L'Amérique des Lumières et la hiérarchie des races
Disputes sur l'écriture de l'histoire dans l'Encyclopaedia Britannica (1768-1788)
Pages 327 à 361
Citer cet article
- SEBASTIANI, Silvia,
- Sebastiani, Silvia.
- Sebastiani, S.
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- Sebastiani, S.
- Sebastiani, Silvia.
- SEBASTIANI, Silvia,
Notes
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Cet article est le résultat d’un travail entrepris dans le cadre d’une bourse post-doctorale Marie Curie auprès de l’EHESS. Certains aspects ont pu en être discutés à l’occasion de différents colloques internationaux (notamment à Budapest, Florence, Trieste, São Paulo, Édimbourg et Mexico), ainsi qu’au sein de séminaires de l’EHESS, celui du groupe d’histoire des Missions et celui de la Britishness. Je remercie tous ceux qui, dans ces contextes, m’ont fait bénéficier de leurs questions, et plus particulièrement ceux qui ont accompagné la genèse de cette dernière version : Catherine Bouchey, Adrien Delmas, Alice Ingold, Antoine Lilti, Jacques Revel, Antonella Romano, Hélène Soldini et Stéphane Van Damme.
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[1]
Antonello GERBI, La disputa del Nuovo Mondo : storia di una polemica, 1750-1900, Milan, R. Ricciardi, [1955] 1983 ; Giuliano GLIOZZI, Adamo e il Nuovo Mondo. La nascita dell’antropologia come ideologia coloniale : dalle genealogie alle teorie razziali 1500-1700, Florence, Sansoni, 1977 ; Anthony PAGDEN, The Fall of Natural Man : The American Indian and the Origins of Comparative Ethnology, Cambridge, Cambridge University Press, [1982] 1986. Parmi les contributions les plus récentes qui portent sur la querelle du Nouveau Monde au siècle des Lumières : Jorge CAÑIZARES-ESGUERRA, How to Write the History of the New World : Histories, Epistemologies, and Identities in the Eighteenth-Century Atlantic World, Stanford, Stanford University Press, 2001 ; John G. A. POCOCK, Barbarism and Religion, vol. 4, Barbarians, Savages and Empires, Cambridge, Cambridge University Press, 2005 ; Marco CIPOLLONI et Larry WOLFF (dir.), The Anthropology of the Enlightenment, Stanford, Stanford University Press, 2007.
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[2]
- Je n’indique ici que deux publications récentes émanant du monde anglophone sur un domaine d’étude qui s’est beaucoup développé à partir des années 1990 : Bernard BAILYN et Patricia L. DENAULT (dir.), Soundings in Atlantic History : Latent Structures and Intellectual Currents, 1500-1830, Cambridge, Harvard University Press, 2009 ; Nicholas CANNY et Philip MORGAN (dir.), The Oxford Handbook of the Atlantic World, 1450-1850, Oxford/New York, Oxford University Press, 2011. Sur le statut de Créole, voir Charles STEWART (dir.), Creolization : History, Ethnography, Theory, Walnut Creek, Left Coast Press, 2006 ; Ralph BAUER et José Antonio MAZZOTTI (dir.), Creole Subjects in the Colonial Americas : Empires, Texts, Identities, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2009.
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[3]
- William SMELLIE (dir.), Encyclopaedia Britannica, or a Dictionary of Arts and Sciences, Compiled upon a New Plan [...] by a Society of Gentleman in Scotland, 3 vol., Édimbourg, A. Bell et C. Macfarquhar, 1771 (désormais EB1), « Preface », vol. 1, p. V.
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[4]
- La seule monographie consacrée à la Britannica au XVIIIe siècle est celle de Frank A. KAFKER et Jeff LOVELAND (dir.), The Early Britannica : The Growth of an Outstanding Encyclopedia, Oxford, Voltaire Foundation, 2009.
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[5]
- Sur la biographie d’Andrew Bell (1726-1809) et Colin Macfarquhar (ca. 1745-1793), voir Frank A. KAFKER, « The Achievement of Andrew Bell and Colin Macfarquhar as the First Publishers of the Encyclopaedia Britannica », British Journal for the Eighteenth-Century Studies, 18-2, 1995, p. 139-152.
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[6]
De récents travaux ont porté une attention à William Smellie (1740-1795) : Frank A. KAFKER, « William Smellie’s Edition of the Encyclopaedia Britannica », in F. A. KAFKER (dir.), Notable Encyclopedias of the Late Eighteenth Century : Eleven Successors of the Encyclopédie, Oxford, Voltaire Foundation, 1994, p. 145-182 ; Stephen W. BROWN, « William Smellie and the Culture of the Edinburgh Book Trade, 1752-1795 », in R. EMERSON et al. (dir.), The Culture of the Book in the Scottish Enlightenment, Toronto, University of Toronto, 2000, p. 61-86 ; Jeff LOVELAND, « French Thought in William Smellie’s Natural History : A Scottish Reception of Buffon and Condillac », in D. DAWSON et P. MORÈRE (dir.), Scotland and France in the Enlightenment, Lewisburg, Bucknell University Press, 2004, p. 192-217 ; Id., « Georges-Louis Leclerc de Buffon’s Histoire Naturelle in English, 1775-1815 », Archives of Natural History, 31-2, 2004, p. 214-235. Fondateur, au début des années 1760, de la Newtonian Society à Édimbourg, Smellie est aussi membre de la Royal Society of Edinburgh et de la Society of Antiquaries of Scotland qui, sur sa proposition, élit Diderot et Buffon comme membres honoraires en 1781.
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[7]
- Robert KERR, Memoirs of the Life, Writings and Correspondence of William Smellie, 2 vol., Édimbourg, J. Anderson, 1811, vol. 1, p. 362-363.
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[8]
- « Abridgement », EB1, vol. 1, p. 6.
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[9]
- Les éditeurs sont tous mentionnés sur le frontispice de la seconde édition : James TYTLER (dir.), Encyclopaedia Britannica ; or, a Dictionary of Arts, Sciences, &c. On a Plan entirely New [...]. 2nd Edition ; Greatly Improved and Enlarged, 10 vol., Édimbourg, J. Balfour, W. Gordon, J. Bell, J. Dickson, C. Elliot, W. Creech, J. McCliesh, A. Bell, J. Hutton et C. Macfarquhar, 1778-1783 (désormais EB2). Sur le rôle des éditeurs dans la diffusion des Lumières écossaises, voir Richard B. SHER, The Enlightenment and the Book : Scottish Authors and their Publishers in Eighteenth-Century Britain, Ireland and America, Chicago, University of Chicago Press, 2006 ; sur Charles Elliot en particulier, voir Warren MCDOUGALL, « Charles Elliot and the London Booksellers in the Early Years », in P. ISAAC et B. MCKAY (dir.), The Human Face of the Book Trade : Print Culture and its Creators, Winchester, St. Paul’s Bibliographies, 1999, p. 81-96 ; Peter ISAAC, « Charles Elliot and the English Provincial Book Trade », ibid., p. 97-116.
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[10]
- À l’issue de sa collaboration à l’entreprise de l’Encyclopaedia Britannica, au début des années 1790, Tytler prend la fuite vers les États-Unis pour échapper à la poursuite pour sédition. Sur sa vie et sa carrière malchanceuses : Robert MEEK, A Biographical Sketch of the Life of James Tytler, for a Considerable Time a Liberal Contributor to the Encyclopaedia Britannica, Édimbourg, Denovan, 1805 ; James FERGUSSON, Balloon Tytler, Londres, Faber, 1972.
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[11]
- Voir Robert DARNTON, The Business of Enlightenment : A Publishing History of the Encyclopédie, Cambridge, Belknap Press of Harvard University Press, 1979.
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[12]
- « Introduction », EB2, vol. 1, p. V.
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[13]
Monthly Review, 75, 1786, p. 181-189, 321-331 et 401-408 ; voir aussi : 50, 1774, p. 301-309.
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[14]
F. A. KAFKER et J. LOVELAND (dir.), The Early Britannica..., op. cit., p. 161-175 ; Archibald Constable to Richard Phillips, 22 December 1812, Columbia University Rare Books and Manuscripts Library, X032EN1, Agreement, Minutes and Letters Relating to the Encyclopaedia Britannica, 1812-1822, fol. 138 ; Archibald Constable to Joseph Robinson, Autumn 1812, in T. CONSTABLE, Archibald Constable and His Literary Correspondents, 3 vol., Édimbourg, Edmonston and Douglas, 1873, vol. 2, p. 311-317.
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[15]
- Colin MACFARQUHAR (dir. vol. 1-12) et George GLEIG (dir. vol. 13-18), Encyclopaedia Britannica ; or a Dictionary of Arts, Sciences and Miscellaneous Literature [...]. The Third Edition [...] Greatly Improved, Édimbourg, A. Bell et C. Macfarquhar, 1797 (désormais EB3). Les chiffres indiqués par R. KERR (Memoires..., op. cit., vol. 1, p. 361-363) et repris par R. B. SHER (The Enlightenment and the Book..., op. cit., p. 216) font état d’un gain de 42 000 livres pour la seule troisième édition.
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[16]
- George Gleig (1753-1840) est issu d’une famille jacobite et épiscopalienne attachée à la cause des Stuarts. Objet de poursuites politiques, les épiscopaliens ne reconnurent officiellement la légitimité de George III qu’à la mort, en 1788, de l’héritier Stuart, Charles Edward. C’est dans ce contexte d’ouverture du dialogue entre presbytériens et épiscopaliens que Gleig avançait sa proposition encyclopédique. On note en outre que William Robertson, dans sa fonction de chef de l’Église presbytérienne, a défendu une position d’ouverture et de tolérance vis-à-vis des épiscopaliens et des catholiques. Voir William WALKER, Life of the Right Reverend George Gleig, LL. D, F.S.S.A., Bishop of Brenchin, and Primus of the Scottish Episcopal Church, Édimbourg, D. Douglas, 1878 ; George GRUB, Ecclesiastical History of Scotland, 4 vol., Édimbourg, Edmonstone & Douglas, 1861, vol. 4, p. 99, 124-135 et 174-189 ; Frederick C. MATHER, « Church, Parliament and Penal Laws : Some Anglo-Scottish Interactions in the Eighteenth Century », English Historical Review, 92, 1977, p. 540-572.
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[17]
- George GLEIG (dir.), Supplement to the Third Edition of the Encyclopaedia Britannica, or, a Dictionary of Arts, Sciences, and Miscellaneous Literature, 2 vol., Édimbourg, T. Bonar, 1801, p. III-IV. À cause de litiges avec les héritiers de Macfarquhar, qui refusent la publication du Supplement, Bell est lui aussi contraint de se retirer de l’affaire. Pour la publication de son projet, Gleig se tourne vers le gendre de Bell, Thomas Bonar, marchand de vins et homme d’affaires. Pour une vision détaillée de cette affaire, voir F. A. KAFKER et J. LOVELAND (dir.), The Early Britannica..., op. cit., p. 253-262.
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[18]
- Thomas DOBSON (dir.), Encyclopaedia ; or, a Dictionary of Arts, Sciences, and Miscellaneous Literature [...]. The First American Edition [...] Greatly Improved, Philadelphie, Dobson, 1790-1798 (désormais EA). Sur l’édition américaine, voir Robert D. ARNER, Dobson’s Encyclopaedia : The Publisher, Text, and Publication of America’s First Britannica 1789-1803, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1991 ; sur les rapports entre Dobson et Elliot, R. B. SHER, The Enlightenment and the Book..., op. cit., p. 386-387, 545-547 et 559 ; Warren MCDOUGALL, « Charles Elliot’s Book Adventure in Philadelphia, and the Trouble with Thomas Dobson », in B. MCKAY, J. HINKS et M. BELL (éd.), Light on the Book Trade : Essays to Peter Isaac, New Castle, Oak Knoll, 2004, p. 197-212. Une autre édition de l’Encyclopaedia Britannica, presque identique à l’écossaise, a été imprimée à Dublin en 1791 chez le libraire James Moore, sous le titre de Moore’s Dublin Edition.
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[19]
- « Scotland » : EB1, vol. 3, p. 571 ; EB2, vol. 9, p. 6988-7173 ; EB3, vol. 16, p. 722- 799 ; « Edinburgh » : EB1, vol. 1, p. 466-467 ; EB2, vol. 4, p. 2610-2623 ; EB3, vol. 6, p. 298-321. « Smoke » (EB1, vol. 3, p. 607-613) a probablement été écrit par James Anderson (1739-1808), qui avait étudié la chimie avec William Cullen avant de devenir un spécialiste d’agriculture et d’économie politique. Anderson est aussi probablement l’auteur de « Dictionary » et « Pneumatics ». Voir F. A. KAFKER et J. LOVELAND (dir.), The Early Britannica..., op. cit., p. 19, 21 et 33. Dans la EB3 (vol. 17, p. 547-553), la principale source sur la pollution devient Benjamin Franklin. Mais les exemples de « Scotticisme » peuvent être multipliés : par exemple, une part importante de l’article « Law » porte sur « Law in Scotland » dans toutes les éditions, y compris celle américaine.
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[20]
- R. B. SHER, The Enlightenment and the Book..., op. cit., p. 556-560.
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[21]
- William Robertson semble ne pas connaître l’existence de la EB1 et de ses éditeurs, lorsque, en août 1773, il répond à la question que lui adresse son principal traducteur français, Jean-Baptiste-Antoine Suard, qui pensait avoir à faire à une version revue de l’Encyclopédie. Voir R. DARNTON, The Business of Enlightenment..., op. cit., p. 45-50, 58-59, 86-88, 395-402 et 421-422.
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[22]
- Dès la première édition, Smellie prend position contre Hume dans la querelle sur les miracles : il soutient le principal de Marischal College à Aberdeen, George Campbell, dont la Dissertation on Miracles a été publiée en 1762 : « Abridgement », EB1, vol. 1, p. 6-7. Sur la critique du polygénisme de Kames, voir « America », EB2, vol. 1, p. 303- 308 et infra.
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[23]
- Dès août 1765, Smellie défend, dans une lettre à la Monthly Review, la philosophie du Common Sense que Thomas REID avait diffusée dans An Inquiry into the Human Mind on the Principles of Common Sense, Édimbourg, A. Kincaid & J. Bell, 1764. Il y exprime sa conviction que c’est la même « constitution de notre nature » qui amène l’homme à croire dans des principes tels que l’existence d’objets externes, « sans être capable de donner une autre explication à notre croyance que le renvoi au sens commun du genre humain ». Voir R. KERR, Memoirs..., op. cit., vol. 1, p. 304-316. Dans l’article « Sense, common », intégré dans l’appendice du vol. 10 de la EB2, s’exprime une pleine adhésion aux philosophes du Common Sense d’Aberdeen, James Beattie, George Campbell, James Oswald et Thomas Reid (EB2, vol. 10, p. 9158), tout comme dans l’article « Ideas » (EB2, vol. 10, p. 9104-9107) et « Theology » (EB2, vol. 10, p. 8582-8590), où il est écrit que la philosophie et la théologie sont « intimement liées », puisque la religion révélée se base sur la religion naturelle et que cette dernière doit être entendue philosophiquement. Le poète aveugle Thomas Blacklock, ami de Beattie et collaborateur de Tytler, auquel Gleig attribue la préface de la EB2 (voir G. GLEIG (dir.), Supplement to the Third Edition..., op. cit., vol. 1, p. 78-80), publie une réponse anonyme aux critiques adressées par Joseph Priestley à la Common Sense Philosophy dans les pages du Edinburgh Magazine and Review (vol. 2, 1774, p. 771-779 ; vol. 3, 1775, p. 33-37, 96-102 et 146-154). Dans un passage de l’introduction (EB2, vol. 1, p. III), les principes de la philosophie du Common Sense sont rappelés, par exemple la limite à la philosophie lockienne de l’esprit comme tabula rasa. Voir F. A. KAFKER et J. LOVELAND (dir.), The Early Britannica..., op. cit., p. 76, 96, 133-134.
