Juliette Sibon , Les Juifs de Marseille au XIVe siècle Paris, Éditions du Cerf, 2011, 585 p.
- Par Francine Michaud
Page IXa
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- MICHAUD, Francine,
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1 Les historiens de Marseille et de Provence attendaient depuis longtemps une recherche rigoureusement menée sur la communauté juive marseillaise au Moyen Âge. Voilà qui est fait. Cette monographie s’inscrit certes dans la lignée des études pionnières sur les juifs marseillais au Moyen Âge, depuis Adolphe Crémieux jusqu’à Joseph Shatzmiller, mais plus encore, elle vient en préciser et élargir les paramètres, de la fin du XIIIe siècle jusqu’au détour du XVe siècle. Munie d’un objectif grand-angle, l’auteur entend démystifier la marginalisation de la minorité juive dans le port phocéen en démontrant l’intégration fluide et ininterrompue de ses membres, notamment les notables portés au mimétisme de l’élite chrétienne, dans une société majoritaire « poreuse », et ce à l’encontre des tensions, rejets et persécutions dont ont souffert leurs coreligionnaires ailleurs en Occident et même en Provence, en particulier après la peste noire. Maîtrisant à la fois écritures latines et hébraïques, l’auteur s’appuie sur un riche corpus documentaire, essentiellement tiré des archives notariales et judiciaires de la cité. Trois blocs thématiques complémentaires supportent la charpente de ce copieux ouvrage consacré à la réalité matérielle, identitaire et socioculturelle des juifs marseillais : « La confiance et la foi » (usure, entreprise, propriété), « Le pouvoir et l’honneur » (onomastique, famille, pouvoir civique) et « Le profane et le sacré » (science, judaïsme et conversion). Si 93 % du corpus concerne les affaires économiques, le crédit, bien que largement pratiqué et encouragé par le pouvoir angevin avide de support financier, semble être doublement utile : en contribuant à l’établissement de rapports socio-économiques ascensionnels avec l’élite chrétienne, par l’intermédiaire du transfert de capitaux et de créances, et en servant de levier aux entreprises commerciales et intellectuelles. Car les juifs s’adonnent au prêt-à-intérêt en marge de métiers divers, depuis le commerce et l’artisanat du corail jusqu’à l’exercice de fonctions officielles assermentées, témoins et gages de leur réputation d’honnêteté (bona fama) dans la cité : c’est le cas du courtage – « achat et vente de tout produit » – dont ils cultivent par ailleurs l’expertise. Dynamisme économique et reconnaissance publique favorisent les destins individuels bien plus que les dynasties familiales, et en premier lieu l’élite d’« entrepreneurs polymorphes », forte de solides appuis économiques et poli tiques dans la société dominante, mais au prix de tensions concurrentielles au sein de la communauté juive. Cette ouverture profite, en outre, aux investissements verticaux : en aval dans les échanges interrégionaux, en amont dans la propriété foncière et immobilière, signe d’un optimisme confiant malgré la tourmente du siècle. Toutefois, l’originalité marseillaise réside dans l’acquisition et l’exploitation directe de vignobles, pierre angulaire de la production et de la commercialisation intercommunautaire du vin cacher dans les ports méditerranéens de Majorque, Barcelone et Alghero. L’identité juive se manifeste également dans le système onomastique, fidèle aux anciens noms hébraïques et bibliques, bien que certains notables, sensibles à l’influence chrétienne, commencent à adopter l’usage du patronyme dans le second versant du XIVe siècle. Le respect de la tradition rabbinique que privilégie le mode successoral « ab intestat », à savoir la prérogative masculine, le droit d’aînesse et même, in extremis, la coutume du lévirat, participe peut-être d’une résistance culturelle non « contraignante » (que révèlent aussi les rituels alimentaires à valeur symbolique, tels le vin pour le qiduch et surtout la boucherie soumise à la kachrut). Demandons-nous cependant si l’adhésion à la coutume ne pourrait pas s’inscrire dans le contexte plus vaste des stratégies testamentaires adoptées par la bonne société chrétienne, désireuse de contourner le droit romain égalitaire en faveur de la transmission