Compte rendu

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.) , Histoire de la virilité, t. 1, L’invention de la virilité. De l’Antiquité aux Lumières, t. 2, Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, t. 3, La virilité en crise ? XXe-XXIe siècles Paris, Éd. du Seuil, 2011, 578 p., 493 p. et 566 p.

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  • Roynette, O.
(2012). Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.) , Histoire de la virilité, t. 1, L’invention de la virilité. De l’Antiquité aux Lumières, t. 2, Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, t. 3, La virilité en crise ? XXe-XXIe siècles Paris, Éd. du Seuil, 2011, 578 p., 493 p. et 566 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(3), I-I. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-I?lang=fr.

  • Roynette, Odile.
« Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.) , Histoire de la virilité, t. 1, L’invention de la virilité. De l’Antiquité aux Lumières, t. 2, Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, t. 3, La virilité en crise ? XXe-XXIe siècles Paris, Éd. du Seuil, 2011, 578 p., 493 p. et 566 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, 2012. p.I-I. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-I?lang=fr.

  • ROYNETTE, Odile,
2012. Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.) , Histoire de la virilité, t. 1, L’invention de la virilité. De l’Antiquité aux Lumières, t. 2, Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, t. 3, La virilité en crise ? XXe-XXIe siècles Paris, Éd. du Seuil, 2011, 578 p., 493 p. et 566 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, p.I-I. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-I?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Alain CORBIN, Jean-Jacques COURTINE et Georges VIGARELLO (dir.), Histoire du corps, t. 1, De la Renaissance aux Lumières, t. 2, De la Révolution à la Grande Guerre, t. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Éd. du Seuil, 2005-2006.
  • [2]
    - Georges DUBY et Michelle PERROT, « Écrire l’histoire des femmes », in G. DUBY et M. PERROT (dir.), Histoire des femmes, t. 4, Le XIXe siècle, dir. par G. Fraisse et M. Perrot, Paris, Plon, 1991, p. 9.

1 Déjà réunis pour une Histoire du corps en trois volumes  [1], Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello récidivent avec une Histoire de la virilité envisagée dans la longue durée, de l’Antiquité à nos jours. Ce projet a partie liée avec l’objet précédent tant la question du corps – corps de l’homme mais aussi corps de la femme conçu en regard – se révèle ici centrale. Leur propos, tel qu’il est explicité dans une courte introduction, est de retracer une histoire de « l’idéal viril » (t. 1, p. 8), de ses transformations, parfois contradictoires, toujours complexes, mais aussi de saisir les évolutions qui affectent l’ensemble des rôles sociaux et des systèmes de représentations qui définissent le masculin.

2 Propos ambitieux s’il en est, et ce d’autant plus que les auteurs soulignent combien cette histoire du viril constitue une grille de lecture pertinente du fonctionnement des sociétés. Le propos, en effet, exige de se pencher sur les pratiques ordinaires et les modes de sociabilités et autorise une vision plus large que celle, en apparence limitée, à laquelle il pourrait être réduit. Cette histoire s’enracine dans les interrogations qui ont émergé au cœur de l’histoire des femmes dès lors que celle-ci a pris ses distances, notamment en France, avec une histoire militante centrée sur la dénonciation des formes de domination masculine. Elle s’est alors intéressée à la répartition et à la complémentarité des rôles masculins et féminins, ainsi qu’aux modes de construction des identités sexuées, en s’inscrivant dans le sillage d’une histoire du genre qui émergeait dans les pays anglophones dès la fin des années 1970. Ce réajustement fut clairement indiqué, en 1991, dans l’introduction du quatrième volume de l’Histoire des femmes, où Georges Duby et Michelle Perrot pointaient du doigt la nécessité « d’écrire une histoire résolument relationnelle qui interroge la société tout entière, et qui est, tout autant, histoire des hommes  [2] ». Il est en grande partie à l’origine d’une histoire des procédures de construction de la virilité, indissociable d’une histoire des rapports entre les sexes telle que les gender studies l’ont envisagée. Or le lien avec l’histoire du genre, s’il apparaît clairement dans un certain nombre de contributions, semble plus flou, presque absent, dans la problématique générale des trois volumes.

3 Le premier d’entre eux suit l’émergence, en Occident, d’une définition de la virilité qui s’articule, comme dans les volumes suivants, autour de trois entrées principales : l’expression sexuelle de la virilité d’une part, ses signes extérieurs (poils, muscles, morphologie) d’autre part, et les pratiques corporelles viriles qui font ou mettent à mal la virilité, qu’il s’agisse du duel, du travail de force ou de la guerre. Ce volume qui fait heureusement une place à la période antique et au Moyen Âge, tous deux absents de l’Histoire du corps, souligne le poids des modèles grecs et romains de la virilité, qui associent force, courage et puissance sexuelle, tout comme le rôle des procédures d’inculcation de la virilité qui culminent avec l’accomplissement guerrier perçu comme l’épreuve ultime. Les contributions consacrées à l’époque médiévale, malheureusement trop brèves, permettent de comprendre comment se recomposent ces systèmes de représentations sous l’influence du christianisme (d’où l’importance et l’originalité de l’époque romano-barbare durant laquelle le modèle viril se charge de vertus naguère secondaires comme la chasteté ou le contrôle de soi, et s’accompagne d’une revalorisation des capacités matrimoniales et juridiques des femmes), lui-même à l’origine d’un contre-modèle appelé à un long avenir, celui de la virilité cléricale fondée sur l’humilité, le sacrifice de soi et l’introspection.