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[24]
- Thomas REID, Essays on the Intellectual Powers of Man, Édimbourg/Londres, J. & J. Robinson/J. Bell, 1785, p. 523.
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[25]
- EB1, « Preface », p. V. L’affirmation est reprise par Gleig dans la troisième édition : EB3, vol. 1, p. V et IX. Sur cette question méthodologique centrale, voir Guido ABBATTISTA, « La ‘folie de la raison par alphabet’. Le origini settecentesche dell’Encyclopaedia Britannica 1768-1801 », in G. ABBATTISTA (dir.), L’enciclopedismo in Italia nel XVIII secolo, Naples, Studi Settecenteschi, 1996, p. 435-476 ; Richard YEO, Encyclopaedic Visions : Scientific Dictionaries and Enlightenment Culture, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, p. 170-192 ; Jeff LOVELAND, « Unifying Knowledge and Dividing Disciplines : The Development of Treatises in the Encyclopaedia Britannica », Book History, 9, 2006, p. 57-87. Loveland voit dans l’Universal History de Dennis de COETLOGON, 2 vol., Londres, John Hart, 1745, un modèle pour la Britannica : voir Jeff LOVELAND, An Alternative Encyclopaedia ? Dennis de Coetlogon’s Universal History of Arts and Sciences (1745), Oxford, Voltaire Foundation, 2010.
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[26]
- EB2, « Preface », p. III-IV.
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[27]
- W. WALKER, Life of the Right Reverend George Gleig..., op. cit., p. 218.
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[28]
- EB3, vol. 1, p. IX.
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[29]
- Les coûts des différentes éditions sont rapportés dans le détail par F. A. KAFKER et J. LOVELAND (dir.), The Early Britannica..., op. cit. À partir de la troisième édition, l’Encyclopaedia Britannica devient « une acquisition obligatoire pour toute institution pluridisciplinaire qui se respecte ». Voir R. YEO, Encyclopaedic Visions..., op. cit., p. 51 ; et de façon générale : William ST. CLAIR, The Reading Nation in the Romantic Period, Cambridge, Cambridge University Press, 2004 ; David ALLAN, A Nation of Readers : The Lending Library in Georgian England, Londres, The British Library, 2008.
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[30]
- « America », EB2, vol. 1, p. 302.
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[31]
- « America », EB1, vol. 1, p. 134-135.
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[32]
- « America », EB2, vol. 1, p. 302-305 ; contestation reprise à la lettre dans la EB3, vol. 1, p. 562-565. Henry Home KAMES, Sketches of the History of Man, 2 t., Édimbourg/ Londres, W. Creech/W. Strahan/T. Cadell, 1774 : voir « The Diversity of Men, and of Languages », où Kames reprend de nombreux arguments de la Philosophie de l’histoire de Voltaire (Amsterdam, Changuion, 1765), qui, depuis 1769, introduit l’Essai sur les mœurs. Kames est, par ailleurs, un auteur très cité dans les pages de la Britannica sur les questions d’esthétique, en particulier pour ses Elements of Criticism, Édimbourg, A. Kincaid & J. Bell, 1762.
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[33]
- « America », EB2, vol. 1, p. 299.
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[34]
- Les sources que j’ai pu identifier comme références de la EB2 sont les suivantes : Georg FORSTER, A Voyage Round the World in his Britannic Majesty’s Sloap, Resolution, commanded by Capt. James Cook, during the Years 1772, 3,4 and 5, 2 t., Londres, B. White, 1777 ; Charles Marie DE LA CONDAMINE, A Succint Abridgement of a Voyage, made in the Inland Parts of America from the French of M. de la Condamine (1745), Londres, E. Withers, 1747 ; Id., Journal du voyage fait par ordre du Roi, Paris, Imprimerie royale, 1751 ; George JUAN et Antonio de ULLOA, A Voyage to South-America (1748-49), Londres, L. Davis et C. Reymers, 1758, réimprimé avec des notes de John Adams en 1772 ; sur les Noticias Americanas de Ulloa voir note 103. En général, voir aussi Neil SAFIER, Measuring the New World : Enlightenment Science and South America, Chicago, University of Chicago Press, 2008.
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[35]
- Richard SWITZER, « America in the Encyclopédie », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 58, 1967, p. 1481-1499 ; A. GERBI, La disputa del Nuovo Mondo..., op. cit., ch. 4.
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[36]
Sur l’anti-impérialisme de l’Histoire des Deux Indes, qui constitue la source de la représentation du Nouveau Monde de l’Encyclopédie d’Yverdon, voir Sankar MUTHU, Enlightenment against Empire, Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 72-121.
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[37]
- La théorie des stades a fait l’objet de différentes analyses historiographiques dont on trouvera les principales références dans la bibliographie raisonnée de Hugh R. TREVORROPER, History and the Enlightenment : Eighteenth Century Essays, éd. par J. Robertson, New Haven, Yale University Press, 2010. Sur le rôle de l’Amérique dans la nouvelle conception historique des Lumières britanniques : David ARMITAGE, « The New World and British Historical Thought : From Richard Hakluyt to William Robertson », in K. O. KUPPERMAN (dir.), America in European Consciousness, 1493-1750, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1995, p. 52-75.
-
[38]
- William ROBERTSON, History of America, 3 vol., 5e éd., Londres, W. Strahan, 1788, livre IV, vol. 2, p. 52. Robertson applique à l’Amérique ce qu’A. Smith avait enseigné dans ses leçons de droit à Glasgow : « La diversité d’emplois provoque la diversité des génies [...] ; parmi les sauvages, là où il existe peu de diversité d’emplois, il n’existe presque jamais de diversité de tempéraments ou de génies. » Adam SMITH, Lectures on Jurisprudence, éd. par R.L. Meek, D.D. Raphael et P.G. Stein, Oxford, Oxford University Press, 1978, p. 348 ; Id., The Theory of Moral Sentiments, Indianapolis, Liberty Fund, [3e éd. 1790] 1984, p. 200-209. Voir Silvia SEBASTIANI, « National Characters and Race : A Scottish Enlightenment Debate », in T. AHNERT et S. MANNING (dir.), Character, Self, and Sociability in the Scottish Enlightenment, New York, Palgrave Macmillan, 2011, p. 187-205.
-
[39]
- Silvia SEBASTIANI, I limiti del progresso. Razza e genere nell’Illuminismo scozzese, Bologne, Il Mulino, 2008.
-
[40]
- Ronald L. MEEK, Social Science and the Ignoble Savage, Cambridge, Cambridge University Press, 1976.
-
[41]
« America », EB2, vol. 1, p. 301. Sur la conception des femmes dans le discours historique des Lumières, voir, dans les dernières années, Sarah KNOTT et Barbara TAYLOR (dir.), Women, Gender and the Enlightenment, Londres/New York, Palgrave, 2005 ; Elsa DORLIN, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Paris, La Découverte, 2006 ; Karen O’BRIEN, Women and Enlightenment in Eighteenth-Century Britain, Cambridge, Cambridge University Press, 2009. Voir aussi Kathleen WILSON, The Island Race : Englishness, Empire, and Gender in the Eighteenth Century, Londres/ New York, Routledge, 2003.
-
[42]
- Buffon l’affirme dans le tome III de l’Histoire Naturelle sur les quadrupèdes, dans la partie consacrée aux animaux communs du Vieux et du Nouveau Monde. La phrase est reportée, pour être rejetée, par Thomas Jefferson, qui oppose au philosophe de cabinet son expérience et observation directe : Thomas JEFFERSON, Notes on the State of Virginia (1781-1782), éd. par W. Peden, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1955, p. 59. Pour un commentaire, voir Michèle DUCHET, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, postf. de C. Blanckaert, Paris, Albin Michel, [1971] 1995, p. 265.
-
[43]
- « America », EB2, vol. 1, p. 299-301.
-
[44]
- John G. A. POCOCK, Barbarism and Religion, vol. 2, Narratives of Civil Government, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 316-328, et vol. 4, op. cit., p. 157-204.
-
[45]
Reinhart KOSELLECK, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. par J. Hoock et M.-C. Hoock, Paris, Éd. de l’EHESS, [1979] 1990 ; Jürgen OSTERHAMMEL, « Modi di rappresentazione dell’estraneo nel Settecento : l’esperienza della distanza », Comunità, 43, n. 191/192, 1989, p. 36-68 ; Carlo GINZBURG, Occhiacci di legno. Nove riflessioni sulla distanza, Milan, Feltrinelli, 1998, p. 194-210 ; François HARTOG, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Le Seuil, 2002.
-
[46]
- Stewart J. BROWN (dir.), William Robertson and the Expansion of Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 1997 ; Karen O’BRIEN, Narratives of Enlightenment : Cosmopolitan History from Voltaire to Gibbon, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 93-166 ; J.G. A. POCOCK, Barbarism and Religion..., op. cit., vol. 2, p. 316-328 et vol. 4, p. 181-204.
-
[47]
- « Europe » : EB2, vol. 4, p. 2860 ; EB3, vol. 7, p. 39-40. Pour une analyse des Européens dans les encyclopédies britanniques : Paul STOCK, « ‘Almost a Separate Race’ : Racial Thought and the Idea of Europe in British Encyclopaedias and Histories, 1771- 1830 », Modern Intellectual History, 8-1, 2011, p. 3-29.
-
[48]
- J. CAÑIZARES-ESGUERRA, How to Write the History of the New World..., op. cit.
-
[49]
- C’est ainsi que naît l’historiographie moderne, selon Arnaldo MOMIGLIANO : « Storia antica e antiquaria », « Il contributo di Gibbon al metodo storico » et « Preludio Settecentesco a Gibbon », Sui fondamenti della storia antica, Turin, Einaudi, 1984, p. 3-45, 294-311 et 312-327.
-
[50]
- William ROBERTSON, History of Scotland, 2 vol., Londres, A. Millar, 1759 ; Id., The History of the Reign of the Emperor Charles V : With a View of the Progress of Civil Society in Europe from the Subversion of the Roman Empire to the Beginning of the Sixteenth Century, 3 vol., Londres, W. & W. Strahan, 1769.
-
[51]
- Donald F. MCKENZIE, Oral Culture, Literacy and Print in Early New Zealand : The Treaty of Waitangi, Wellington, Victoria University Press, 1985 ; Id., Bibliography and the Sociology of Texts, Londres, The British Library, 1986.
-
[52]
- Michel de CERTEAU, L’écriture de l’histoire, 2e éd., Paris, Christian Bourgois, 1980, « Préface ».
-
[53]
- W. ROBERTSON, History of America, op. cit., livre VIII, vol. 3, p. 299.
-
[54]
- Stewart J. BROWN, « An Eighteenth-Century Historian on the Amerindians : Culture, Colonialism and Christianity in William Robertson’s History of America », Studies in World Christianity, 2, 1996, p. 204-222 ; Jeffrey SMITTEN, « Impartiality of Robertson’s History of America », Eighteenth-Century Studies, 19, 1989, p. 56-77.
-
[55]
- « America », EB2, vol. 1, p. 298-299 et 302.
-
[56]
- « Mexico », EB2, vol. 7, p. 4967-4988, citation p. 4988 ; « Peru », EB2, vol. 8, p. 5981- 5996 ; l’autre source citée à propos du Pérou est la Relation abrégée de La Condamine.
-
[57]
- « Colony », EB2, vol. 3, p. 2076-2080 ; « Plantership », EB2, vol. 8, p. 6212-6219.
-
[58]
- « America », EB3, vol. 1, p. 552.
-
[59]
- Paul KRUSE, « The Story of the Encyclopaedia Britannica, 1768-1943 », Ph. D., University of Chicago, 1958, p. 56-57 ; R. D. ARNER, Dobson’s Encyclopaedia..., op. cit., p. 83.
-
[60]
- Sur le rôle de Robertson comme leader des modérés et des Lumières écossaises, voir Richard B. SHER, Church and University in the Scottish Enlightenment : The Moderate Literati of Edinburgh, Édimbourg, Edinburgh University Press, 1985.
-
[61]
- Francisco Javier CLAVIJERO, Storia antica del Messico cavata da’ migliori storici Spagnuoli, e da’ manoscriti, e dalle pitture antiche degl’Indiani, 2 t., Césène, Gregorio Biasini all’Insagna di Pallade, 1780-1781. Sur la biographie et le travail historique de Clavijero, voir Charles E. RONAN, Francisco Javier Clavigero, S.J. (1731-1787), Figure of the Mexican Enlightenment : His Life and Works, Rome/Chicago, Institutum Historicum S.J./Loyola University Press, 1977 ; David A. BRADING, The Origins of Mexican Nationalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, p. 3-23 ; Id., The First America : The Spanish Monarchy, Creole Patriots and the Liberal State. 1492-1867, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 253-272 et 422-464 ; Anthony PAGDEN, Spanish Imperialism and the Political Imagination, New Haven/Londres, Yale University Press, 1990, p. 91-116 ; J. CAÑIZARES-ESGUERRA, How to Write the History of the New World..., op. cit., p. 60-62, 186-190 et 235-249 ; J.G. A. POCOCK, Barbarism and Religion..., op. cit., vol. 4, p. 205-226 ; Arturo REYNOSO BOLAÑOS, « Naturaleza e historia. Análisis de la visión científica y teológica de Francisco Xavier Clavigero (1731-1787), un jesuita mexicano en el Siglo de las Luces », Ph. D., Centre Sèvres, Paris, 2011.
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[62]
- Francisco Javier CLAVIJERO, The History of Mexico : Collected from Spanish and Mexican Historians, from Manuscripts, and Ancient Paintings of the Indians [...]. Translated from the Original Italian, by Charles Cullen, Esq., 2 vol., Londres, G.G.J. et J. Robinson, 1787 – réimprimée à Londres en 1807, à Philadelphie en 1804 et en 1817, à Richmond, Virginia, en 1806. C’est cette traduction anglaise qui constitue la base de la traduction allemande, publiée à Leipzig en 1790. La première version espagnole, traduite de l’italien par José Joaquín de Mora, est publiée à Londres chez R. Ackerman en 1826. Il faut ensuite attendre le XXe siècle pour voir l’édition du texte espagnol original établie par Mariano Cuevas, Mexico, Porrúa, 1945.
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[63]
- Voir James Lee MCKELVEY, « William Robertson and Lord Bute », Studies in Scottish Literature, 6, 1968-1969, p. 238-247 ; Stewart J. BROWN, « Robertson and the Scottish Enlightenment », in S. J. BROWN (dir.), William Robertson and the Expansion of Empire, op. cit., p. 7-35. Dans sa dédicace, Cullen fait référence à « the Obligation I am under to your Lordship for an Acquaintance with the Original » de Clavijero, semblant indiquer par là même que l’ouvrage lui a été transmis par Lord Bute.
-
[64]
- R. B. SHER, The Enlightenment and the Book..., op. cit., p. 390 et Appendice.
