Compte rendu

Elliott Horowitz , Reckless Rites : Purim and the Legacy of Jewish Violence Princeton, Princeton University Press, [2006] 2008, 340 p.

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  • Goldberg, S.-A.
(2012). Elliott Horowitz , Reckless Rites : Purim and the Legacy of Jewish Violence Princeton, Princeton University Press, [2006] 2008, 340 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(3), Ia-Ia. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-Ia?lang=fr.

  • Goldberg, Sylvie Anne.
« Elliott Horowitz , Reckless Rites : Purim and the Legacy of Jewish Violence Princeton, Princeton University Press, [2006] 2008, 340 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, 2012. p.Ia-Ia. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-Ia?lang=fr.

  • GOLDBERG, Sylvie Anne,
2012. Elliott Horowitz , Reckless Rites : Purim and the Legacy of Jewish Violence Princeton, Princeton University Press, [2006] 2008, 340 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, p.Ia-Ia. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-Ia?lang=fr.

Notes

  • [1]
    - Ces chroniques ont été recueillies dès la fin du XXe siècle : Hebräische berichte über die Judenverfolgungen während der Kreuzzüge, éd. par A. Neubauer et M. Stern, trad. all. par S. Baer, Berlin, L. Simia, 1892 ; Abraham M. HABERMANN, Sefer Gezerot Achkenaz ve-Zarafat, Jérusalem, Sifre Tarshish, 1945 ; Shlomo EIDELBERG, The Jews and the Crusades : The Hebrew Chronicles of the First Crusade and Second Crusade, Jérusalem, Ktav, [1977] 1996. Voir la réédition récente par Eva HAVERKAMP, Hebräische Berichte über die Judenverfolgungen während des ersten Kreuzzugs, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 2005.
  • [2]
    - Ariel TOAFF, Pasque di sangue. Ebrei d’Europa e omicidi rituali, Bologne, Il Mulino, 2007. Voir Sabina LORIGA, « Une vieille affaire ? Les Pâques de sang d’Ariel Toaff », Annales HSS, 63-1, 2008, p. 143-172.
  • [3]
    - Emmanuel LEROY-LADURIE, Le carnaval de Romans. De la Chandeleur au mercredi des Cendres, Paris, Gallimard, 1986.

1 Cet ouvrage est probablement l’un des plus troublants ou dérangeants de ceux publiés ces dernières années. Armé d’une érudition étourdissante, lorsque Elliott Horowitz se saisit d’un thème, qu’il s’agisse du port de la barbe, de la condition de la jeunesse, de la fréquentation des cafés ou des maisons de bains, pour ne citer que ces quelques exemples, il en ressort toujours un aspect de la vie juive inattendu, voire déconcertant. Passé maître dans l’art de débusquer les obscurités négligées par les chercheurs, E. Horowitz élabore au fil de ses travaux, avec talent et finesse, une histoire des pratiques culturelles et religieuses dans le monde juif. C’est dans ce même esprit que ce livre, qui rassemble des années de recherches et de réflexions sur le genre de carnaval qu’évoque la fête de Pourim, se situe. Pionnier en la matière, il explore le champ jusqu’alors délaissé – mais labouré depuis et parfois de manière plus spectaculaire – des formes de violence perpétrées par des juifs contre des non-juifs, notamment à l’occasion de cette fête.

2 Lu lors de cette célébration annuelle, le rouleau d’Esther relate un triomphe des juifs sur leurs ennemis irréductibles, qui se solde par la pendaison de ces derniers. Intégré au canon de la Bible hébraïque, ce rouleau, provenant d’un royaume perse à une époque indéterminée, permet d’actualiser la figure paradigmatique du persécuteur, incarnée dans le Pentateuque par Amalec et ses descendants que Dieu ordonna de détruire jusqu’au dernier [Exode 17,13 ; Deutéronome 25,19 ; 1 Samuel 15]. Leur roi ayant néanmoins été épargné par Saül, il en résulta la persistance d’une haine irrémissible et implacable à l’égard des juifs, guettant le moment propice pour resurgir au fil des générations : chaque période de persécution remet ainsi en scène l’Amalec biblique ou sa transposition du rouleau d’Esther, Haman. En l’associant à l’idée de victoire imprévisible, les communautés ont pris l’habitude d’instituer des Pourim locaux, après avoir échappé à un danger ou à une menace (expulsion, incendie, pillage, déportation). Quant à la fête, elle se déroule actuellement dans la liesse, accompagnée d’un repas pantagruélique, de déguisements, d’échanges de cadeaux, et souvent de mises en scènes satyriques qui permettent de régler certains comptes.

