Antonella Salomoni , L’Union soviétique et la Shoah Paris, La Découverte, [2007] 2008, 341 p.
- Par Maria Ferretti
Page XIXa
Citer cet article
- FERRETTI, Maria,
- Ferretti, Maria.
- Ferretti, M.
Citer cet article
- Ferretti, M.
- Ferretti, Maria.
- FERRETTI, Maria,
Notes
-
[1]
Ilya EHRENBOURG et Vassili GROSSMAN (éd.), Le livre noir. Sur l’extermination scélérate des juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945. Textes et témoignages, Arles, Actes Sud, 1995.
1 Depuis quelques années, de nombreux recueils de documents et monographies paraissent sur l’un des aspects jusqu’à présent le moins connu de la Shoah, à savoir l’anéantissement des juifs en Union soviétique. Un « trou » apparemment paradoxal, si l’on considère que c’est pourtant en URSS que non seulement la politique d’extermination débuta, mais qu’y perdirent la vie environ la moitié des victimes du génocide nazi, à savoir entre 2,5 et 3,3 millions de personnes, selon les estimations les plus récentes. S’appuyant sur les recherches et les amples recueils de documents qui ont pu être réalisés après l’ouverture des archives ayant suivi la fin de l’URSS, Antonella Salomoni fait le point sur les acquis récents et fournit des grilles interprétatives et des pistes de recherche éclairantes.
2 L’auteur reconstitue les massacres les plus importants perpétrés par les Allemands, comme par exemple le carnage de Babi Yar, ravin aux confins de Kiev où, à la fin de septembre 1941, les nazis exécutèrent en deux jours 33 000 juifs, inaugurant ainsi la pratique des meurtres de masse. Restés jusqu’à maintenant à la périphérie de notre réflexion sur la Shoah, ces massacres nous obligent, sinon à repenser, du moins à nuancer la liaison entre modernité et Holocauste, qui a été dans les dernières années au centre des débats des historiens occidentaux. À l’Est, il n’y a pas de trace de cette modernité : on voit se déchaîner une violence sauvage, archaïque, avec ses meurtres atroces et ses macabres outrages, réanimant la bestialité aveugle des pogroms traditionnels. Comme nous le rappelle A. Salomoni, on voit femmes et enfants obligés à courir vers les bois pendant que les nazis leur tirent dessus en imitant une partie de chasse. On est ainsi assez loin de l’extermination sérielle, industrielle et « aseptique » dont Auschwitz est le symbole.
3 Cependant, l’objectif du livre n’est pas seulement de restituer le génocide en Union soviétique avec ses caractéristiques singulières. Ce qu’A. Salomoni se propose de faire est d’enquêter sur les raisons pour lesquelles l’extermination des juifs a été en URSS, jusqu’à la fin du régime communiste, occultée, à savoir pourquoi « la Shoah n’a jamais été pensée et problématisée comme un événement central du XXe siècle » (p. 9). La manière dont le génocide juif fut progressivement dissimulé, jusqu’à être effacé de la mémoire publique de l’URSS, est au cœur du livre.
4 La volonté des dirigeants soviétiques d’occulter la violence spécifiquement antijuive qui accompagne la guerre d’extermination menée par les nazis à l’Est se manifeste déjà pendant la guerre et donne lieu, dans l’après-guerre, à une sorte de « négationnisme » sui generis. Cette occultation, dont sont porteurs, en premier lieu, les appareils idéologiques et de propagande du parti communiste, se fait au moyen de ce qu’on pourrait appeler une « nationalisation des victimes », qui consiste à remplacer les victimes juives par des victimes soviétiques. À partir de 1942, on peut en effet aisément repérer dans le langage officiel le glissement des termes à propos des massacres : on passe de l’évocation de tueries des juifs à la formule plus anodine des « pacifiques citoyens soviétiques ». Ce langage officiel n’est pas, à ce moment-là, le seul admis : c’est d’ailleurs en 1942 que le Comité antifasciste juif est créé dans le but de mobiliser l’opinion internationale en soutien de l’effort militaire de l’URSS, notamment par la diffusion des nouvelles sur les pratiques exterminatrices nazies. Cependant, au fil des années, au fur et à mesure que la guerre défensive cède la place à la guerre offensive, la volonté de cacher le génocide se renforce ; avec la victoire, elle s’impose définitivement. C’est dans ce contexte que s’inscrit la censure, dans l’après-guerre, du Livre noir sur les crimes nazis préparé par les écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman [1]. Le dernier acte pour expulser la Shoah de la mémoire sera, à la fin de 1948, la dissolution, puis la sanglante répression, du Comité antifasciste juif, dont le président, Solomon Mikhoels, avait été assassiné par Staline au début de l’année.