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[65]
W. Robertson to Lord Elliock, National Library of Scotland, Édimbourg, ms 1036, fol. 106 ; W. ROBERTSON, History of America..., op. cit., « Preface », p. XVIII-XIX ; sur cette querelle, voir Silvia SEBASTIANI, « Las escrituras de la historia del Nuevo Mundo : Clavijero y Robertson en el contexto de la Ilustración europea », Historia y Grafía, 37, 2011, p. 203-236.
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[66]
Samuel Stanthope SMITH, An Essay on the Causes of the Variety of Complexion and Figure in the Human Species..., A New Edition with Some Additional Notes, Édimbourg, C. Elliot, 1788.
-
[67]
- Dans les mêmes années, Barton écrit sa dissertation médicale contre l’image de l’Indien diffusée par le recteur Robertson, qui restera un thème polémique tout au long de son œuvre : « An Essay toward a Natural History of the North American Indians : Being an Attempt to Describe, and to Investigate the Causes of Some of the Varieties in Figure, in Complexion etc. among Mankind » (1788-1790), Archives of the Royal Medical Society, Édimbourg, ms. Records, vol. XXIII, fol. 1-17.
-
[68]
« Chronology », EA, vol. 4, p. 748-775. « A Chronological Table of Remarkable Events, Discoveries, and Inventions, from the Creation [à savoir 4008 av. J.-C.] to the Year 1789 » clôt l’article, en y ajoutant les deux dates fondamentales, 1787 et 1789, par opposition à l’EB3 dont la chronologie s’achevait sur 1783, date de la reconnaissance de l’indépendance des colonies américaines. La EA arrive jusqu’à la Constitution française du 6 août 1789, précédée de la réunion, en mars, du premier congrès des États-Unis.
-
[69]
- Comme le dit C. Cullen dans sa préface à F. J. CLAVIJERO, History of Mexico..., op. cit., vol. 1, p. V.
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[70]
T. JEFFERSON, Notes on the State of Virginia..., op. cit., p. 59 ; Benjamin FRANKLIN, « Observations Concerning the Increase of Mankind, Peopling of Countries, &c » (1751), in L. W. LABAREE et al. (dir.), The Papers of Benjamin Franklin, New Haven, Yale University Press, 1961, vol. 3, p. 234. Sur le rapport entre observateur et historien, voir François HARTOG, Évidence de l’histoire. Ce que voient les historiens, Paris, Éd. de l’EHESS, 2005.
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[71]
François HARTOG, Anciens, modernes, sauvages, Paris, Galaade, 2005 ; Michel de CERTEAU, « Histoire et anthropologie chez Lafitau » (1980), in Id., Le lieu de l’autre. Histoire religieuse et mystique, éd. par L. Giard, Paris, Le Seuil/Gallimard, 2005, p. 89-111 ; Jacques REVEL, « The Uses of Comparison : Religions in the Early Eighteenth Century », in L. HUNT et al. (dir.), Bernard Picart and the First Global Vision of Religion, Los Angeles, Getty Research Institute, 2010, p. 331-347.
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[72]
- J. CAÑIZARES-ESGUERRA, How to Write the History of the New World..., op. cit., p. 63. Ma lecture, en revanche, diverge de celle de Cañizares par rapport à ce que je perçois comme les limites épistémologiques de l’universalisme chrétien de Clavijero, comme je chercherai à le montrer dans la dernière partie de cette analyse.
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[73]
Voir, parmi d’autres, Diogo RAMADA CURTO (dir.), no spécial « The Jesuits and Cultural Intermediacy in Early Modern World », Archivum Historicum Societatis Iesu, LXXIV-147, 2005 ; Charlotte de CASTELNAU-L’ÉSTOILE et al. (dir.), Missions d’évangélisation et circulation des savoirs, XVIe-XVIIIe siècle, Madrid, Casa de Velázquez, 2011.
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[74]
- Monthly Review, 76, 1787, p. 633-640 ; la citation traite de la « Dissertation VI » de Clavijero, p. 633 ; le même compte rendu est publié dans le Scots Magazine, 49, 1787, p. 446-449 et 548-551. Voir aussi The English Review, or, An Abstract of English and Foreign Literature, 9, 1787, p. 401-410 ; 10, 1787, p. 170-182 ; 11, 1787, p. 176-187 où il est affirmé que l’histoire de Clavijero fournit « des informations authentiques » sur le passé et le présent mexicains.
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[75]
- « Qui pourrait imaginer en observant le caractère grave et pompeux de ce compte rendu que l’auteur était en train de parler d’un tas de sauvages illettrés ? » L’histoire de Clavijero est ici décrite comme « une énorme structure composée de deux solides in-quarto farcis de faits impossibles, d’exagérations absurdes, et d’un jargon tellement barbare de noms grossiers qu’il est dans une certaine mesure absolument inintelligible [...] En ce qui nous concerne, si Robertson a tort, nous sommes heureux d’avoir tort avec lui », The European Magazine, and London Review, 12, 1787, p. 16-18 et 125-129, citations p. 16-17 et 18.
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[76]
- Clavijero apparaît comme capable d’« observer [...] avec l’œil du philosophe » et de regrouper « à partir des natifs des informations exactes concernant chaque objet d’importance », vis-à-vis desquels il peut être au moins considéré comme « un témoin oculaire de ce qu’il raconte », ouvrant ainsi « de nouvelles sources de preuves » sur « l’état et le progrès de la civilisation et des arts à Mexico ».
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[77]
- « Moral Philosophy », EB3, vol. 12, p. 272-318. La citation est extraite de la nouvelle introduction à l’History of the Science of Morals, rédigée par Gleig, p. 273. Le reste du chapitre suit principalement celui abrégé par Smellie sur la base de David FORDYCE, Elements of Moral Philosophy, Londres, R. & J. Dodsley, 1754.
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[78]
John ROBERTSON, « The Scottish Enlightenment », Rivista Storica Italiana, 108, 1996, p. 792-829 ; Id., The Case for the Enlightenment : Scotland and Naples, 1680-1760, Cambridge, Cambridge University Press, 2005, p. 1-51.
-
[79]
Pour plus de détails, voir Silvia SEBASTIANI, « Conjectural History vs. the Bible : Eighteenth-Century Scottish Historians and the Idea of History in the Encyclopaedia Britannica », Storia della Storiografia, 39, 2001, p. 39-50.
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[80]
Adam SMITH, « Considerations Concerning the First Formation of Languages » (1761), publiés comme appendice de la Theory of Moral Sentiments, à partir de sa troisième édition, Édimbourg, A. Kincaid et J. Bell, 1767. Voir « Language », EB3, vol. 9, p. 529- 561 : écrit par Gleig et suivi d’une longue note du philologue David Doig sur la langue originelle, l’article se centre sur la « véritable », c’est-à-dire divine, origine du langage. Smith y est associé à Rousseau, Voltaire et Condillac et opposé à Beattie et S.S. Smith.
-
[81]
- « Comparative Anatomy », EB3, vol. 5, p. 249-274. Jean-Jacques Rousseau et Lord Monboddo – juge de la Cour suprême écossaise et auteur de Of the Origin and Progress of Language (6 vol., Édimbourg, J. Balfour, 1773-1792) – sont les véritables cibles de l’article pour avoir d’un côté rabaissé l’homme sauvage au niveau des animaux et, de l’autre, avoir élevé l’orang-outang au rang d’humain.
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[82]
- « History », EB3, vol. 8, p. 561-600, citation p. 561. L’article n’est pas très différent de celui qui est publié dans la EB2 (vol. 5, p. 3649-3688) ; il consacre une section entière à l’« Ecclesiastical History » et est essentiellement basé sur la chronologie biblique. Voir aussi dans la EB3 : « Creation », vol. 5, p. 522-526 ; « Earth », vol. 6, p. 229-264 ; « Instinct », vol. 9, p. 259-269 ; « Moral Philosophy », vol. 12, p. 272 ; « Religion », vol. 16, p. 61 ; « Savage », vol. 16, p. 672.
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[83]
- George GLEIG, « Advertissement », in D. DOIG, Two Letters on the Savage State, addressed to the late Lord Kames, Londres, G.G.J. et J. Robinson, 1792, p. XIII ; on notera au passage que ce texte, composé dans les années 1770, est publié pour la première fois l’année du lancement de la EB3. David Doig (1719-1800) écrit pour la EB3 les articles érudits « Mythology », « Mysteries » et « Philology ».
-
[84]
- « Society », EB3, vol. 17, p. 568-590 ; citation p. 569. Robert Heron (1764-1807) est une figure socialement marginale du milieu écossais, à cause des longues années passées en prison pour dette ; il collabore à de nombreuses revues et journaux tels que l’Edinburgh Magazine, la London Review, l’Universal Magazine, l’Anti-Jacobin Review et est l’auteur de A New General History of Scotland, Perth, R. Morrison, 1794-1799, et de New and Complete System of Universal Geography, to which is added a Philosophical View of Universal History, Édimbourg, R. Morison, 1796.
-
[85]
- « Religion », EB3, vol. 16, p. 62
-
[86]
- « Moral Philosophy », EB3, vol. 12, p. 273.
-
[87]
- « Society », EB3, vol. 17, p. 569.
-
[88]
- « Savage », EB3, vol. 16, p. 672.
-
[89]
- S. S. SMITH, An Essay..., op. cit., note h de Barton, p. 108. Dans la seconde édition américaine de son Essay, New Brunswick, J. Simpson and Co., 1810, Smith, citant Doig, ajoute une section entière contre l’état sauvage universel et primordial (p. 15-27). Barton fait de même, alors que dans New Views of the Origin of the Tribes and Nations of America, Philadelphie, J. Bioren, 1797, il propose une justification sophistiquée du républicanisme américain en utilisant Clavijero comme modèle alternatif à Robertson.
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[90]
Sur les tensions internes au discours du progrès dans les Lumières écossaises, S. SEBASTIANI, I limiti del progresso..., op. cit.
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[91]
- « Savage », EB3, vol. 16, p. 672-673 ; D. DOIG, Two Letters..., op. cit., p. 64-68.
-
[92]
- « Miracle », EB3, vol. 12, p. 169-174, citation p. 170. Cet article est lui aussi écrit par Gleig.
-
[93]
- « Savage », EB3, vol. 16, p. 672.
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[94]
- George GLEIG, Some Account of the Life and Writings of William Robertson, Édimbourg, 1812, p. LVI. En opposition directe à la critique que Dugald Stewart adresse à Robertson, en 1796, à propos de son excessive indulgence vis-à-vis des destructions des Espagnols : Biographical Memoirs of Adam Smith, L.L.D., of William Robertson, D.D. and of Thomas Reid, D.D. Read before the Royal Society of Edinburgh..., Édimbourg, G. Ramsay and Co., 1811, p. 241-242. L’objectif de la biographie de Gleig, d’un « Presbyterian Divine » était, par ailleurs, de proposer sa version épiscopalienne de l’histoire ecclésiastique écossaise.
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[95]
- « Mexico », EB3, vol. 11, p. 633-686. L’article « Peru » (EB3, vol. 14, p. 199-221) est également enrichi de six pages sur les Incas, reprises du The New Universal Traveler, Londres, G. Robinson, 1779, et écrites par le soldat et explorateur américain Jonathan CARVER, auteur des populaires Travels Through the Interior Parts of North America in the Years 1766, 1767, and 1768, Londres, J. Walter, 1778.
-
[96]
- Même si les colonies commerciales perdent, dans la nouvelle version de l’article « Colony » (EB3, vol. 5, p. 148-150), le caractère positif qu’elles avaient dans la EB2 (voir ci-dessus, note 57).
-
[97]
- « America », EB3, vol. 1, p. 161-162 ; ce sont les premières lignes des Remarks Concerning the Savages of North-America (1784), in Benjamin FRANKLIN, The Bagatelles from Passy, éd. établie par C.A. Lopez, New York, Eakins Press, 1967.
-
[98]
- « Monster », EB3, vol. 12, p. 245-249.
-
[99]
- « America », EB3, vol. 1, p. 574-617.
-
[100]
- « Brasil », EB2, vol. 2, p. 1353-1355 ; EB3, vol. 3, p. 516-518 ; « California », EB2, vol. 3, p. 1578-1580 ; EB3, vol. 4, p. 41-42 ; « Chili », EB2, vol. 3, p. 1903-1905 ; EB3, vol. 4, p. 647-649 ; « Paraguay », EB2, vol. 8, p. 5857-5858 ; EB3, vol. 13, p. 729-733. À ces mêmes articles, au contraire, l’Encyclopédie d’Yverdon consacre une grande attention, en en doublant la longueur, ou en les réécrivant totalement, voir Hans-Jürgen LÜSEBRINK, « De l’Encyclopédie de Paris à l’Encyclopédie d’Yverdon : la diffusion de savoirs sur le monde colonial (l’exemple de l’Amérique latine) », in J.-D. CANDAUX et al. (dir.), L’Encyclopédie d’Yverdon et sa résonance européenne. Contextes, contenus, continuités, Genève/ Paris, Slatkine/H. Champion, 2005, p. 256-276.
-
[101]
« America », EB3, vol. 1, p. 574 et 617. Sur la partie politique de l’article, voir Pierangelo CASTAGNETO, « Uomo, natura e società nelle edizioni settecentesche dell’Encyclopaedia Britannica », in G. ABBATTISTA, L’enciclopedismo in Italia..., op. cit., p. 435-476. Comme on peut s’y attendre, c’est la portion qui change le plus dans la version américaine révisée par le collaborateur le plus important de la EA, Jedidiah MORSE, auteur de Geography Made Easy, New Haven, Meigs, Bowen and Dana, 1784, et American Geography, Elizabeth Town, 1789, qui sont déjà des sources importantes de la EB3 pour les États-Unis. Pour une discussion approfondie des changements survenus au-delà de l’Atlantique, voir R. D. ARNER, Dobson’s Encyclopaedia..., op. cit. ; Id., « Thomas Dobson’s American Edition of the Encyclopaedia Britannica », in F. A. KAFKER (dir.), Notable Encyclopedias..., op. cit., p. 201-254.
-
[102]
- « Comparative Anatomy », EB3, vol. 5, p. 249-274 ; « Complexion », EB3, vol. 5, p. 286-290. Certains passages sont directement repris du compte rendu paru dans la Monthly Review sur Eberhardt August Wilhelm von ZIMMERMANN, Geographische Geschichte des Menschen, Leipzig, Weygandschen Buchhandlung, 1778-1783 : vol. 80, 1789, p. 678-690 ; vol. 81, 1789, p. 633-641. Les textes de Zimmermann, Johann Friedrich Blumenbach et du médecin hollandais et membre de la Royal Society Petrus Camper, de même que les observations de S.S. Smith, définissent le cadre de référence scientifique de la EB3, opposé à « l’ignorance infidèle ».
-
[103]
- John GASCOIGNE, « Blumenbach, Banks, and the Beginnings of Anthropology at Göttingen », in N. RUPKE (dir.), Göttingen and the Development of the Natural Sciences, Göttingen, Wallstein Verlag, 2002, p. 86-98 ; Joseph EWAN et Nesta DUNN EWAN, Benjamin Smith Barton : Naturalist and Physician in Jeffersonian America, St Louis, Missouri Botanical Garden, 2007 ; Hans Erich BÖDEKER et al. (dir.), Göttingen vers 1800. L’Europe des sciences de l’homme, Paris, Éd. du Cerf, [2008] 2010.