3 Rien, là, qui puisse inquiéter : la liesse carnavalesque étant admise pour autant que ses manifestations demeurent dans les normes que la civilité autorise. Si ce n’est la crudité du texte de ce rouleau, qui pourrait aisément passer pour une incitation zélée à la revanche. Cet appel à la violence, annuellement remémoré à Pourim, peut-il demeurer strictement confiné à sa seule expression verbale ? Les événements sanglants qui ont marqué certains jours de Pourim durant les dernières décennies du XXe siècle en Israël permettent d’en douter. Or, si l’on en sait beaucoup sur les déferlements meurtriers perpétrés à l’encontre des juifs au cours de l’histoire, presque rien n’a été écrit concernant les débordements des juifs à l’encontre de leurs ennemis, tant l’idée de leur inertie belliqueuse est profondément ancrée dans l’historiographie. Et pourtant, quelques sources historiques attestent que la civilité fut loin d’être toujours la norme lors de la fête de Pourim. Les chrétiens ne s’y trompèrent d’ailleurs pas, en y voyant l’occasion de manifestations antichrétiennes. C’est en suivant ce fil que l’ouvrage d’E. Horowitz se divise en deux sections, dont chacun des chapitres s’organise en un dialogue avec des acteurs (juifs et non-juifs) de l’historiographie du passé et du présent.

4 La première partie, « Biblical Legacies », cherche à saisir l’essence du message des textes sources à travers le texte d’Esther, ses ramifications et ses interprétations successives. Partant de l’exhortation biblique de la guerre à mener contre Amalec « de génération en génération » [Ex. 17,16], réactualisée par la littérature midrashique de l’époque de la guerre contre Rome comme allant de la génération de Mardochée et d’Esther « jusqu’à l’arrivée du Roi messie » (voir références en p. 115), la vengeance à l’encontre des ennemis irréductibles d’Israël est ainsi placée sur un agenda perpétuel du temps de l’histoire ; les descendants d’Amalec se trouvent continûment réactivés par les ennemis du présent, Romains, chrétiens, Arméniens, musulmans, pour l’Antiquité et le Moyen Âge, nazis, communistes soviétiques et Arabes pour le contemporain. Loin cependant de se contenter de représenter l’ennemi éternel et extérieur, la figure d’Amalec a migré vers un autre avatar de l’ennemi intérieur : l’inclination au mal, le Satan ou le serpent primordial imaginé par le Zohar. De sorte que la guerre qu’il faut inlassablement mener contre Amalec peut être comprise comme une lutte sur double front, destinée à éradiquer le mal que l’on porte en soi ainsi que celui qui se tient au dehors.

