Compte rendu

Menasseh ben Israël , La pierre glorieuse de Nabuchodonosor ou la fin de l’Histoire au XVIIe siècle éd. par M. Hadas-Lebel et H. Méchoulan, trad. par H. Knafo, Paris, J. Vrin, 2007, 192 p.

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  • Nahon, G.
(2012). Menasseh ben Israël , La pierre glorieuse de Nabuchodonosor ou la fin de l’Histoire au XVIIe siècle éd. par M. Hadas-Lebel et H. Méchoulan, trad. par H. Knafo, Paris, J. Vrin, 2007, 192 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(3), XIVa-XIVa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-XIVa?lang=fr.

  • Nahon, Gérard.
« Menasseh ben Israël , La pierre glorieuse de Nabuchodonosor ou la fin de l’Histoire au XVIIe siècle éd. par M. Hadas-Lebel et H. Méchoulan, trad. par H. Knafo, Paris, J. Vrin, 2007, 192 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, 2012. p.XIVa-XIVa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-XIVa?lang=fr.

  • NAHON, Gérard,
2012. Menasseh ben Israël , La pierre glorieuse de Nabuchodonosor ou la fin de l’Histoire au XVIIe siècle éd. par M. Hadas-Lebel et H. Méchoulan, trad. par H. Knafo, Paris, J. Vrin, 2007, 192 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, p.XIVa-XIVa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-XIVa?lang=fr.

1 Parmi les nombreux ouvrages de Menasseh ben Israël, Piedra gloriosa o de la estatua de Nebuchadnesar onde se expone lo mas essential del Libro de Daniel. Con muchas y diversas authoridades de la S.S. y antiguos sabios n’a connu qu’une seule édition, imprimée à Amsterdam en 1655. C’est assez dire l’intérêt pour nos études d’une édition française pourvue d’une introduction et de notes. C’est aussi poser d’emblée la problématique de cette unicité : s’agit-il simplement d’un ouvrage injustement négligé, voire oublié, ou d’un écrit de circonstance qui aurait perdu de sa pertinence hors de son contexte temporel ? Rappelons à cet égard l’appréciation minimaliste de Cecil Roth : « La Piedra gloriosa o de la estatua de Nebuchadnesar, un petit ouvrage in-12 publié en 1655 a une tendance plus apocalyptique. Il fut écrit un peu comme un supplément au Conciliador, étant un commentaire finement argumenté sur l’interprétation mystérieuse par le prophète Daniel du fameux songe du dirigeant babylonien. L’auteur s’efforce de montrer qu’il prédit les temps messianiques. La pierre qui brisa la statue de la monarchie doit donc être identifiée avec celle sur laquelle dormit le patriarche Jacob et avec laquelle David tua Goliath. Les quatre monarchies sont évidemment celles de Babylone, de la Perse, de la Macédoine et de Rome ; la cinquième monarchie, encore à surgir, étant ainsi celle d’Israël. Ces perspectives n’appartenaient pas en propre à Menasseh ben Israël ; l’originalité du livre est légère et son importance littéraire négligeable. C’est néanmoins un volume mémorable, grandement recherché aujourd’hui du fait qu’il fut enrichi des quatre dessins du plus distingué des nombreux amis Gentils de l’auteur, Rembrandt van Rijn. »

2 Dans leur introduction, aussi alerte qu’érudite, Mireille Hadas-Lebel et Henry Méchoulan s’interrogent à cet égard et penchent pour la deuxième hypothèse : sans être un manifeste, la Piedra gloriosa – tout en se voulant un commentaire de l’Écriture – remplit une fonction précise, tant dans une perspective juive à court terme, que dans la conjoncture politique de l’Angleterre de Cromwell.