-
[104]
- « America », EB3, vol. 1, p. 542-543, qui fait mention de la traduction française des Noticias Americanas : Mémoires philosophiques, historiques, physiques, concernant la découverte de l’Amérique... Avec des observations & additions... Traduit par M***, 2 vol., Paris, Buisson, 1787. M*** est le médecin Le Febvre de Villebrune, qui traduit aussi les Lettres américaines, Boston/Paris, Buisson, 1788, de Gian Rinaldo Carli ; les observations et additions sont de J.G. Schneider qui avait commenté la version allemande parue à Leipzig en 1781.
-
[105]
- « America », EB3, vol. 1, p. 551.
-
[106]
- « America », EB3, vol. 1, p. 560 ; T. JEFFERSON, Notes on the State of Virginia..., op. cit., p. 113-114. La EA n’accorde plus aucun crédit à la thèse de Ulloa.
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[107]
- « America », EB3, vol. 1, p. 552-553 ; EA, vol. 1, p. 583, avec de légères variations ; F. J. CLAVIJERO, History of Mexico..., op. cit., vol. 2, p. 331-332.
-
[108]
- Il s’agit d’une traduction, presque à la lettre, d’extraits de Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, Paris, Imprimerie royale, 1749, t. 3, p. 371-530, en particulier p. 371-373, 381 et 401.
-
[109]
- « L’esclavage est vraiment, dans toutes ses formes, un mal ; mais [...] il peut être supprimé de façon avantageuse seulement progressivement », soit à partir du moment où les « nègres » seront susceptibles d’atteindre une « culture morale » qui les rendra capables « de soutenir le rang et de s’acquitter des devoirs des hommes libres ». Leur aspect physique et leur couleur de peau sont le résultat du climat, mais aussi de leur mode de vie sauvage. Leur civilisation se traduira dans une peau blanchie. Voir en EB3 : « Slavery », vol. 12, p. 522-534, citation p. 533 ; « Negroe », vol. 12, p. 794-798 ; « Ethiopia », vol. 6, p. 743-800 ; « Guinea », vol. 8, p. 177-190 ; « Assiento », vol. 2, p. 404- 405 ; « Hispaniola », G. GLEIG (dir.), Supplement to the Third Edition..., op. cit., vol. 1, p. 741-743. S. S. SMITH, An Essay..., op. cit., p. 99 sq.
-
[110]
- « Man », Supplement..., op. cit., vol. 2, p. 164-165.
1Depuis ses origines, le débat ouvert par la découverte du Nouveau Monde a soulevé deux questions fondamentales, celle de l’écriture de l’histoire et celle de l’humanité des Américains. Ce débat a connu de multiples expressions et s’est déployé dans des espaces différents : à la fin du XVe siècle, parmi les théologiens de l’Espagne ; dans la catholicité du XVIe siècle, entre théologiens et philosophes ; au siècle européen des Lumières, entre philosophes, historiens et médecins [1]. Cet article le saisit dans une spatialité distincte, marquée par l’émergence, à la fin du XVIIIe siècle, des voix créoles, ce qui m’invite à considérer un monde atlantique qui articule ensemble Lumières et anti-Lumières, à travers l’Europe et les Amériques, particulièrement espagnole et britannique [2].
2 Entre les années 1770 et la fin du siècle, le discours sur la diversité humaine devient central au sein de ces débats : il se constitue en paradigme universel affectant l’ensemble des continents, d’où se dégage une nouvelle hiérarchie des peuples. Ainsi, la querelle atlantique sur l’écriture de l’histoire s’est imposée comme la matrice de la pensée occidentale de la race pour le monde moderne. Je voudrais montrer de quelles manières, et sous quelles conditions, un tel engendrement a été pensable dans le sillage du profond bouleversement des rapports de force entre l’Europe et ses projections coloniales, à l’issue de la guerre de Sept Ans, en 1763. Il s’agit de le situer sur un triple plan, économique, politique et culturel. Économique, en raison de l’intensification massive de la traite des esclaves au moment où un véritable empire britannique se met en place. Politique, car cette période voit l’essor d’un mouvement anti-esclavagiste qui occupe progressivement la sphère publique, dans un contexte plus vaste d’affirmation de nouveaux idéaux portés par la Révolution américaine, puis par la Révolution française, et de redéfinition des frontières d’empires. Culturel, enfin, à travers la profonde reconfiguration des pôles intellectuels des « Lumières », où l’Écosse est appelée à repenser sa propre position « britannique », tout à la fois aux marges de la Britishness et aux portes de l’Amérique, alors que, dans le monde catholique des empires ibériques et de la papauté, la disparition d’un des principaux agents de la vie savante, la Compagnie de Jésus, modifie en profondeur les contours du monde lettré.
3 Je centrerai l’analyse sur l’étude d’une œuvre singulière qui n’a guère retenu l’attention des historiens malgré son importance et son succès éditorial pendant le dernier tiers du XVIIIe siècle : l’Encyclopaedia Britannica, née d’abord en concurrence, puis développée en opposition radicale avec l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert. En la suivant depuis l’Écosse où elle est conçue jusque dans ses différentes rééditions britanniques et américaines, je voudrais analyser les profonds changements de signification dont elle est porteuse, au regard des défis que l’entreprise éditoriale qui la supporte est amenée à relever.
4 Mon fil conducteur sera le long article « America », tel qu’il figure en 1788 dans la troisième édition de l’Encyclopaedia, sous une forme profondément modifiée par rapport à la version de la seconde édition de 1778. Avec d’autres articles à caractère historico-philosophique, religieux ou scientifique, ce texte, dans un espace atlantique profondément bouleversé par la révolution américaine, rend compte de l’opposition entre deux conceptions de l’histoire, incarnées par deux noms antagonistes du monde savant des Lumières : William Robertson, la figure de proue des Lumières écossaises, et Francisco Xavier Clavijero, un ancien jésuite expulsé de l’Amérique espagnole et inconnu sur la scène européenne.
5 À partir de sa troisième édition, la Britannica présente une image nouvelle de l’Amérique et de ses habitants, sur la base de références historiques profondément remaniées. En s’appuyant sur un ensemble de sources locales, émanant d’observateurs créoles, la nouvelle « Amérique » de l’Encyclopaedia met en question, dans un même geste, la méthode historique, c’est-à-dire la manière même dont les Européens des Lumières écrivent l’histoire (en particulier celle du Nouveau Monde), et l’image de l’Indien (et, avec lui, celle de l’humanité tout entière). L’Encyclopaedia Britannica est ainsi devenue l’un des terreaux sur lesquels a pu s’enraciner une critique, européenne et non-européenne, de l’eurocentrisme. Elle constitue un bon marqueur des recompositions philosophiques, savantes et politiques qui permettent de développer une épistémologie de l’histoire, marquée au sceau de la diversité des groupes humains et de leur racialisation.
L’Encyclopaedia Britannica : un ordre des traités, des systèmes et du monde
Au lieu de démembrer les Sciences, en essayant de les traiter de façon intelligible sous une multitude de termes techniques, ils [les compilateurs de l’Encyclopaedia Britannica] ont résumé les principes de chaque science sous la forme de systèmes ou de traités distincts [3].
7 Même si ce n’est pas ici le lieu de présenter dans le détail l’entreprise éditoriale que constitue l’Encyclopaedia Britannica [4], quelques remarques préliminaires sont nécessaires pour caractériser le profil intellectuel de cette opération commerciale à succès, qui compte au XVIIIe siècle 30000 exemplaires imprimés entre Édimbourg, Londres, Dublin et Philadelphie. Le projet naît de l’association entre l’imprimeur Colin Macfarquhar et Andrew Bell, graveur réputé, qui, tout au long du XVIIIe siècle, demeurent les éditeurs et les seuls propriétaires de l’entreprise [5]. L’Encyclopaedia Britannica est d’abord lancée comme une publication hebdomadaire dont cent numéros sont mis sur le marché entre 1768 et 1771. À cette date, elle est publiée à Édimbourg en trois volumes in-quarto, un format inédit pour les encyclopédies britanniques qui normalement utilisent le folio ; elle est ensuite réimprimée à Londres en 1773 et 1775. Macfarquhar et Bell trouvent dans la personne de William Smellie le principal maître d’œuvre du projet : imprimeur, journaliste, antiquaire, s’il est inconnu dans les années de sa contribution à l’Encyclopaedia, il acquiert par la suite une certaine réputation dans le domaine de l’histoire naturelle comme traducteur en anglais de l’ouvrage de Buffon (1780-1785, avec des gravures de Bell) et comme auteur d’une Philosophy of Natural History (1790-1799), devenant aussi le biographe d’importantes figures des Lumières écossaises [6]. Compilateur de la quasi-totalité de cette encyclopédie, Smellie écrit lui-même quelques-uns des articles, mais dans la majorité des cas il copie et résume d’autres sources, « découpant, à l’aide d’une paire de ciseaux, dans de nombreux livres un quantum sufficit de matière pour l’imprimeur [7] » : « L’art de transmettre de nombreux sentiments en quelques mots est le talent le plus heureux qu’un auteur puisse posséder », où « le plus heureux » signifie d’abord « ce qui est vraiment utile », par opposition aux vaines disputes et aux détails inutiles, comme il l’écrit lui-même dans l’article « Abridgement » [8].
8 La deuxième édition paraît entre 1778 et 1784, encore une fois en fascicules hebdomadaires, puis en volumes séparés, dont le premier est publié en février 1778, avant la reprise de l’ensemble en dix volumes en 1784. Bell et Macfarquhar s’associent, pour cette nouvelle vague, à un groupe élargi d’éditeurs, qui inclut notamment Charles Elliot, avec un double objectif économique : la baisse des coûts de production et la recherche d’un public plus large, tant en direction du continent européen qu’outre-Atlantique [9]. La réalisation est confiée à un personnage totalement étranger au monde des Lumières écossaises, ici encore un inconnu, grevé de dettes, que les éditeurs peuvent payer très modestement tout en lui attribuant la responsabilité de la majeure partie des articles : James Tytler, journaliste et inventeur, premier homme volant de Grande-Bretagne grâce à la mise au point, en 1784, d’une montgolfière [10]. Dans cette période de fièvre encyclopédique, selon le choix explicite des éditeurs soucieux de s’adapter à l’évolution du marché [11], c’est sous la coordination de Tytler que de larges sections consacrées à l’histoire, à la politique et aux biographies sont introduites. De même, apparaissent alors les marginalia qui, tout en rendant la lecture de « ce texte exhaustif aussi facile et fructueuse que possible », organisent et ordonnent les arguments traités de manière hiérarchique, de sorte que « l’investigateur zélé de la vérité ne se retrouvera plus contraint de partir à la chasse des lettres de l’alphabet dans toutes leurs formes et positions arbitraires » [12].
9 C’est donc avec cette seconde édition qu’émergent les thèmes qui retiennent ici notre attention, comme ils apparaissent au même moment dans des entreprises comparables sur le continent, tels le Supplément à l’Encyclopédie (1776-1777), sous la direction de Charles-Joseph Panckoucke, et l’Encyclopédie d’Yverdon. Cette inflexion est à lire comme le signe de l’importance nouvelle attribuée au Nouveau Monde dans la configuration coloniale changeante des années 1770. Dans le monde britannique, le concurrent immédiat que l’on entend imiter et auquel on veut se mesurer est la Cyclopaedia d’Ephraim Chambers, dans la version revue et corrigée par Abraham Rees (5 tomes, 1778). Si la Monthly Review jugeait sévèrement la Britannica, notamment à cause de son format comparé au travail plus agile et plus précis de Chambers et Rees [13], le succès éditorial est néanmoins atteint : environ 3 000 à 3 500 exemplaires vendus de la première édition, 3 000 à 4 500 de la seconde, au point d’encourager les éditeurs à se lancer dans une nouvelle édition plus ambitieuse [14].
10 La troisième édition de l’Encyclopaedia, pour la rédaction de laquelle sont convoqués un certain nombre d’experts, est publiée entre 1788 et 1797 en livraisons hebdomadaires, puis annuelles (la première livraison date d’avril 1788 et le premier volume de septembre de la même année), avant d’être offerte en dix-huit volumes in-quarto, dont 13 000 exemplaires seront vendus à la fin du siècle [15]. L’éditeur est Macfarquhar lui-même jusqu’au douzième volume ; lui succède, après sa mort, l’un de ses collaborateurs, George Gleig, prêtre épiscopalien de Stirling, puis évêque de Brechin, fellow de la Royal Society of Edinburgh et de la Society of Antiquaries of Scotland. Issu d’une famille jacobite et épiscopalienne, Gleig avait étudié à Aberdeen et était devenu un rédacteur assidu des principales revues britanniques, du Scots Magazine et de la Monthly Review au Gentleman’s Magazine et au British Critic, jusqu’à la Anti-Jacobin Review. Sous sa direction, l’Encyclopaedia Britannica, dédiée à George III, prend un tour de plus en plus conservateur et évangélique, critiquant – dans la logique de la position épiscopalienne de son nouvel éditeur [16] – tout ce qui peut paraître contester les Écritures, l’ordre social et la politique traditionnelle en adoptant une position anti-esclavagiste.
11 Le nouveau climat politique des années 1790 est sans doute pour beaucoup dans l’explication du franc succès de l’entreprise, à un moment où la Britannica peut être identifiée avec la réaction à la Révolution française et dénonce l’Encyclopédie comme le précurseur philosophique des massacres de la Terreur : « L’Encyclopédie française a été accusée, à juste titre, d’avoir disséminé, au loin et en profondeur, les germes de l’Anarchie et de l’Athéisme. » Dans le Supplement de 1801, dont Gleig devient l’unique responsable, l’Encyclopadia Britannica se déclare motivée par le « désir sincère de rendre justice à ces Principes de Religion, Moralité et Ordre Social », et elle s’assigne pour tâche de contrecarrer l’influence de « ce texte pestiféré » [17]. En pleines guerres napoléoniennes, Gleig n’a donc aucun doute sur sa propre mission encyclopédique.
12 À partir de 1790, l’Encyclopaedia, perdant son adjectif qualificatif Britannica, fait son entrée directe dans le Nouveau Monde, à travers une édition pirate publiée par l’écossais Thomas Dobson, qui est devenu l’un des éditeurs les plus importants de Philadelphie [18]. Imprimée en parallèle avec l’édition britannique et vendue 15% moins cher que son prix d’origine, elle compte parmi ses acheteurs George Washington, Thomas Jefferson, Benjamin Franklin et Alexander Hamilton. Mais surtout l’Encyclopaedia de Dobson participe à la circulation des savoirs – moyennant quelques variations et adaptations pensées pour un public « américain », dont l’omission de la dédicace à George III n’est que l’aspect le plus évident et le plus prévisible.
13 De ce résumé de l’histoire éditoriale, trois aspects me semblent devoir être retenus en tant qu’ils permettent de mieux identifier le profil intellectuel et culturel de la Britannica ainsi que les ressources dont elle est potentiellement porteuse. Il s’agit en premier lieu de son enracinement dans l’Écosse des années 1760-1790. Rédigée, imprimée et gravée à Édimbourg, la Britannica favorise les sujets écossais et vise d’abord un public écossais : ainsi, « Scotland » est le plus long de tous les articles géographiques (177 pages pour la troisième édition), et on notera que cette caractéristique se maintient jusque dans la version américaine ; l’article « Smoke » de la première édition, très détaillé par rapport à l’économie générale des trois volumes (avec six pages de texte et une de planche), s’interroge sur les problèmes de pollution, particulièrement graves dans la vieille ville d’Édimbourg, à laquelle la troisième édition ne consacre pas moins de trente-quatre pages [19] ; la plupart des entrées biographiques sont consacrées à des figures écossaises qui, elles aussi, traverseront l’Atlantique telles quelles. L’édition américaine reste principalement un produit écossais, parce que ce sont des émigrants écossais qui dominent le réseau de distribution locale et les milieux de l’imprimerie, et parce que Dobson construit son marché en tant que principal éditeur « américain » des œuvres des Lumières écossaises, pour lesquelles l’Encyclopaedia ne représente pas seulement un vecteur de diffusion, mais un véritable support publicitaire [20].
