soixante ? La virilité de la classe ouvrière est-elle celle de la grande bourgeoisie ?

8 Le riche matériel archivistique rassemblé ici illustre précisément le caractère pluriel et mouvant du masculin, ainsi que sa permanente interaction avec les autres divisions structurant le monde social, telles la classe, la génération, la religion ou l’orientation sexuelle. Dans cette logique d’« intersectionnalité », considérer la masculinité comme une entité isolée, monolithique, revient à appauvrir un propos par ailleurs très neuf. Les belles pages qu’A.-M. Sohn consacre à un tragique fait divers, le meurtre d’Alexandre Lemarchand, manouvrier originaire de l’Aube, montrent au contraire tout l’intérêt d’étudier la coexistence – ici dans la violence – de différents modèles de virilité à un même moment et dans un même espace. Elles ouvrent la voie à d’autres études sur les capillarités, contradictions et enchevêtrements qui se développent entre des modèles concurrents de masculinité.

9 Sois un homme est, on l’aura compris, un livre important. Il ne démontre pas seulement que la France, un temps en retard, s’intègre désormais pleinement dans cette histoire des masculinités devenue un champ à part entière des sciences sociales  [2]. En proposant une histoire « vue d’en bas » du masculin, véritable ethnologie diachronique, il invite aussi à repenser ce que l’on croyait connu.

10 BRUNO BENVINDO


Date de mise en ligne : 26/09/2012