3 Avant d’aborder l’environnement de la fameuse Pierre glorieuse, l’introduction analyse le livre de Daniel dans son contenu, son contexte historique, sa dimension apocalyptique qui génère des interprétations multiples des temps futurs. L’introduction procure une histoire de l’interprétation de la figure onirique et mythique de Daniel 2, 22-2. Elle aborde le livre – aussi énigmatique – d’Hénoch, Flavius Josèphe et les apocalypses de la fin du Ier siècle. Les éditeurs éclairent la tradition rabbinique des quatre empires, babylonien, perse, grec et romain (Édom), appelés à disparaître pour laisser place au cinquième empire, celui du Messie. Les lectures chrétiennes de Daniel retiennent ce schéma, mais personnifient le Fils de l’homme en Jésus et étendent leur perspective jusqu’à sa seconde venue, la Parousie. De la sorte, Daniel trouve-t-il une instrumentalisation récurrente dans les conflits politico-religieux de la chrétienté, spécialement depuis la Réforme.

4 Le développement sur Menasseh ben Israël, alias Manuel Dias Soeiro, né à Lisbonne en 1601, dans une famille de nouveaux chrétiens portugais, puis éduqué à Amsterdam, met en valeur les aspects universalistes du judaïsme qu’il professe à l’intention des Gentils. Rembrandt pourvut la Piedra gloriosa de quatre figures que pourtant on ne trouve point dans tous les exemplaires de l’ouvrage : Menasseh aurait-il été offusqué par la figuration divine de l’une d’entre elles ? Reste que le dessin en soi fascine le rabbin au point – il l’explique lui-même – qu’il en confectionne quatre pour illustrer son traité : nous ne les trouvons pas dans cette édition, tandis que les figures de Rembrandt proviennent du département des estampes et photographies de la Bibliothèque nationale de France.

5 Menasseh ben Israël dédicace le livre à Isaac Vossius, savant bibliothécaire d’Amsterdam puis de Christine de Suède, qui l’avait servi auprès de la reine, elle-même négociant une alliance avec Oliver Cromwell. Cette dédicace s’insère à merveille dans le réseau de relations que le rabbin s’ingénia à tresser avec des non-juifs tout au long de sa vie.

6 La section « Conséquences théologiques et politiques de l’espérance messianique XVIe-XVIIe siècle » démontrerait, s’il en était besoin, à quel point un thème aussi intemporel que le messianisme peut se muer, à un moment donné, en un ferment puissant et redoutable. Luther se sert de Daniel pour s’opposer au pape, encourager la répression des révoltes paysannes, combattre les Turcs. Le moine calabrais Tommaso Campanella, pour sa part, entend établir une monarchie universelle qui mettra un terme à l’histoire. De même, Juan Salazar, toujours inspiré par Daniel, y lit la vocation de l’Espagne d’abattre la puissance turque et d’instaurer une monarchie unique.

7 La France sacrifie également au décryptage politique de Daniel, en dépit des mises en garde de Jean Bodin. Ainsi le pasteur Nicolas Vergnier assimile-t-il le pape au cruel persécuteur fustigé par Daniel 11, 43.

8 Le Portugal, patrie des Portugais d’Amsterdam et des parents de Menasseh ben Israël, occupe une aire à part dans le renouvellement imminent du monde, redécouvert dans le livre de Daniel. Pour les juifs expulsés d’Espagne, convertis de force au Portugal, l’impatience messianique personnifiée par David Rubeni, déclinée par Isaac Abravanel, s’incarne, en 1666, en la personne de Sabbataï Zevi. Leur espérance coïncide justement avec celle – diffuse – des Portugais en peine de leur roi Sébastien, disparu à la bataille d’Alcacerquebir, et de leur liberté confisquée par l’Espagne. Elle se nourrit de la conviction qu’il leur appartient de fonder le cinquième empire. Populaire, le messianisme portugais s’exprime dans les Trovas de Bandarra. Savant, il s’explicite à la fois sur les plans scripturaire, politique, économique, diplomatique, dans l’action et sous la plume du jésuite Antonio Vieira, spécialement dans son Histoire du futur. Au roi de Portugal João IV, avec l’appui des juifs rétablis dans leur patrie et convertis, doit échoir l’empire du Monde, le cinquième empire. Curieusement et concrètement, Vieira veut créer deux compagnies marchandes à capitaux néo-chrétiens dirigées vers l’Orient et le Brésil. « Ainsi, de façon machiavéliquement innocente Vieira demande-t-il aux juifs de concourir à leur perte, c’est-à-dire à leur conversion prochaine en renforçant la puissance portugaise » (p. 48). On rétorquerait à cette remarque étonnée des éditeurs de la Piedra gloriosa que Vieira, promettant la conversion des juifs, alignait un topos, alors que, par ailleurs, il intronisait le concept d’une hardiesse extraordinaire d’un retour en force et en gloire d’Israël dans l’histoire, sur sa propre terre, dans son Temple réédifié. D’autant que Vieira rencontra à plusieurs reprises des juifs réels, notamment à Rouen, et surtout à Amsterdam où il s’entretint avec Menasseh ben Israël.