14 Cet enracinement ne confine pourtant pas l’entreprise au provincialisme, voire au localisme. Parce qu’elle se réfère aux sources et aux autorités écossaises, la Britannica en reflète aussi les ouvertures vers et les liens avec le monde britannique et le continent européen. C’est dans cette perspective que l’entreprise peut se lire comme un monument à la Britishness, sans qu’elle ne renonce pour autant à rendre compte de la complexité et des tensions internes aux Lumières écossaises, à la lisière desquelles elle se situe [21]. Ainsi, même si elle reprend et développe la perspective progressiste d’une histoire fondée sur la succession de stades (chasse, élevage, agriculture et commerce) conduisant l’humanité vers la civilisation – à la suite des principaux historiens d’Édimbourg et Glasgow, d’Adam Smith et Lord Kames à Adam Ferguson, William Robertson et John Millar –, la deuxième édition s’en démarque sur certains aspects les plus radicaux, comme le polygénisme de Kames ou le scepticisme de David Hume [22]. La troisième édition s’en distancie nettement. On doit y voir une prise de position en faveur de la philosophie du Common Sense, en défense du récit mosaïque et en opposition à toute vision dégradée de l’humanité [23]. Née dès les années 1760 à Aberdeen, conçue comme réponse au scepticisme de Hume et au matérialisme potentiel des philosophes d’Édimbourg et Glasgow, de tendance ouvertement presbytérienne, elle se développe dans un milieu intellectuel engagé du côté des épiscopaliens. Fondée sur l’idée que les principes fondamentaux ne sauraient être mis en discussion à cause de leur « évidence [24] », la philosophie du Common Sense se définit comme une voie privilégiée de conciliation entre révélation et raison, entre christianisme et science. Même s’il est difficile, voire impossible, de ramener ce travail collectif à une unique ligne de cohérence, on soulignera cependant que Smellie, et Gleig plus encore après lui, assument nettement une telle référence qui, mise en œuvre sur un objet comme l’Amérique, apparaît déterminante.
15 Il convient en second lieu de lire ce projet comme concurrent de l’Encyclopédie des philosophes. Cette concurrence, qui devient une guerre ouverte à la fin du siècle, constitue un signe distinctif de l’Encyclopaedia Britannica dès sa première édition. C’est particulièrement net en ce qui concerne la contestation des savoirs traditionnels, la défense de la religion révélée et la méthode adoptée qui aspire à renforcer – plutôt qu’à critiquer – l’ordre établi. L’idée que la science puisse s’exprimer à travers un diagramme et se communiquer de manière fragmentée, dans l’ordre alphabétique « sous différents termes techniques », est inconcevable : « tout homme ordinaire » peut comprendre « les principes et les relations des différentes parties de la science, lorsque celles-ci sont étalées devant lui en une chaîne ininterrompue ». En d’autres termes, « les sciences doivent être exposées dans leur intégralité ». C’est là que se situe la principale nouveauté du plan proposé par la Britannica, par rapport à celui « de tous les Dictionnaires des Arts et des Sciences publiés jusqu’à présent » : les savoirs sont organisés dans de grands traités et systèmes, par opposition au chaos alphabétique de l’Encyclopédie, considéré comme une « folie », « répugnante à l’idée même de science » [25]. Plutôt que de confondre et de déstabiliser le lecteur avec une myriade de renvois et de références croisées (comme dans la Cyclopaedia, modèle pour les Français, qui brise la minéralogie, ou l’agriculture, en plus de vingt-quatre articles distincts), la Britannica propose une articulation logique sur une base disciplinaire. Ainsi, comme l’énonce la préface à la deuxième édition, « le lecteur systématique sera informé de façon exhaustive et régulière en se référant au nom général de la science qu’il désire explorer ». D’autre part, le lecteur cultivé, « déjà familiarisé avec le tout », peut consulter des « sujets particuliers », alors que ceux qui « se contentent de visions partielles et fragmentées des choses les trouveront illustrées sous les articles qui les dénomment » [26]. L’idée était de répondre, sans ennuyer, aux différents besoins des lecteurs, depuis les questions les plus simples jusqu’aux plus sophistiquées de ceux qui voulaient savoir « le pourquoi et le comment [27] ». La troisième édition invoquait directement l’autorité du philosophe du Common Sense Thomas Reid, pour attaquer la prétention à « réduire l’ensemble de l’esprit humain aux dimensions d’une coquille de noix » à travers « une carte complète du savoir » [28].
16 Le dernier aspect que je voudrais souligner concerne la plasticité de la forme encyclopédique, qui autorise la rapidité des mises à jour et de la diffusion : celle-ci tient à la capacité entrepreneuriale d’offrir de nouvelles éditions en l’espace de peu d’années, et aux accords avec les principaux éditeurs britanniques qui garantissent à l’encyclopédie une circulation ample et un prix compétitif – même si elle reste un produit cher [29]. Ainsi, en l’espace de trois éditions et d’une trentaine d’années, l’Encyclopaedia Britannica offre à l’historien le tableau de l’évolution rapide du climat politique et culturel : les articles existants sont modifiés ou remplacés, et de nouvelles rubriques sont constamment intégrées, témoignant ainsi des capacités d’adaptation d’un tel projet éditorial face à la curiosité d’un lectorat croissant et diversifié, et à l’évolution des controverses en cours. En ce sens, la publication américaine ajoute des éléments ultérieurs de réflexion, autant pour les articles qu’elle change que pour ceux qu’elle ne modifie pas. Mais on soulignera aussi l’approche journalistique des éditeurs : ce n’est pas un hasard si ces derniers sont tous des collaborateurs des principales revues de l’époque. En s’appuyant sur ce modèle, ils parviennent à introduire une plasticité d’ordre stylistique : la construction des articles repose sur la présentation contradictoire de thèses opposées. Dans cette perspective, la ressemblance entre les articles de l’Encyclopaedia Britannica et les comptes rendus des journaux littéraires tels que la Monthly Review, le Gentleman’s Magazine ou le Scots Magazine ne saurait échapper. Les articles ne visent pas simplement à donner des définitions, mais plutôt à exposer, refléter et résumer les différentes théories et points de vue, de sorte que « les arguments et les objections » sont « déployés dans toute leur force » – comme l’affirme Gleig dans son introduction à la troisième édition.
17 Pour toutes ces raisons, la Britannica nous offre un accès remarquable à la manière dont une opinion publique en cours de formation appréhende les grandes questions du moment – parmi lesquelles le débat sur l’Amérique occupe une place déterminante. Ses origines justifient l’importance des références aux Lumières écossaises. Elle peut être comprise comme le champ textuel des tensions et des changements rapides qui affectaient alors le monde britannique, dans une période d’instabilité politique, sociale et culturelle. Collage de sources et bricolage épistémologique se conjuguent pour construire un point de vue original sur la querelle du Nouveau Monde.
La triste sauvagerie d’un continent sans histoire
On est désolé de constater que, dans tous les différents récits sur les Américains natifs qui sont tombés entre nos mains, les traits vertueux de leur caractère ont toujours été invisibles [30].
19 Durant les vingt années qui séparent la première de la troisième édition, l’évolution des rapports entre la Grande-Bretagne et ses colonies confère à la question américaine une importance croissante. Dans l’Encyclopaedia Britannica, l’article « America » passe d’une demi-page dans la première édition à vingt dans la deuxième, pour atteindre quatre-vingts pages dans la troisième. Mais il y a plus. Entre la deuxième et la troisième édition, la représentation du Nouveau Monde et de ses habitants change radicalement : elle passe d’une image misérable à une représentation positive. Il est important, à cet égard, de bien souligner la date de publication des volumes contenant l’article « America ». Celui de la deuxième édition est publié en 1778, au cœur de la lutte qui oppose la Grande-Bretagne à ses colonies américaines, tandis que celui de la troisième l’est en 1788, l’année qui suit la promulgation de la Constitution des États-Unis.
20 Dans la première édition, l’article « America », publié en 1768 et presque certainement compilé par Smellie, occupe un seul paragraphe. Il décrit très brièvement les aspects physiques et géographiques de ce qui apparaît comme un « nouveau » continent et souligne « l’étonnante » homogénéité physique de ceux qu’il définit comme ses « habitants originels », décrits, depuis le Canada glacial jusqu’à l’Amérique tropicale, comme imberbes et d’une même « couleur rouge cuivrée » [31].
21 L’Amérique de la deuxième édition, esquissée selon toute probabilité par Tytler, confirme la singularité de l’environnement américain ainsi que de ses habitants, « une race d’hommes [...] différente de celles d’autres régions du monde », en faisant encore une fois appel à leur aspect uniforme et à leur mode de vie sauvage. L’article s’ouvre sur la question, débattue pendant les deux siècles précédents, de l’origine des Américains et du peuplement du Nouveau Monde. Il rejette fermement l’hypothèse polygéniste soutenue par le juge de la Cour suprême d’Édimbourg, Henry Home, Lord Kames, dans ses Sketches of the History of Man, dont il cite toutefois de larges extraits [32]. Malgré les récusations du polygénisme et les déclarations réitérées sur l’unité du genre humain, l’article évoque néanmoins les Américains natifs en termes négatifs et dévalorisants et souligne leurs traits distinctifs, dans le sillage du débat contemporain tel qu’il s’est développé dans l’Europe des Lumières [33].
22 Lorsqu’est lancée la deuxième édition, outre les récits de voyage classiques et les textes plus récents des « voyageurs-philosophes », la Britannica peut s’appuyer sur une vaste littérature [34]. Sur le continent, elle emprunte à l’Histoire naturelle de Buffon l’idée que le Nouveau Monde a récemment émergé de la mer, qu’il est habité par des peuples « au début de leur carrière », et donc faibles, ignorants et impuissants (t. IX, 1761) ; elle discute Cornelius De Pauw, dont les Recherches philosophiques sur les Américains (1768) ainsi que l’article « Amérique » du Supplément de l’Encyclopédie (1777) renforcent l’image négative d’une Amérique dégénérée [35] ; elle renvoie enfin à l’abbé Raynal, dont la première édition de l’Histoire des Deux des Indes (1770) développe une critique philosophique de la colonisation européenne, surtout portugaise et espagnole, et prend une position hostile aux empires, tout en réaffirmant clairement la faiblesse des Indiens américains [36].
23 Mais c’est avant tout l’History of America que Robertson, historiographe royal, principal de l’université d’Édimbourg et chef de l’Église presbytérienne, publie en 1777, qui constitue la principale référence pour les maîtres d’œuvre de la Britannica. Elle développe ce qu’on pourrait appeler une explication historique et sociologique pour rendre compte de la faiblesse et de la sauvagerie des Américains. Dans son schéma d’une évolution « par stades », correspondant chacun à une situation matérielle particulière et à la succession de différents modes de subsistance, les Américains sont situés au premier stade de la chasse et, par voie de conséquence, sont définis comme sauvages : une caractéristique à laquelle n’échappent pas, d’ailleurs, les grands empires du Mexique et du Pérou, qui ignoraient l’usage des métaux et de l’élevage [37]. Leur mode de vie peu diversifié et entièrement fondé sur une économie de subsistance est considéré par Robertson comme la cause première de leur uniformité, au point que l’historien peut décrire tous les Américains « avec les mêmes caractères », alors que c’est, selon lui, la division du travail et des professions qui, dans l’Europe civile, a été à l’origine d’une nette distinction des caractères nationaux [38]. Malgré sa religiosité et son langage modéré, malgré sa défense du monogénisme biblique, Robertson aboutit ainsi à des conclusions qui ne sont pas très éloignées des observations de Buffon et de De Pauw, ou encore de celles du polygéniste Kames, puisqu’il insiste sur la condition statique des habitants du Nouveau Monde : même s’ils appartiennent à l’histoire de l’humanité, les Américains sont cependant incapables de progrès avant l’arrivée des Espagnols. Avec une telle analyse, Robertson prend le risque de les réduire à un groupe distinct, une race [39].
24 En suivant l’analyse ainsi que la rhétorique de Robertson, l’article « America » de la deuxième édition de la Britannica reprend l’image des Américains comme ignoble savages, selon l’heureuse définition de Ronald Meek [40] : sauvages tristes et misérables, non pas pour des raisons morales, mais parce que dominés par la nature. Placé dans un environnement dégénéré, dans un climat malsain et humide, peuplé de terribles insectes, d’amphibiens et de reptiles, où les animaux semblent eux aussi plus petits et plus faibles que ceux de l’Ancien Monde, le sauvage américain apparaît comme un être faible, malsain, lâche, vindicatif, incapable d’aller au-delà de ses besoins immédiats, de formuler des idées abstraites ou même de commander les animaux : les exemples de dénigrement du sauvage qui se trouvent dans les pages de la Britannica peuvent être multipliés. La caractéristique distinctive de cette race humaine, « qui ne se trouve dans aucune autre région du monde » (l’expression de Robertson est ici reprise à la lettre), s’exprime à travers l’indifférence totale des hommes vis-à-vis des femmes, de sorte que les conditions de vie de ces dernières sont pires que celles des esclaves :
Dans toutes nations non civilisées, les femmes sont contraintes à supporter d’avantage [...] le fardeau des tâches communes ; mais en Amérique, leur condition est particulièrement grave [...]. Une épouse, auprès de la majorité des tribus, n’est rien de plus qu’une bête de somme, affectée à toutes sortes de travail de labeur et de fatigue [41].
26 Dans les termes du XVIIIe siècle, l’absence de « commerce » avec les femmes équivaut à une inaptitude pour la vie en société, c’est-à-dire à un manque d’humanité et de sociabilité. Selon la célèbre expression de Buffon (que De Pauw interprètera de la manière la plus radicale), « la physique de l’amour fait chez eux la morale des mœurs », de sorte que parmi les Indiens il n’existe « nulle réunion, nulle république, nul état social » [42]. Les qualités corporelles et mentales contribuent ensemble à distinguer les Américains du reste de l’humanité. Dès l’enfance, ils ont été éduqués à la vengeance, à la dissimulation et aux « assassinats les plus délibérés et diaboliques » ; dans leurs guerres constantes et redoutables, ils n’ont jamais combattu en terrain découvert, pratiquant plutôt des embuscades et procédant par stratagèmes : la seule forme de courage qu’ils possèdent est passive et consiste en une disposition contre-nature à résister à la torture [43].
27 Le sauvage américain se retrouve donc, pour la majorité des philosophes des Lumières, au point de départ des progrès accomplis par l’Europe, et son image négative renforce le grand fossé qui sépare les Européens du reste du monde. Culture et société s’opposent au monde primitif et sauvage, le monde de l’histoire et de la civilisation se heurte à un monde sans histoire et immobile. Dans la conception historique de Robertson, ce contraste est renforcé par le fait que les sauvages ne laissent pas de traces écrites, et qu’il n’existe donc pas de preuves matérielles d’un état sauvage en Europe. Son existence ne peut être déduite que de la logique comparative propre à l’idée de progrès : l’histoire dont on conserve la trace commence avec le dynamisme des barbares éleveurs [44].