4 L’époque moderne s’inscrit à la fois en rupture et en continuité avec les modèles et les formes d’expression sociale de la virilité précédents. Continuité en ce que la définition du viril, par exemple dans le discours médical, confère un rôle central à l’anatomie et à la puissance sexuelle, pensée comme capacité à engendrer. Dans le milieu populaire particulièrement, les (jeunes) hommes se doivent de faire montre de leurs capacités verbales, physiques et sexuelles sur un « gibier féminin » (l’expression est de l’ouvrier vitrier Jacques-Louis Ménétra, citée par Arlette Farge, p. 428) soumis à des procédures de domination marquées par la violence ordinaire. Ruptures et recompositions dans la mesure où le contrôle de soi, l’adresse, la discipline s’affirment, par exemple dans le domaine guerrier où ces valeurs, adaptées aux nouvelles configurations de l’activité de combat, viennent concurrencer la force ou la brutalité. « La diligence se fait délicatesse, l’ardeur se fait précaution », souligne G. Vigarello (p. 181), autorisant l’expression d’une inquiétude masculine, d’un doute sur la capacité à atteindre l’excellence virile, d’une peur de l’effémination, fort bien montrés dans les différentes contributions consacrées aux Lumières.

5 Le deuxième volume, entièrement dévolu au XIXe siècle, analyse ce moment où, pour reprendre les termes d’A. Corbin, s’affirme « l’emprise maximale de la vertu de virilité » (p. 7). L’accentuation du dimorphisme sexuel, naguère repéré par Thomas Laqueur, l’affirmation d’un système de représentations, de valeurs et de normes qui fondent l’identité virile sur la force physique et la vigueur sexuelle, censées combler les attentes féminines, et qui se traduit sur le plan juridique par un assujettissement des femmes dans l’ordre politique et social, caractérisent ce XIXe siècle durant lequel l’accomplissement de l’acte sexuel semble occuper une part plus importante dans la définition de l’identité virile. Sont alors redéfinies les procédures d’apprentissage d’un système de normes physiques et morales qui, de la famille à l’école, de l’atelier à la caserne, en passant par la salle de sport, le voyage, le duel et la guerre, façonnent un éthos et une hexis virils où l’honneur occupe une place essentielle. On ne peut, au passage, que regretter l’absence d’une analyse plus précise des modalités de l’expérience combattante au XIXe siècle dans ses rapports à la virilité, heureusement compensée par l’étude de Christelle Taraud sur la situation coloniale. Le volume consacre une large place à l’un des axes majeurs de la question, la virilité comme réseau d’injonctions anxiogènes auxquelles les hommes tentent de se conformer, non sans que nombre de failles ne viennent entamer, dans la sphère publique comme dans la sphère privée, la force du modèle.

6 C’est au désarroi masculin face au poids des valeurs constitutives de la virilité triomphante du XIXe siècle que sont consacrés nombre de textes du très riche volume dédié au XXe et au XXIe siècle. Le rôle joué par la Première Guerre mondiale dans la remise en cause du modèle de la virilité guerrière, dégradé par les humiliations et les mutilations imposées aux combattants dans la guerre moderne (Stéphane Audoin-Rouzeau), est essentiel et s’accompagne d’une série d’atteintes liées notamment aux dépossessions du travailleur par les avancées continues du machinisme, au chômage, aux critiques féministes de la virilité, à la déperdition de l’autorité paternelle, au changement de regard induit par les nouvelles connaissances physiologiques, par la diffusion de la psychanalyse et de la sexologie qui bouleversent les anciennes représentations de la virilité (Anne Carol). Pourtant, et c’est l’autre axe du volume, le modèle résiste, et c’est à sa plasticité que s’attachent nombre d’auteurs qui explorent sa présence remodelée dans le politique (Johann Chapoutot à propos des fascismes), dans le sport, dans les représentations artistiques (la figure du héros mélancolique dans le cinéma de la Nouvelle Vague, abordée par Antoine de Baecque), dans la guerre, et jusque dans l’intime, où l’obsession érectile, renforcée par la pornographie, donne à l’expression de la virilité l’allure d’une performance.

7 Pour conclure, il convient de soulever quelques interrogations. Le lecteur est en permanence confronté à l’usage de deux termes – virilité et masculinité – dont le sens, dès lors qu’ils apparaissent dans la langue française à l’époque médiévale, varie selon les époques qui leur attribuent tantôt à l’un, tantôt à l’autre, une dimension plutôt normative ou renvoient aux déclinaisons sociales et culturelles du modèle. Or, ces significations ne sont pas toujours clairement explicitées et, surtout, certains auteurs passent alternativement de l’une à l’autre à l’intérieur d’une même contribution. L’embarras porte aussi sur le choix du titre général qui semble marquer une distance avec l’expression employée dans les gender studies, où, comme le rappelle Christopher Forth (t. 3), on parle d’une histoire des masculinités, terme qui prend mieux en compte la dimension fondamentalement relationnelle de ces constructions. Pourquoi ne pas avoir intitulé l’ouvrage Histoire des masculinités ? Et pourquoi – la question n’est pas sans lien avec la précédente – ne pas l’avoir plus largement ouvert aux historiennes, tout particulièrement dans le deuxième volume où elles sont quasi-absentes ? Quelques regrets pour terminer. Celui de ne pas voir plus systématiquement exploités à l’intérieur des contributions les très riches cahiers iconographiques qui apportent beaucoup à la compréhension de l’objet, mais qui sont trop souvent présents à titre illustratif. On regrettera, enfin, l’absence d’un texte spécifique consacré aux virilités paysannes dans un monde pourtant resté longtemps majoritairement rural.

8 ODILE ROYNETTE


Date de mise en ligne : 26/09/2012