patrilinéaire, à l’exclusion des filles et des puînés. De même, l’endogamie sociale et professionnelle qui semble caractériser les mariages juifs ne contraste guère avec les mœurs matrimoniales de la société marseillaise dans son ensemble. En revanche, la réalité démographique à laquelle est confrontée la minorité juive (10 % de la population ?) engage l’élite soucieuse de son rang à souder des alliances avantageuses avec de puissantes familles juives du comté. Or, la conscience élitiste procède sans doute de la place qu’occupe la communauté juive au cœur de la cité : malgré d’anciennes restrictions statutaires de portée limitée et contournées en pratique, les juifs jouissent de la protection du prince grâce au règlement direct de la taille, doublée de la citoyenneté qui leur procure une confortable liberté de manœuvre dans la vie économique et le plein recours aux institutions juridiques. Les structures communautaires autonomes de l’universitas judeorum s’organisent à partir de la synagogue, essentiellement autour du paiement de l’impôt qui entérine la capacité à s’assembler, à voter, à nommer les syndics, comptables et vérificateurs. Mais très symptomatiquement, au reflet du Conseil municipal de la cité, ce sont les familles juives influentes, les plus enracinées dans les sphères intellectuelles et économiques, qui dominent dans les assemblées, notamment celles dont les membres ont su tisser des liens relationnels favorables avec les puissants de la société chrétienne. Les interactions entre juifs et chrétiens transcendent pourtant le pragmatisme économique au profit d’échanges socioculturels. Ainsi, au mépris des tabous et des interdits religieux et laïques, les chrétiens marseillais consultent ou s’associent avec leurs concitoyens juifs reconnus pour leurs connaissances avancées dans les sciences médicales. Pour leur part, certains membres de la communauté juive n’hésitent pas à franchir le pont de la conversion : au hasard des dépouillements, vingt-et-un néophytes ont été ainsi identifiés. Convertis à la religion dominante à l’abri de pressions coercitives ou de suspicion d’apostasie, ces derniers auraient bénéficié de réseaux de sociabilité chrétienne par le billet de l’association confraternelle, sans pour autant subir le rejet de leur famille originelle. Ce volet vient astucieusement refermer la boucle de l’étude amorcée sur le thème de la « confiance et de la foi » – en soulignant, une fois de plus, le degré d’intégration de la communauté juive au sein d’une société tolérante face à l’altérité.
2 La force de l’ouvrage repose, sans contredit, sur la démonstration convaincante du décloisonnement de la réalité juive dans le port phocéen au XIVe siècle. Grâce à une remarquable reconstruction prosopographique, l’articulation complexe et nuancée des rapports multidimensionnels entre juifs et chrétiens rend plausible le concept de « l’amitié » qui se noue au sein des élites. De même, l’exhumation des réseaux juifs intercommunautaires du Midi, jusqu’ici mal connus, et fondés sur des facteurs identitaires, permet d’élargir les perspectives au-delà de la donne commerciale. Le principe de sélection documentaire, rendue nécessaire en vertu de la richesse des fonds dans le cadre de la longue durée, restreint par endroits la portée de l’interprétation historique. Puisque seuls les textes concernant les juifs sont retenus, leur représentation proportionnelle dans le commerce et l’artisanat reste hasardeuse. Mais, surtout, et de manière inexpliquée, l’auteur a négligé les registres notariés et judiciaires – émanant des cours ordinaires – entreposés aux archives municipales qui, pourtant, recèlent nombre d’actes relatifs aux juifs : il n’est pas exclu de croire que le dépouillement exhaustif de ces fonds contribuerait à poursuivre la réflexion fort stimulante amorcée sur les aspects sociaux de la vie privée (mariage, succession, conversion). Ces quelques réserves ne sauraient cependant minorer les qualités de fond de cette étude fine qui, grâce à l’éclairage neuf qu’elle jette sur les caractères originaux de l’expérience juive marseillaise, méritera désormais de figurer parmi les ouvrages classiques sur l’histoire de Provence et des juifs en général.
3 FRANCINE MICHAUD
Date de mise en ligne : 26/09/2012