28 La perspective de la distance que les historiens des Lumières adoptent pour comparer les sociétés renforce cette possible inflexion [45] : en embrassant toute l’histoire de l’humanité – tous les temps et tous les espaces – d’un seul regard, ils soulignent le contraste entre l’immobilité des sauvages américains et le dynamisme des Européens, qui sont par conséquent appelés à jouer un rôle décisif dans le procès de civilisation de l’Amérique. En mettant au jour et en soulignant la part prise par l’expansion européenne dans l’histoire atlantique, Robertson et, avec lui, la deuxième édition de l’Encyclopaedia fournissent ainsi une justification historique à la fonction providentielle de la colonisation européenne de l’Amérique [46].
29 En conséquence de l’opposition développée dans les débats philosophiques, les Européens présentés par la Britannica sont « tous blancs » et « incomparablement plus beaux » que tous les autres peuples, par rapport auxquels ils apparaissent « plus prudents, plus courageux, plus généreux, plus polis, plus sociables » [47]. Ainsi, malgré le point de vue monogéniste qu’elle revendique avec Robertson, l’Encyclopaedia fournit à son lectorat un ensemble de représentations qui peuvent facilement s’intégrer au processus de construction de races distinctes.
30 Il n’est donc pas surprenant que la Britannica de 1778 fasse commencer l’histoire américaine avec la « découverte » de Christophe Colomb. Elle suit la démarche historique de Robertson, qui conditionne l’écriture de l’histoire à l’existence de sources écrites, jugées à partir de leur cohérence interne et par comparaison avec d’autres documents littéraires [48]. L’arrivée des Européens coïncide pour lui avec l’introduction de l’écriture dans le Nouveau Monde, et donc avec la possibilité pour le continent américain, d’avoir une histoire. Comme David Hume avec l’histoire anglaise et Edward Gibbon avec l’histoire de la Rome ancienne, Robertson est soucieux de distinguer l’histoire documentée d’une histoire « avant l’écriture », qui appartient au domaine de la légende et de la fable [49]. C’est une méthode qu’il a d’abord expérimentée dans son histoire de l’Écosse, puis dans celle de l’Europe, qu’il entendait fonder sur des « faits » [50]. Mais appliquée au Nouveau Monde, et dans le cadre du rapport de force impérial, une telle perspective revêt une dimension politique essentielle, en s’offrant comme une légitimation culturelle de l’expansionnisme européen en direction d’espaces et de peuples « sans histoire » [51]. Parce que les Américains n’ont pas connu de forme d’écriture à proprement parler, l’histoire de l’Amérique peut alors être écrite par les Européens sur un tableau vierge ; comme une « page blanche sauvage », selon l’expression de Michel de Certeau, sur laquelle les découvreurs européens pouvaient écrire leur propre histoire sans rencontrer d’opposition, puisque l’absence de « l’écriture par les autres » crée la condition de « l’écriture des autres » [52]. Ce processus que Certeau a identifié dès la première rencontre entre l’Ancien et le Nouveau Monde atteint son paroxysme et sa pleine formulation théorique à l’époque des Lumières.
31 La relation entre l’absence d’écriture et l’incapacité à exprimer des idées abstraites est au centre de l’analyse de Robertson, qui explique ainsi l’échec du clergé espagnol à « communiquer aux Indiens la connaissance de la vraie religion [53] ». Si l’excès de zèle qui motivait les premiers missionnaires ignorants est partiellement responsable de cet échec, la raison principale réside surtout dans la « compréhension limitée » des Américains. Ceux-ci, même s’ils sont attirés par les « cérémonies splendides » du culte catholique, n’ont jamais montré le moindre intérêt pour les articles de foi, qu’ils sont incapables de comprendre. Dans une conception de l’histoire telle que celle des quatre stades, le christianisme ne peut apparaître que lorsque le progrès de la civilisation est en cours. En d’autres termes, la religion chrétienne et l’écriture, ainsi que l’adoucissement et la diversification des mœurs, vont de pair et marquent ensemble l’histoire de la civilisation. Ainsi, le christianisme est essentiellement considéré par Robertson comme une religion dont le développement suit la civilisation européenne [54]. Pour lui, les Américains ne peuvent pas être de bons chrétiens parce qu’ils sont encore de méchants sauvages. Si la deuxième édition de l’Encyclopaedia n’aborde pas directement le thème de la conversion des Indiens, elle insiste cependant sur leur incapacité à apprécier ou à comprendre « ces choses dont ils n’éprouvent pas un besoin immédiat ». En somme, le « caractère des Américains semble entièrement dénué de bon principe » [55].
32 La deuxième édition de l’Encyclopaedia Britannica projette dans tous ses articles américains la triste image de l’Amérique qu’ont diffusée les Lumières. On la retrouve dans les articles « Mexico » et « Peru », qui, eux aussi inspirés de Robertson, sont consacrés pour l’essentiel à l’histoire des entreprises européennes, la découverte et surtout la conquête, tandis que seuls deux courts paragraphes évoquent les sociétés aztèque et inca. L’article « Mexico » se termine significativement sur l’idée que « maintenant », c’est-à-dire depuis l’arrivée des Européens, « les Mexicains sont moins malheureux » [56]. L’ultime conséquence d’une telle conception peut être trouvée dans l’article « Colony », où les colonies commerciales implantées par les Européens en Amérique, en Asie et en Afrique se voient reconnaître le mérite d’avoir instauré un commerce régulier et d’avoir mis en culture des terres jusqu’alors laissées en friche : les colonies sont « d’un grand profit » et constituent la « véritable réserve » de la population. L’article « Plantership » insiste sur les qualités du bon planteur, qui doit pouvoir maîtriser un ensemble de réalités « telles que les nègres, le bétail, les mules et les chevaux, comme si elles étaient les nerfs de la plantation sucrière [57] ». En 1778, l’Amérique demeure divisée entre colonies espagnoles, portugaises, françaises et britanniques ; parallèlement, l’article invite à l’expansion vers les grands espaces vides de l’Ouest. Quant à la révolution américaine en cours, elle est tout simplement ignorée.
Expérience et observation : la preuve du passé américain
Contre ces philosophes, ou plutôt ces théoriciens, les Américains ont trouvé en l’abbé Clavigero un habile avocat ; un historien doté, grâce à sa situation et à sa longue résidence en Amérique, des meilleurs moyens d’information et qui, bien qu’étant lui-même un sujet de l’Espagne, apparaît supérieur à tout préjudice [58].
34 La troisième édition de l’Encyclopaedia Britannica ouvre la voie à une révision en profondeur de cette image négative. Même si l’auteur de l’article est ici inconnu (l’hypothèse qu’il s’agisse de Tytler lui-même a été avancée [59]), on y lit un net changement de climat politique et culturel. Il devient difficile de continuer à soutenir la thèse de la faiblesse et de l’insensibilité des Américains au moment où la Révolution américaine conduit, en l’espace d’une décennie, à la fondation des États-Unis, et où arrivent sur le marché britannique et européen les textes de Thomas Jefferson, Benjamin Franklin, Samuel Stanhope Smith et Benjamin Smith Barton, tous en polémique ouverte avec les Européens à propos de la nature et de l’histoire du Nouveau Monde. L’Écosse, et Édimbourg en particulier, dont on a déjà rappelé la perméabilité aux publications européennes, se trouve ainsi confrontée à une nouvelle vague de savoirs sur l’Amérique, dans un moment de grande incertitude politique, à la suite notamment du retrait de la vie publique du leader modéré Robertson [60].
35 Les conditions sont réunies pour que d’autres voix venant d’une autre Amérique puissent être non seulement entendues, mais éventuellement reçues : celle des jésuites créoles, expulsés en 1767 des possessions espagnoles, qui produisent un ensemble de textes sur l’antiquité des Amériques. La suppression de la Compagnie de Jésus en 1773, qui fait suite aux expulsions de la décennie précédente, affecte profondément le paysage politique, intellectuel et culturel du continent européen dans les années 1770. Outre le fait qu’elle signale une réorganisation en profondeur des rapports entre Rome et les monarchies catholiques, elle entraîne l’arrivée dans les États pontificaux de près de quatre mille jésuites, chassés des Amériques d’abord, puis des métropoles ibériques. Parmi eux, Clavijero, Créole mexicain, deux fois exilé, de sa « patrie mexicaine » puis de sa « patrie religieuse », découvre et prend part à la querelle du Nouveau Monde lorsqu’il s’installe en Italie, participant ainsi de manière centrale à la reconfiguration des « Lumières catholiques ». Son livre, Storia antica del Messico, originellement écrit en espagnol mais publié en italien en 1780-1781, est l’une des premières et principales contributions des ex-jésuites à ce débat [61]. Mis en circulation sur le continent, il est traduit en anglais en 1787 par Charles Cullen, l’un des fils du célèbre médecin, professeur de chimie et de médecine à l’université d’Édimbourg, William Cullen, et qui fut pendant quelque temps l’assistant de Henry Cavendish [62].
36 Si les conditions précises de cette traduction ne sont pas connues, on soulignera toutefois qu’elle est dédiée à John Stuart, Earl of Bute, un Écossais qui accède au rang de premier ministre de Grande-Bretagne en 1762-1763, signe le traité de paix de Paris qui met un terme à la guerre de Sept Ans, et s’impose comme l’un des principaux mécènes du monde britannique et de l’Écosse en particulier. C’est à lui que Robertson doit sa carrière, sa nomination à la tête de l’université en 1762 et son titre d’« Historiographe Royal pour l’Écosse » en 1763. Mais alors que Lord Bute en attend une grande histoire de l’Angleterre, susceptible de répondre à celle de Hume, Robertson se lance dans son projet d’histoire de l’Amérique, faisant par là même échouer les projets de son patron. Alors que l’histoire américaine de Clavijero s’offre explicitement comme une alternative à celle de Robertson, on serait tenté de voir dans sa traduction en anglais une réponse, en signe de désaveu, lancée par le réseau de Lord Bute [63]. Ce qui est certain, en revanche, est que le milieu familial des Cullen et celui, éditorial, des Robinson, qui s’imposent à partir du milieu des années 1780 comme les principaux éditeurs des Lumières écossaises sur le marché londonien [64], constituent une véritable garantie de large diffusion pour l’ancien jésuite.
37 L’importance de son livre est immédiatement comprise par les élites intellectuelles auxquelles Clavijero n’appartient pas. Robertson lui-même, qui avait jusqu’alors évité de répliquer à tous ceux qui avaient cherché à engager une polémique avec lui, fait de la cinquième et dernière version de son History of America, publiée en 1788, une réponse presque immédiate à l’ancien jésuite, en insistant en particulier sur la pertinence de sa propre méthode historico-philologique contre ce qu’il dénonce comme les « récits et conjectures hasardeuses » d’un « bigot fragile et crédule » [65].
38 Reste à comprendre le changement d’orientation de la Britannica, entre la deuxième et la troisième édition. Au texte principal de son histoire de l’antiquité mexicaine, Clavijero ajoute neuf « Dissertations » qui sont totalement consacrées au rejet des « chimères philosophiques, inventées par les esprits forcenés de notre siècle ». Chacune prend pour argument l’un des thèmes du discours tenu par les Lumières sur l’Amérique : depuis la prétendue nouveauté et la nature malfaisante du continent américain jusqu’à la petite taille des animaux, en passant par la question du peuplement – avec une insistance particulière sur la nature capricieuse des habitants, faibles et débiles, leur constitution physique et morale, la culture et la religion, sans oublier la « vraie » origine de la syphilis. La stratégie rhétorique mobilisée par Clavijero est particulièrement bien adaptée aux exigences que l’Encyclopaedia Britannica s’impose à elle-même : présenter, mettre en dialogue, puis en discussion, et répondre aux différentes opinions et théories. Clavijero choisit de recourir à une sorte de dialogue fictif et sarcastique avec, d’une part, les philosophes européens – et en particulier De Pauw, qui apparaît comme la cible privilégiée de ses attaques et de ses railleries, mais aussi Buffon et Robertson, et dans une moindre mesure Raynal – et, d’autre part, le lecteur potentiel de l’ouvrage. Cette rhétorique, qui recourt en permanence au pathos, à l’exclamation et au jugement moral, débouche sur une condamnation explicite de l’autre parti devant un tribunal imaginaire. La troisième édition de la Britannica reprend très souvent les opinions de Clavijero, sa structure et son style, et va jusqu’à intégrer des passages entiers de son œuvre.
39 La facilité avec laquelle l’Encyclopaedia « adopte » Clavijero ne tient pas seulement à la similitude des rhétoriques, argument central pour comprendre aussi le potentiel développement du lectorat. Ici encore, la chronologie est cruciale : 1787 n’est pas seulement la date de publication de la traduction par Cullen de la Storia antica del Messico, mais c’est aussi celle de la publication à Londres des Notes on Virginia de Jefferson, dans la version autorisée par l’auteur qui, dans sa réponse à l’Histoire naturelle de Buffon, endosse le point de vue de l’expérience. La même année, le révérend presbytérien S.S. Smith, futur président du collège du New Jersey (Princeton), publie à Philadelphie et à Londres son Essay on the Causes of the Variety of Complexion and Figure in the Human Species, qui développe une critique virulente du polygénisme de Kames, mais aussi de l’image négative de l’Amérique et des Américains offerte par Robertson, Buffon et De Pauw. Ce dernier livre est réimprimé l’année suivante à Édimbourg, avec une introduction et des notes de bas de page ajoutées par Barton, une autre « voix » américaine, qui est alors étudiant en médecine à Édimbourg [66]. Ses Observations on Some Parts of Natural History sont elles aussi publiées à Londres en 1787 : la préface, intitulée « Several Remarkable Vestiges of an Ancient Date », entend apporter les preuves d’un passé glorieux et antique, qui a existé en Amérique du Nord aussi [67]. Enfin, les Remarks Concerning the Savages of North America de Franklin, publiées quelques années auparavant, en 1784, constituent une autre référence, bien présente dans le discours de la troisième édition de la Britannica. Ainsi, toute une série de textes américains s’impose dans le débat britannique, alors qu’en cette même année 1787, de l’autre côté de l’océan, Philadelphie accueille la convention générale réunie pour rédiger la nouvelle constitution, un événement immédiatement enregistré comme césure historique par l’article « Chronology » de l’édition américaine de l’Encyclopaedia [68].
40 Pour défendre l’Amérique et les Américains contre les jugements des philosophes européens, tous ces auteurs font usage des instruments critiques élaborés par l’Europe des Lumières, en les retournant contre les Lumières elles-mêmes. D’un point de vue rhétorique, ils adoptent une double stratégie d’ironie et de provocation, en exposant les curieuses théories de ces philosophes européens qui n’ont jamais quitté leur pays mais ont la prétention d’écrire l’histoire des autres. Si les philosophes des Lumières faisaient des jésuites José de Acosta ou Joseph François Lafitau l’objet de leurs sarcasmes, en arguant qu’ils ne bénéficiaient pas, étant donné leur mission de conversion, de la distance philosophique nécessaire pour étudier l’homme, dans cette nouvelle phase de la polémique, ce sont les missionnaires ainsi que les voix américaines « sur le terrain » qui entreprennent de ridiculiser et de « provincialiser » les histoires produites par les savants de cabinet de l’Europe éclairée. En termes de méthode, ils considèrent impossible, à une telle distance, de mettre de l’ordre dans le chaos de l’histoire américaine, sans avoir eu accès aux « documents essentiels » de l’histoire locale, préservés dans les archives. Telle est à leurs yeux la principale raison de l’échec de Robertson, quels que soient l’élégance de son style, la recherche d’un ton équilibré et l’effort philosophique dont il témoigne [69].