5 La seconde partie de l’ouvage, Jews Living Dangerously, traite des manifestations de la violence juive du Moyen Âge aux Temps modernes, mais s’interroge surtout sur la manière dont celle-ci a été perçue – ou plutôt inaperçue – par l’historiographie classique. Au-delà des déferlements meurtriers propagés par les croisades, les récits des chroniques hébraïques rédigées peu après montrent ainsi qu’il n’était pas rare de voir des juifs provoquer l’ire de leurs assaillants en souillant des croix, urinant sur celles-ci ou les jetant au sol face à ceux qui voulaient les leur faire embrasser  [1]. Dans un contexte de violence généralisée, cela n’a rien de surprenant. Ce qui l’est plus est l’interrogation d’E. Horowitz se demandant s’il s’agit d’une réponse aux assauts ou, à l’inverse, d’attitudes et de pratiques usuelles. Cette question est précisément le pivot de la réflexion menée dans l’ouvrage. Ainsi, parmi les multiples accusations qui ont frappé les juifs durant tout le Moyen Âge, celle de la profanation d’hosties et autres symboles vénérés par les chrétiens fut l’une des plus récurrentes, généralement suivie par l’exécution de leurs auteurs (présumés ?), voire de leurs communautés entières. E. Horowitz reprend l’analyse de ces cas exemplaires et met en rapport leur occurrence avec le calendrier juif. La façon de procéder n’est pas innocente. C’est en effet lors de la fête de Pourim que l’on brûlait l’effigie du traditionnel persécuteur Haman. L’édit de Théodose II de mai 408, qui interdit la pratique de brûler un simulacre d’Haman, en croix ou empalé, et de ridiculiser le christianisme, atteste les démonstrations exubérantes de l’hostilité des juifs. Toutefois, l’auteur démontre que les cas les plus répandus d’accusation de profanation d’hosties se produisaient plus souvent lorsque coïncidaient les Pâques chrétienne et juive, ou encore lors des célébrations voisines de la Pentecôte et de la fête des Semaines (Shavuot). En outre, sautant quelques siècles, les recueils de l’Inquisition espagnole ajoutent leur litanie d’accusations et d’aveux de profanations diverses (croix jetées aux latrines, hosties fouettées ou lapidées) à ces exactions de violence symbolique et rituelle. Constatant que ces accusations n’ont jamais été prises au sérieux, soit que les faits aient été omis ou édulcorés, soit qu’elles aient été réfutées en tant qu’absurdités, E. Horowitz s’interroge, à la lueur des événements dont le contemporain a été témoin, sur l’éventuelle authenticité qu’elles contiennent. Pourquoi ne pas admettre que les juifs aient pu haïr, cracher, uriner sur les symboles vénérés des tenants d’une religion qui les avaient non seulement dépossédés mais de surcroît subvertis, inversant leurs valeurs et les soumettant à une sujétion supposée éternelle ?

6 Les débordements de la fête de Pourim ont été associés, par la littérature anti-juive, aux meurtres rituels : comme dans le cas de la préparation des pains azymes de Pâque, ce serait en effet pour confectionner les « oreilles d’Haman », les gâteaux spéciaux consommés ce jour-là, que du sang chrétien aurait été requis. Sur la validité de cette assertion, E. Horowitz ne s’interroge pas (comme l’a fait peu après Ariel Toaff  [2]). Mais tout en pointant la coïncidence des expressions de haine dans la synchronie de leur déroulement, ce qu’il questionne – et c’est probablement l’un des aspects les plus troublants de l’ouvrage – est la manière dont les historiens ont traité les quelques déferlements juifs de violence rapportés par les sources. Il consacre ainsi un chapitre au traitement réservé par l’historiographie au massacre des chrétiens lors de la reconquête de Jérusalem en 614, où, selon les chroniques, s’étant alliés aux Perses, les juifs auraient sauvagement saccagé les monuments et exterminé les chrétiens. Sans jamais adopter un ton inquisiteur, E. Horowitz montre combien les historiens juifs, pris dans les rets des problématiques liées à leur contemporanéité (lutte pour l’émancipation et Affaire de Damas au XIXe siècle, montée du nazisme, Shoah, création de l’État d’Israël au XXe siècle), ont omis, minimisé, ou justifié l’épisode, tout comme les actes sporadiques violemment antichrétiens mentionnés au Moyen Âge.

7 Au final, la lecture de cet ouvrage, dont la réflexion s’est amplifiée avec l’assassinat par Baruch Goldstein des musulmans en prière à Hébron, un jour de Pourim 1994, soulève, au-delà de son thème, la question de l’écriture de l’histoire juive. Comment, en effet, concevoir une histoire des juifs qui saurait se détacher des contingences d’un agenda politique immédiat ? Car s’il n’est pas d’enjeu (sauf celui d’en restituer l’histoire), chez Emmanuel Leroy-Ladurie, dans le fait de décrire les pratiques délirantes auxquelles donnèrent lieu les carnavals dans l’Europe médiévale et moderne  [3], il n’en va pas de même lorsqu’il est question de dérives dans les communautés juives : promptement prises à témoin, elles cautionnent les discours antisémites (en attestent certains blogs publiés à la suite de ce livre). Ainsi, l’émergence de nouvelles générations d’historiens qui commencent à échapper, en faisant fi des attaques d’Amalec – intérieures comme extérieures –, à la gangue de l’apologie historique découvre l’histoire d’un groupe qui, à l’instar des autres, détient sa part d’ombre et de lumière, de grandeurs et de turpitudes. C’est peut-être le signe d’une lente « normalisation » de l’histoire des juifs.


Date de mise en ligne : 26/09/2012