9 Les supputations sur les révélations de Daniel vont bon train dans un monde chrétien où les juifs n’ont droit qu’à une portion congrue et méprisée. Pourquoi sollicite-t-on soudainement d’une Synagogue – réputée aveugle – des lumières sur le temps présent ? Les édi teurs soutiennent que la réussite d’Amsterdam en son âge d’or du XVIIe siècle avec sa communauté juive visible et respectée, l’intérêt porté à la synagogue, à ses cérémonies et à sa langue, l’hébreu, enseigné et imprimé dans les chaires universitaires des Provinces-Unies, les livres écrits en langue vulgaire à l’intention des Gentils comme des juifs – dont Espérance d’Israël de Menasseh ben Israël, en 1650 – ont fait des juifs des interlocuteurs licites. En Hollande s’est donc effectué, en moins d’un demi-siècle, un changement des mentalités réhabilitant les juifs et leur savoir.

10 Pour la Piedra gloriosa, la partie se jouerait en Angleterre. Plus que toute autre puissance, l’Angleterre a bien des raisons de vouloir décrypter, dans les prophéties de Daniel, les tourbillons dans lesquels l’ont plongée ses révolutions nourries d’Ancien Testament. La cinquième monarchie devient la ligne de mire des théologiens et des politiques. William Aspinwall, par exemple, voit dans la petite corne maléfique de Daniel 7, 8 le roi Charles Ier. Les puritains espèrent, attendent, exigent « un gouvernement des saints ».

11 Le Lord Protecteur Cromwell affronte un extrémisme puritain militant et armé qui se réclame, contre lui, de la cinquième monarchie. La Piedra gloriosa, œuvre d’un exégète accompli reconnu et révéré, au fait non seulement des Écritures mais encore du Talmud, vient à point calmer le jeu. Comme l’écrit Simon Mimouni, « Menasseh ben Israël, sans rompre de lance et selon sa stratégie coutumière, récuse par l’explication juive tous les accaparements conjoncturels ». Loin du feu et de la fureur, le règne du Messie – soutient le rabbin – appartient à Dieu et à son peuple Israël qui sera favorisé des grâces divines, grâces auxquelles puiseront les Justes des nations ainsi que les nations qui ont traité avec équité les juifs.

12 « Mais nous ne spécifierons pas pour l’instant quels États et quels potentats seront récompensés ainsi. Mais qui égalera les Empereurs de la maison d’Autriche qui protègent avec tant de bonté et de faveurs un grand nombre de juifs ? Aura-t-on assez de louanges envers le roi de Pologne sous l’aile duquel vivent beaucoup des nôtres, plongés dans le malheur et la pauvreté ? Quels éloges ne mérite pas le très sage, très savant Sénat de Venise, qui les protège avec tant de clémence et de piété ? Comment ne pas célébrer le Grand Duc de Toscane, qui les défend comme un père et veille à leur sauvegarde, en leur concédant bon nombre de prérogatives et de privilèges dans ses terres ? Enfin, aura-t-on assez d’éloges, aura-t-on assez de mots, et des mots assez forts, pour évoquer tout ce que nous devons aux très grands et très puissants seigneurs des États Généraux et le magnanime Magistrat suprême d’Amsterdam ? C’est certain, on ne peut manquer d’exalter la clémence avec laquelle nous sommes protégés, et l’amour, l’affection et la fidélité des nôtres envers cette République ? » Et Menasseh ben Israël ajoute sans ironie aucune : « Est-il besoin de dire que même des papes nous sommes les obligés ? Nous savons qu’ils ont beaucoup fait pour nous, nous protégeant contre les nombreuses calomnies et les agressions de nos ennemis » (p. 169).