5 Pourquoi les dirigeants soviétiques s’acharnèrent-ils à nier la politique génocidaire menée par les nazis à l’égard des juifs ? À la différence d’autres chercheurs qui ont mis en avant le rôle joué par l’antisémitisme, répandu, comme on le sait, aussi bien dans la société soviétique que dans certains appareils de l’État, A. Salomoni en relativise la portée, pour miser sur l’importance de deux autres ordres de raison. En premier lieu, elle montre comment la reconnaissance du fait que les victimes des violences nazis avaient été tout d’abord, et tout particulièrement, les juifs dérangeait, sinon rendait impossible la représentation d’un « peuple soviétique » uni de l’intérieur, cible sans distinction de la furie allemande, avant de devenir le héros collectif de la victoire. Or cette image était justement la clé de voûte du mythe de la « Grande guerre patriotique », qui prit, après le conflit, la place de l’ancienne épopée révolutionnaire, désormais décolorée, comme instrument de légitimation du pouvoir. Si, avec la victoire, on célébrait l’unité interne du peuple soviétique et celle avec ses dirigeants, Staline en tête, évoquer les spécificités nationales posait plusieurs problèmes. Admettre que les atrocités nazies avaient d’abord frappé les juifs, les séparant du reste de la population, impliquait forcément de s’interroger sur l’attitude de cette dernière, et soulevait ainsi l’épineuse question du collaborationnisme. Il était en effet évident que le génocide n’aurait pas pu être réalisé sans la collaboration active des populations locales, ce qui d’ailleurs ressort, comme A. Salomoni le rappelle, des enquêtes menées sur les crimes. Confrontés aux problèmes difficiles posés par le retour à la paix, et plus particulièrement à l’exigence pressante de pacifier le pays, les dirigeants soviétiques choisirent la voie du compromis et renoncèrent à demander des comptes au collaborationnisme. Alimenté par des sentiments anticommunistes, ce dernier avait été particulièrement intense dans les régions occupées – notamment dans les territoires d’acquisition récente (Ukraine et Biélorussie occidentales, pays baltiques, etc.), où le nationalisme restait fort vivace, y prenant même les formes d’une lutte partisane. Collaborateurs, délateurs et complices, et la foultitude de ceux qui avait profité de la disparition des juifs, restèrent à leur place. Les procès furent abandonnés ; les responsables des administrations locales furent, le plus souvent, réintégrés dans leurs fonctions. Les juifs ont été ainsi sacrifiés une deuxième fois. La mémoire de l’extermination n’aura pas eu droit de cité en URSS.
6 Le second ordre de raison, comme le montre A. Salomoni, est lié à l’importance de la renaissance de l’identité juive durant la guerre, et les craintes que cela suscitait chez les dirigeants staliniens. Avec l’extermination, les juifs soviétiques, dont l’identité se serait passablement affaiblie grâce aux politiques d’intégration et d’assimilation promues après la révolution, auraient redécouvert leur judaïcité, comme le montrent, selon A. Salomoni, les cas des écrivains I. Erenburg et V. Grossman. C’est de cet éveil que s’est fait porteur le Comité antifasciste juif qui se serait transformé, au fil des années, d’organe de mobilisation de l’opinion antifasciste pour le soutien de l’Union soviétique en instrument de représentation de la communauté juive soviétique, de ses attentes et ses besoins. Là réside, selon l’auteur, l’origine de la suppression du Comité, car Staline ne pouvait tolérer aucune instance représentative issue de manière autonome du social. L’heure était à l’assimilation forcée de toutes les minorités nationales qui devaient être fondues dans le nouveau peuple soviétique. En ce qui concerne les juifs et les inquiétudes que leur organisation éveillait, il faut tenir compte également – l’auteur ne l’oublie pas – de la détérioration de la situation internationale avec le début de la guerre froide, qui réanima le complexe de « forteresse assiégée » dont l’URSS souffrait depuis son origine, et qui eut comme résultat le déchaînement d’une nouvelle chasse aux sorcières contre les ennemis cachés : la lutte contre le « cosmopolitisme », fut dirigée tout d’abord contre les juifs, soupçonnés de pouvoir jouer le rôle d’une « cinquième colonne » au service des États-Unis pour détruire l’URSS. Prisonniers d’une mémoire nationale en reconstruction, nouveaux ennemis publics, les juifs furent une nouvelle fois spoliés : cette fois d’un bien intemporel, la singularité de leur histoire pendant la Seconde Guerre mondiale.
7 MARIA FERRETTI
Date de mise en ligne : 26/09/2012