41 Ces auteurs américains contestent aussi la primauté des sources écrites, leur préférant des types de document différents de ceux qui étaient considérés comme légitimes par les penseurs européens, tels les matériaux iconographiques, archéologiques ou pictographiques. Ils font en outre appel à l’observation directe et à l’expérience – « ce que j’ai vu, le rouge, le noir et le blanc », selon les mots de Jefferson [70]. L’opposition méthodologique et épistémologique aux philosophes européens est particulièrement forte dans l’œuvre de Clavijero, qui cherche à faire la preuve d’une histoire de l’Amérique antérieure à la conquête, depuis la fin du VIe siècle jusqu’à l’emprisonnement du dernier des souverains mexicains en 1521. Autrement dit, il arrête son récit là où Robertson commençait son History of America. Clavijero rend compte du passé mexicain en des termes comparables à ceux qu’utilisent les penseurs européens lorsqu’ils reviennent sur l’héritage des anciens Grecs et Romains pour construire leur vision de l’Europe. Il prétend qu’un passé glorieux et civil a également caractérisé l’Amérique, indépendamment et antérieurement à l’arrivée des Européens. Le défi qu’il lance concerne moins le parallèle entre Anciens et Sauvages, tel qu’il commence à s’exprimer dans des histoires en quête d’un modèle comparatif, que le modèle d’histoire progressive élaboré par les historiens des Lumières écossaises [71].
42 La nouvelle attention portée à l’histoire plus ancienne des Aztèques conduit ainsi l’auteur de la Storia antica del Messico à adopter une perspective historiographique alternative, qui commence à mettre en question la relation prétendument directe entre écriture (ou une forme d’écriture) et histoire. Tout en dénonçant la vision déformée à travers laquelle la culture écrite de l’Europe a échoué à reconnaître la valeur des autres cultures, Clavijero soutient l’utilisation de sources différentes et l’interprétation de la culture matérielle. En ce sens, son approche marque une rupture face aux méthodes des Lumières. Si, comme le suggère Jorge Cañizares-Esguerra, on peut lire la définition de l’histoire proposée par les Lumières comme un refus non seulement de la validité des sources indiennes, mais, de manière plus radicale encore, de la validité de tout autre système de savoir basé sur des classifications différentes des systèmes européens, alors Clavijero rompt avec ce modèle [72]. Il lance un défi à l’écriture d’une histoire mondiale faite à distance – telle que l’Europe des Lumières commence à la pratiquer – et adopte un point de vue rapproché, en se concentrant sur ce que Robertson qualifie d’ennuyeux et d’inutiles détails des sauvages. Comme les autres auteurs des Amériques, il construit sa légitimité sur son statut de Créole qui, pour en avoir fait l’expérience, connaît les « natifs » du Nouveau Monde, en pratique les langues et en comprend les « documents ». Clavijero se présente comme une sorte d’expert en communication, un rôle que la récente historiographie de la Compagnie a identifié comme caractéristique de la position des jésuites en qualité d’agents d’acculturation [73]. Il ouvre ainsi la voie à une histoire de l’expansion européenne décentrée, concurrente de celle des Lumières. Pourtant, en justifiant l’entreprise d’évangélisation, il reste à l’intérieur d’un paradigme eurocentrique, qui finit par valoriser la conquête espagnole. Cela mérite d’être souligné pour indiquer d’emblée la pluralité des voix créoles qui commencent à se faire entendre.
43 Dans ce nouveau contexte, avant de devenir structurant dans la troisième édition de l’Encyclopaedia Britannica, le débat sur l’Amérique est relancé par les principales revues britanniques qui offrent des comptes rendus de tous ces livres. Elles portent leur attention aussi bien sur la nouvelle situation politique des États-Unis à peine nés que sur les questions relatives aux preuves et aux sources de l’histoire, qui trouvent dans la querelle Robertson-Clavijero sa principale expression. La Monthly Review et le Scots Magazine, par exemple, insistent sur le fait que les Aztèques sont un peuple « éclairé et civilisé », parfaitement capable d’enregistrer son propre passé à travers ses peintures. Le rédacteur conclut avec une question rhétorique directement empruntée à Clavijero : « Que faut-il de plus pour innocenter une nation accusée d’être barbare et sauvage ? », alors même que ce dernier revendique l’existence d’une « nation mexicaine » [74]. L’European Magazine and London Review adopte un point de vue opposé qui, prenant parti pour Robertson, condamne les Aztèques comme des « sauvages illettrés » exaltés par l’excès de pompe d’un fanatique [75]. Ici Clavijero n’est pas considéré comme historien mais, au mieux, comme conteur d’histoires : toute histoire antérieure à la conquête par Fernando Cortés n’est ni intéressante, ni fiable. En 1781, dans le compte rendu consacré à l’édition italienne de la Storia antica del Messico, la Monthly Review avait adopté une position intermédiaire. Selon une stratégie qui sera reprise telle quelle dans la Britannica, le lecteur est renvoyé au jugement sur l’« acumen critique » de Clavijero, « si nécessaire pour apprécier les sources d’information, [...] et pour distinguer le vrai de la fable » : face au scepticisme à l’égard de la civilisation mexicaine de Robertson, considéré comme l’auteur de « la discussion la plus magistrale à laquelle on se souvient avoir assisté dans toute histoire », « le lecteur doit juger » de la teneur des nouveaux documents que l’« expert local » Clavijero fournit à « cette belle controverse » [76].
44 L’Amérique de la troisième édition de la Britannica est tout imprégnée de ces débats. Ainsi, comme dans la seconde édition, l’article révisé commence par décrire la nature du Nouveau Monde, cependant cette description perd son caractère péjoratif : l’adjectif « tempéré » et le terme « douceur » remplacent ce qui, dans la version précédente, était défini comme une « malignité excessive » du climat et de l’environnement américains. Suivant le point de vue du jésuite mexicain, et par opposition à Buffon, on établit que l’Amérique n’a pas récemment émergé de l’océan et que, par voie de conséquence, elle n’est pas peuplée par des animaux plus petits et plus faibles. Clavijero, tout comme Jefferson, publie une longue liste d’animaux du Nouveau Monde, inconnus de, ou mal interprétés par Buffon, à laquelle la Britannica fait référence. Immédiatement après cette description naturelle, l’ordre de l’argumentation change par rapport à l’édition de 1778 : le récit de la découverte de l’Amérique par Colomb perd sa position privilégiée et passe du début à la fin du texte consacré aux Américains ; la même chose se produit à propos de la question des origines du peuplement du Nouveau Monde, même si cette controverse continue à occuper une place considérable dans l’ensemble de l’argumentation. Il est clair que d’autres points, plus importants, sont au cœur du débat, et en premier lieu la polémique sur la nature et l’histoire des peuples américains. Dans un même geste, la nouvelle Britannica revalorise les colons et les « natifs ». Les femmes indiennes, loin d’être humiliées et exploitées comme Robertson l’imaginait, apparaissent très respectées et participant même à la vie politique par opposition à ce qui se passe dans l’Europe civilisée ; les hommes, de cruels guerriers, se muent en respectueux men of feeling.
Contre l’état sauvage : la Bible
Dans l’histoire authentique de notre espèce, il n’y a aucune preuve, car de fait il ne peut pas en exister, que les premiers hommes étaient des sauvages ; et tout ce que nous connaissons de la nature humaine nous porte à croire que s’ils avaient été ainsi, alors la race humaine n’aurait jamais pu être civilisée [77].
46 Avec l’arrivée, sur le marché de l’imprimé, d’histoires qui parlent d’un âge civilisé remontant au passé américain le plus ancien et qui peuvent servir à critiquer l’idée de progrès et de civilisation, la troisième édition de la Britannica peut donc aisément se distancier de Robertson. En lui préférant Clavijero, elle prend position, à la suite des défenseurs du Common Sense, contre le matérialisme et le scepticisme attachés à la philosophie de l’histoire propagée par le mainstream des Lumières écossaises à partir d’A. Smith. Elle ne propose pas pour autant d’alternative à l’écriture eurocentrique de l’histoire. Ce qui me paraît fondamental dans cette perspective, et qui mérite d’être souligné avec force, est au contraire le retour opéré à l’idée biblique de la chute de l’humanité et, plus généralement, à une conception traditionaliste de l’histoire.
47 Car au cœur de tous ces débats sur la méthode historique se trouve la conception même de l’histoire comme progrès, élaborée par les philosophes d’Édimbourg et de Glasgow, y compris Robertson, et considérée par une partie de l’historiographie actuelle comme la principale contribution des Lumières écossaises aux Lumières européennes [78]. Ce qui est fondamentalement mis en question par les voix américaines est la conception d’un parcours linéaire, naturel et universel depuis la sauvagerie vers la civilisation, résultant de l’uniformité et de la perfectibilité de la nature humaine. C’est ainsi le caractère séculaire de la théorie d’une évolution par stades, selon laquelle l’humanité progresse grâce à ses propres talents et ses propensions internes sans autre guide que son sens moral, qui est mise au ban d’accusation. Le risque est que l’homme s’émancipe de Dieu.
48 Dans un ensemble d’articles, ajoutés ou révisés, de la troisième édition, particulièrement dans les volumes édités par Gleig, se développe une attaque frontale contre ce qui est désormais vu comme une histoire « matérialiste », qui offre une vision dégradée des origines de l’humanité, rapportées à un stade presque animal, pour exalter ensuite la condition humaine dans la société civile [79]. L’article « Savage » et le chapeau introductif ajouté à « Moral Philosophy », tous deux dus à Gleig, rejettent comme « une rêverie extravagante » l’idée selon laquelle les premiers hommes auraient été des sauvages. Adam n’était pas sauvage. Bien que certains « philosophes modernes » en aient « imaginé » l’idée, il est impossible que Dieu ait, au moment de la création, abandonné ses « créatures les plus nobles » sans arts, sans connaissances et surtout sans l’usage de la parole – comme A. Smith le suggérait dans son essai sur les origines de la langue [80] –, pour les laisser se civiliser graduellement. Cette idée est « incompatible avec le phénomène de la nature humaine », comme l’affirme Gleig avec force, puisque l’homme n’est pas doté des instincts qui guident inconsciemment les autres animaux en vue de leur propre préservation – un point repris dans la nouvelle entrée « Comparative Anatomy ». La perfectibilité, à laquelle la spécificité de l’humanité pouvait se réduire selon Jean-Jacques Rousseau, perd ici tout son sens, puisque l’homme, instruit directement par Dieu de ses propres devoirs et des connaissances les plus utiles, est perfectionné dès la création [81].
49 La logique, la raison et la science confirment la vérité de l’Ancien Testament. L’article « History » note que, en tant que seule source authentique et fiable des temps anciens, il est « impossible » aujourd’hui d’écrire une histoire générale du monde sans s’appuyer sur ce texte [82]. La défense de l’Écriture est assurée par un ensemble de références croisées dans des articles tels que « Babel », « Bible », « Chronology », « Creation », « Deluge », « Miracle », « Prophecy », « Providence », « Religion », qui font eux-mêmes écho aux contributions historico-philologiques écrites par David Doig, un membre de la Royal Society of Edinburgh, basé comme Gleig à Stirling. Doig est aussi l’auteur d’une autre des principales références de la nouvelle Britannica : Two Letters on the Savage State, adressées à Kames en 1774- 1775, mais publiées en 1792 avec un « Advertisement » de Gleig lui-même, à une date où la philosophie « athéiste » française était accusée d’avoir engendré la dictature jacobine et où il était plus que jamais nécessaire de défendre « la cause de la Révélation » [83].
50 Les observations qui introduisent l’article « Society », écrit pour l’essentiel par le polygraphe Robert Heron, s’en prennent vigoureusement à « ces philosophes qui ont fait de la société, dans ses différents stades entre la barbarie et le raffinement, le sujet de leurs spéculations » et qui conçoivent l’humanité « comme procédant uniformément à travers des gradations régulières d’un extrême à l’autre » [84]. Car, comme le rappelle l’article « Religion », l’Écriture enseigne une autre histoire :
Une fois que Dieu créa Adam et Ève, Moïse ne dit pas qu’il leur laissa le soin d’acquérir lentement et par grades l’usage de leurs sens et de leurs pouvoirs de raison, ni de distinguer comme ils le pouvaient les fruits sains de ceux qui étaient empoisonnés. Non : il les plaça dans un jardin où tous les arbres, à l’exception d’un seul, portaient des fruits comestibles ; [...] il introduisit avant eux les différents animaux qui rôdaient dans le jardin ; il disposa ces animaux selon le genre et l’espèce qui leur étaient propres ; et, en apprenant à Adam à leur donner des noms, il communiqua au premier couple les éléments du langage [85].
52 Si la question de l’état sauvage est si importante, c’est, pour Gleig, parce qu’elle engage la condition de l’homme, ses qualités, les pouvoirs de son esprit, les critères de vertu et « le principe ou la raison qui pousse l’homme à la poursuivre [86] ». En un mot, c’est le principal problème de l’histoire humaine et de la société civile. L’existence de sociétés sauvages offre donc, pour Gleig, des sources historiques et sociales fondamentales. Pourtant, la sauvagerie est, de son point de vue « biblico-centré », la conséquence de la Chute. Une fois Adam chassé du paradis, une partie de sa descendance « a dégénéré » à l’état sauvage, de sorte que « bien que nombre des tribus les plus sauvages sont à l’état de chasseurs ou de pêcheurs, néanmoins la chasse et la pêche ne peuvent pas avoir été invariablement les premières formes de société » [87]. La nouvelle histoire américaine le confirme, de même que l’article « Savage » explicite son opposition à l’idée de progrès : « L’homme ne peut pas, ou, ce qui revient au même, ne s’est pas élevé de la barbarie vers la civilisation et la science à l’aide de ses propres forces et de ses talents naturels [88] ».
53 Les réflexions sur l’antiquité et sur la diversité humaine de Barton et S.S. Smith font du paradigme du cheminement progressif et universel depuis l’état sauvage jusqu’à la société civile un point central de leurs critiques. Ils soulignent le danger d’une lecture qui pousse à l’extrême les rapports entre groupes humains tels qu’ils sont exprimés par Robertson : l’opposition radicale de l’homme civilisé et de l’homme sauvage ouvre la voie à une racialisation des catégories humaines, selon les deux critiques américains [89]. Barton et S.S. Smith s’y opposent en mobilisant des arguments puisés dans le discours des anti-Lumières, écossaises comme françaises. Contre la race, ils font naître une « nation ». La nation américaine devient ainsi un instrument central entre les mains des éditeurs de la nouvelle Britannica, qui leur permet de réaffirmer une vision providentialiste de l’histoire, qui ne soit plus enracinée, à la différence de celle proposée par Robertson, dans un progrès humain universel [90].
54 Le progrès n’est pourtant pas impensable dans la lecture alternative proposée par l’Encyclopaedia des années 1790. Mais loin d’être le résultat de la perfectibilité humaine, il est, pour Gleig et pour ses plus proches collaborateurs, Doig et Heron, dû à « certaines personnes dotées de talents supérieurs, ou, dans le langage des poètes, certains héros, demi-dieux, ou dieux vivants », qui ont été envoyées par Dieu pour civiliser les hommes. Ce sont les législateurs mythiques qui, ayant acquis le savoir d’autres nations, « semèrent les premières graines de civilisation auprès des foules errantes de barbares désunis » [91]. Ils n’ont jamais perdu le savoir donné par Dieu à Adam ; ils ont été sauvés de la Chute par la volonté du Créateur, la Révélation n’ayant été donnée qu’à « certains individus choisis pour instruire les autres [92] ». Dans la conception que ces articles développent, l’histoire n’avance pas sans miracles, l’humanité ne progresse pas, mais plutôt elle dégénère. L’histoire démontre clairement que « l’homme, autrefois sauvage, n’aurait jamais pu s’élever au-dessus de cet état désespéré ». Donc, « si tout le genre humain avait été autrefois à l’état sauvage, alors jamais il n’aurait pu atteindre un quelconque degré de civilisation [93] ». Ce qui est dénoncé ici, c’est la sécularisation de l’histoire humaine.