13 L’Angleterre attend sa place dans cette fédération. En cette même année 1755, Menasseh ben Israël conduit vers Cromwell une délégation qui sollicite le retour des juifs expulsés en 1290. À cette fin, il adresse, le 2 septembre 1655, une lettre circulaire aux communautés juives d’Europe, requérant leurs prières pour le succès de sa mission.

14 Les éditeurs soutiennent que Cromwell, sensible à la philosophie, à l’irénisme, au bon sens, à l’équanimité de la Piedra gloriosa, fit droit à une requête inscrite en filigrane pour une réadmission des juifs en Angleterre.

15 La traduction proprement dite – précise, vigoureuse, élégante – comprend une ouverture historique puis scripturaire du chapitre deux de Daniel, une présentation et vingt-huit parties. Figure en italique le verset suivi d’une explication en romain. Par endroits, des termes sont imprimés en caractères hébraïques et suivis d’explications. Toute expression ou tout concept nécessitant un éclaircissement fait l’objet d’une note des éditeurs. Les autorités invoquées par Menasseh ben Israël comprennent tant des traités talmudiques, des midrashim, que des auteurs classiques grecs et latins, anciens et modernes ; il cite même l’évêque Guillaume de Paris, du XIIIe siècle, et se souvient volontiers de morceaux de bravoure de l’histoire romaine ; ses confusions à cet égard sont rectifiées en notes par les éditeurs.

16 Détachons ici les cinq propositions finalisant le discours sur la prédiction de Daniel : « I. Sous ces figures d’animaux sont montrées les quatre Monarchies, comme il est dit au v. 17 : Ces quatre animaux sont les quatre Monarchies. Elles sont décrites dans toutes leurs caractéristiques et symbolisées par la Statue de Nabuchodonosor. II. La quatrième Monarchie sera divisée en deux nations, aux lois différentes, la petite corne qui la divise étant Mahomet, et elles sont représentées par les deux jambes de la Statue. III. L’Empire Romain sera divisé en dix royaumes, figurés par les dix cornes de l’animal et les dix doigts de pieds de la Statue. IV. Une fois ces royaumes achevés et détruits, arrivera la Monarchie d’Israël, qui est le peuple saint ; la pierre, devenue montagne, remplira la terre entière. V. La monarchie d’Israël sera temporelle et terrestre, car il est dit qu’elle sera sous le ciel » (p. 171).

17 Au terme de l’ouvrage, l’édition française traduit la bibliographie de ses propres productions que voulut insérer Menasseh ben Israël. Une bibliographie et un index des noms complètent le livre.

18 Cette perle de la couronne de Menasseh ben Israël que restituent avec bonheur et clarté M. Hadas-Lebel et H. Méchoulan, un écrit de circonstance destiné à un lectorat imprégné d’Écriture sainte, convaincu de sa vérité et de sa pertinence, devient dans son nouvel écrin un traité plein d’usage et raison, récusant le bruit et la fureur de ce que d’autres attendraient d’« un grand soir ». Les perspectives messianiques juives ne parlant pas d’une même voix, Menasseh ben Israël a dû choisir, et il a choisi sans équivoque la position de Maïmonide pour laquelle, selon le Talmud de Babylone (Berakhot 34b), le monde ne connaîtra ni prodige ni bouleversement aux temps messianiques : il sera simplement mis fin à l’assujettissement d’Israël aux nations. En attendant ces jours meilleurs, si charge explosive il y eut alors dans la lecture de Daniel, assurément, Menasseh ben Israël la désamorça, repoussant vers un lointain futur consensuel la fin de l’histoire.

19 GÉRARD NAHON


Date de mise en ligne : 26/09/2012