55 Pour Gleig, Doig et Heron, donc, l’humanité et la civilisation se sont propagées à partir du Moyen-Orient vers le reste du monde selon ce qui a été défini comme une théorie « héliodromique » de la diffusion de l’humanité et de la culture. De même que les Grecs n’auraient pu sortir de leur barbarie originelle sans l’influence des Égyptiens, tout comme les Italiens sans le savoir des Grecs, de même les Indiens d’Amérique étaient destinés à rester dans l’état sauvage sans l’intervention des Européens. Comme l’écrit Gleig dans la biographie qu’il consacre à Robertson, les Espagnols ont joué en Amérique le même rôle que les Romains en Europe, apportant avec eux les lettres et les sciences, et préparant les peuples à la réception de la « vraie religion ». Sur ce point, l’évêque épiscopalien est en accord avec Robertson, lui-même en accord avec Clavijero. Plus tard, continue-t-il, « Cortés, à l’instar de César, sera considéré comme un simple instrument utilisé par la Providence pour réaliser ses impénétrables desseins » [94]. Au sein d’un chœur de voix hostiles à une conception linéaire, immanente et sécularisée du progrès, Gleig offre ainsi un récit révisé de la vision chrétienne traditionnelle et eurocentrique. Les colons européens représentent les législateurs modernes, semi-divins, envoyés par Dieu vers les parties non-civilisées du globe.
56 Dans une telle perspective, la civilisation aztèque devient centrale : dans l’article « Mexico », qui passe de vingt et une à cinquante-trois pages dans la troisième édition de la Britannica, la description de la société aztèque précède le récit de la conquête par Cortés, et dix-sept pages sont consacrées aux antiquités mexicaines. Elles sont directement empruntées à Clavijero, reconnu dès les premières lignes comme l’auteur qui a finalement réussi à faire la preuve d’une histoire pré-européenne, jusqu’alors considérée par les historiens comme totalement fabuleuse : c’est lui qui en a proposé le récit le plus « complet » et le plus « authentique » [95]. Le texte porte une attention nouvelle à la peinture, à travers laquelle les « Mexicains », traités par Clavijero comme un peuple unique, « consignaient leurs histoires ». La suite de l’article reste cependant fidèle à la version antérieure, empruntée au récit de Robertson, qui était centrée sur les entreprises guerrières des Espagnols victorieux. La critique de l’état sauvage primordial et la colonisation demeurent en tension, mais elles n’apparaissent pas contradictoires dans la logique des éditeurs de la Britannica [96]. Du reste, Clavijero lui-même, qui racontait la formation de la nation mexicaine à travers l’épopée des Aztèques et voyait dans les Espagnols ses destructeurs, restait ambigu quant au rôle civilisateur que ces derniers avaient joué en tant qu’introducteurs du christianisme. La même posture se retrouve à propos du Pérou et, plus généralement, de l’ensemble de l’Amérique, faisant écho à une autre citation de la Britannica, celle de Franklin : « Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs mœurs diffèrent des nôtres, que nous croyons la perfection de la politesse ; ils ont la même opinion des leurs... [97] ». Dans l’ironie de cette phrase on observera aussi la distance qui sépare deux voix créoles, celle du savant et homme politique états-unien, et celle de l’érudit jésuite mexicain.
Une nouvelle hiérarchie des vieux monstres
Monster : la naissance ou la production d’un être vivant dont la disposition des parties résulte d’une dégénération par rapport à la disposition correcte et usuelle des espèces auxquelles il appartient [98].
58 Le tournant anti-matérialiste et biblico-centré que marque la troisième édition de la Britannica s’articule sur une reconfiguration de l’Amérique et de son histoire, dont les sources sont facilement identifiables dans le milieu des Créoles britanniques. En évoluant de la sorte, l’entreprise éditoriale s’engage vers une proposition de hiérarchisation géopolitique de l’Amérique, qui prend précisément forme pendant la période qui nous retient. L’article « America » qui s’achève sur la formation des États-Unis – auxquels est consacrée la moitié du texte – constitue ainsi la prémisse d’un processus qui conduit à identifier l’Amérique à une seule partie du continent et à une seule entité politique, héritée de l’empire britannique. Il se propose d’offrir au public « un récit impartial de l’essor et de l’instauration de la république des États-Unis d’Amérique [99] ». En revanche, les articles sur le Brésil, la Californie, le Chili, ou le Paraguay ne subissent pas de modification significative entre la deuxième et la troisième Britannica, pas plus que dans la version de Dobson [100] : s’ils conservent une image négative des Indiens américains, ils témoignent en même temps d’une attitude ambiguë, voire suspicieuse, à l’égard de la mission catholique ainsi que de la colonisation ibérique. L’Amérique décrite en 1788 est désormais fragmentée. Sa partie héroïque est identifiée à la nouvelle nation victorieuse, faisant ainsi des révolutionnaires américains les défenseurs des libertés anglaises contre les abus de la tyrannie ministérielle. Les insurgés ont créé, dans la lignée de cette analyse, une nouvelle forme de gouvernement qui, s’inspirant du modèle britannique, l’a dépassé dans la voie démocratique, et « a donné un nouveau visage au monde occidental [101] ».
59 La deuxième édition de la Britannica conservait l’image d’une Amérique unie, mais elle la condamnait à l’état sauvage, en l’instituant comme une exception au cheminement naturel de l’humanité. La troisième édition divise le Nouveau Monde, mais elle en refonde les origines, et elle en fait le futur de la civilisation européenne. L’alliance entre science et Écriture qu’elle propose permet de réintégrer les Indiens d’Amérique dans la « norme naturelle » des Européens. Mais le prix à payer pour cette réintégration est que, de façon toujours plus marquée dans le texte, c’est aux « enquêtes de l’anatomiste, ou du naturaliste », et non plus à l’analyse historique ou au traité philosophique, que revient de résoudre le problème de la diversité physique et mentale entre les peuples, ou d’identifier la cause des différentes couleurs du genre humain et de leurs caractères en fonction de la latitude et du climat. En d’autres termes, la troisième version de l’Encyclopaedia cherche, dans des disciplines en cours d’affirmation, les preuves de sa propre rationalité : des articles totalement inédits ou fortement revus, tels que « Complexion » ou « Comparative Anatomy », y jouent un nouveau rôle, devenant les fondements même de l’histoire [102]. Les références empruntées à la médecine, à l’anthropologie physique confèrent à la classification des groupes humains en races une place devenue centrale. Il faut voir dans ce déplacement, qui vaut aussi comme reconfiguration épistémologique, non seulement le résultat des évolutions du paysage politique écossais – et plus généralement britannique –, mais aussi de l’élargissement au monde germanique du dispositif intellectuel des Lumières, où Göttingen acquiert un nouveau statut de centre de production de l’anthropologie physique, autour de son école médicale, et de centre de la pensée historique et de développement d’une histoire universelle. Nouvelle autorité en la matière, la faculté est devenue dans les années 1780 l’un des épicentres, au même plan qu’Édimbourg, de la peregrinatio studiorum des étudiants européens, puis états-uniens. Une alliance dynastique, celle des Hanovre, donne à cet axe intellectuel une force et une légitimité encore plus grandes. Les travaux de Johann Friedrich Blumenbach et la géographie humaine d’Eberhardt August Wilhelm von Zimmermann circulent en Écosse dès la fin des années 1780, d’où ils passent en Amérique, comme en témoignent les leçons de Barton à Philadelphie, et comme l’enregistrent la Britannica des années 1790 et son Supplement [103].
60 Ainsi, à travers une lecture médicalisée des Noticias Americanas d’Antonio de Ulloa, l’article « America » de la troisième Britannica reprend la description de l’épaisseur exceptionnelle de la peau et des os ainsi que de la dureté des tissus pour expliquer la résistance des Américains à la torture, insistant sur l’analyse scientifique du corps humain [104]. Cependant, avec l’autorité d’Ulloa, « un auteur de mérite et de renom, mais un Espagnol », et donc « manifestement partial » et désireux « de pallier les énormités perpétrées par ses compatriotes dans cette partie du globe » [105], commence aussi à être discutée la spécificité des habitants du Nouveau Monde. C’est la référence à Jefferson qui clôt, une fois pour toutes, la question de la diversité américaine : les habitants du Nouveau Monde gagnent en tout point la dignité d’Européens, car « les Américains sont formés, dans leur esprit et leur corps, sur le même modèle que les Européens homo sapiens [106] ». Dans cette formule, le corps est mis sur le même plan que l’esprit et le discours scientifique renforce le discours philosophique et historique.
61 Néanmoins la réévaluation des Indiens américains est faite en opposant leurs qualités mentales et physiques à un ensemble d’irrégularités et de difformités, qui caractérisent d’autres peuples. Les Créoles eux-mêmes ont participé à la constitution de ce discours et au développement d’arguments allant dans le sens de la « normalisation » des Indiens d’Amérique. C’est pourquoi Clavijero constitue, encore une fois, une référence. Un passage que la troisième édition lui emprunte, et qui fonctionne typiquement selon le mode rhétorique du dialogue avec les philosophes européens (ici De Pauw) et les lecteurs, révèle les profondes ambiguïtés du point de vue créole :
Que peut-on imaginer de plus contraire à l’idée de beauté que nous avons et à la perfection du corps humain qu’un homme dont le corps dégage une odeur fétide, dont la peau est noire comme l’encre, dont la tête et le visage sont couverts d’une laine noire au lieu de cheveux, dont les yeux sont jaunes et injectés de sang, dont les lèvres sont épaisses et noirâtres, et dont le nez est écrasé ? Tels sont les habitants d’une grande partie de l’Afrique, et de nombreuses îles de l’Asie. Quel homme peut être plus imparfait que ceux qui ne mesurent pas plus de quatre pieds, dont le visage est large et plat, le nez écrasé, l’iris de l’œil jaune-brun et tirant sur le noir, les paupières retirées vers les tempes, les joues extrêmement élevées, la bouche monstrueusement grande, et le bas du visage extrêmement étroit ? Tels sont, selon le comte de Buffon, les Lappons, Zembliens, les Borandiens, les Samoïedes, et les Tartares de l’Est. Quel objet peut être plus difforme que ces hommes dont les visages sont trop longs et ridés dès la jeunesse, les nez épais et compressés, les yeux petits et enfoncés, les joues très hautes, les mâchoires supérieures basses, les dents longues et désunies, les sourcils si épais qu’ils font de l’ombre aux yeux ; les paupières épaisses, quelques poils sur le visage à la place de la barbe, des cuisses larges et des petites jambes ? Telle est l’image que le comte de Buffon donne des Tartares. [...] Parmi eux, les Calmuques sont les plus remarquables pour leur difformité ; à tel point que, d’après Tavernier, ils sont les hommes les plus brutaux de l’univers. Leur visage est tellement large qu’un espace de cinq ou six pouces sépare leurs yeux, selon ce que le comte de Buffon lui-même affirme. À Calicut, à Ceylon, et dans d’autres pays de l’Inde, il existe, aux dires de Pyrard et d’autres auteurs sur ces régions, une race d’hommes qui ont une, ou même les deux jambes, aussi épaisse que le corps d’un homme ; et cette difformité parmi eux est quasiment héréditaire. Les Hottentots, en plus d’autres imperfections choquantes, ont cette irrégularité monstrueuse qui les caractérise, un appendice inhumain prolongeant l’os du pubis vers le bas, d’après le témoignage de l’historien du Cap de Bonne Espérance. Struys, Gemelli, et d’autres voyageurs affirment que dans le royaume de Lambry, dans les îles de Formose et de Mindoro, on trouve des hommes avec une queue. Bomare affirme qu’une telle chose chez l’être humain n’est rien d’autre qu’une extension de l’os coccygis, mais qu’est-ce qu’une queue chez les quadrupèdes si ce n’est l’extension de cet os, bien que divisé en des articulations distinctes ? Quoi qu’il en soit, il est certain que cette extension fait des Asiatiques des êtres irréguliers tout autant que s’il s’agissait d’une vraie queue [107].
63 Il s’agit pour Clavijero de souligner que le raisonnement philosophique européen a créé des monstres, marqués, selon le sens littéral de la racine latine rappelée dans l’article « Monster », par des difformités et défauts de nature visible. La liste des sources convoquées dans cet extrait est entièrement empruntée aux récits de voyageurs européens : Jean-Baptiste Tavernier, François Pyrard, Jean de Struys, Giovanni Francesco Gemelli Careri... Surtout, c’est dans la « variété des espèces humaines » de Buffon que Clavijero retrouve les caractères monstrueux des peuples non européens [108]. En sélectionnant de manière caricaturale (où on a vu de l’ironie) les variétés humaines décrites par Buffon, en en omettant les traits positifs ainsi que l’analyse de leurs mœurs, aussi présents dans l’Histoire naturelle, Clavijero forge un catalogue d’anomalies. C’est cependant ce catalogue qui constitue la source à laquelle il alimente sa construction des Américains : beaux et bien proportionnés, libres, généreux et sociables. Là s’arrête aussi sa provocation vis-à-vis de l’historiographie européenne : le recours à de nouvelles sources et la reconnaissance d’autres systèmes de classification des savoirs ne vont pas jusqu’à l’engager à développer une conception de l’histoire où les hiérarchies humaines s’aboliraient. Avec lui et les autres Créoles, les voix des Amériques ont défié le discours des Lumières et elles ont tenté d’en montrer les limites provinciales. Mais critiquer certains aspects de l’eurocentrisme ne suffit pas à construire un regard non eurocentrique. Alors que, à travers leurs historiographies alternatives, elles permettent aux Indiens des Indes occidentales de rejoindre les sommets de l’échelle des hiérarchies, les voix créoles restent emprisonnées dans les paramètres esthétiques et idéologiques européens. Pour devenir humaines, elles inventent de nouveaux monstres appelés à peupler, à leur tour, l’imaginaire des races humaines.
64 La troisième édition de l’Encyclopaedia Britannica déploie ces arguments sur une scène de papier au moment même où l’on applique le programme modéré d’émancipation des noirs de S.S. Smith [109]. Dans ce nouveau contexte, l’opération historiographique engagée par Clavijero change presque de nature, et ce qui pouvait passer pour caricature ou ironie devient pensée radicale qui inscrit l’humanité dans de nouvelles hiérarchies. Si la Britannica s’inspire donc pour ses articles de la masse de livres qui s’offre à elle en fonction des priorités du moment, la sélection qu’elle propose contribue à la création d’une vision hiérarchisée des races humaines : désormais, les Créoles américains rejoignent les Européens dans le panthéon que ceux-ci s’étaient créé pour eux-mêmes. Le Supplement to the Third Edition, publié à l’orée du XIXe siècle, synthétise la nouvelle cartographie des savoirs dans un article « Man » entièrement réécrit dans le sillage de Blumenbach [110], et dans lequel la classification raciale, l’Écriture et l’histoire providentielle sont associées, selon une cohérence retrouvée.
Date de mise en ligne : 24/05/2012