Jean-Pierre Leguay, Terres urbaines. Places, jardins et terres incultes dans la ville au Moyen Âge Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, 350 p.
- Par Maëlle Ramage
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- Ramage, M.
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1 Cet ouvrage a pour projet « de localiser et d’analyser les espaces restés vierges après les grandes étapes de défrichement et de peuplement, conservés par les communautés pour les communications, le travail ou le loisir » (p. 7). Il propose ainsi une approche originale de l’histoire de la ville et de ses habitants à la fin du Moyen Âge, plus particulièrement dans le royaume de France et ses principaux fiefs. Étudier l’investissement de l’espace non bâti par les hommes ouvre en effet la réflexion sur des pans parfois mal connus de l’économie et de la sociabilité. Ce travail repose sur un corpus de documents très divers : actes de la pratique, extraits de chroniques et d’œuvres littéraires, miniatures et représentations urbaines, résultats de prospections archéologiques. Des « terres urbaines » définies dans la première partie, Jean-Pierre Leguay analyse ensuite l’influence sur la vie économique puis sociale.
2 La première partie consiste en un inventaire et une définition de chacun des « terrains disponibles en ville ». Ce sont tout d’abord les places qui, si elles sont bien souvent exiguës, n’en sont pas moins caractéristiques de la vie urbaine ; elles sont d’ailleurs fréquemment mentionnées dans les documents. Encombrées par la circulation, les étals de marché et autres dépôts de toutes sortes, elles sont au centre d’un réseau viaire hiérarchisé, depuis les chaussées principales jusqu’aux ruelles tortueuses et aux impasses de desserte. Passant du public au privé, J.-P. Leguay inclut dans son inventaire les seuils et les cours qui distribuent les habitations. Les cloîtres des monastères et des cathédrales, les cheminements autour des remparts sont considérés comme autant de trouées dans le paysage dense des villes, il en va de même pour les propriétés occupées jadis par une construction aujourd’hui ruinée, les champs de foire et toutes parcelles laissées vides. La définition de ces « terrains disponibles » s’étend à l’ensemble des parcelles libres de construction, quelle que soit leur nature, ainsi les jardins potagers, d’ornement ou de loisirs. De plus, l’étude ne s’arrête pas à la ville close, elle porte également sur les terres incultes situées à proximité (forêts, marais, clairières), les rives fluviales et maritimes et les alpages parfois éloignés. La catégorie des « terres urbaines » telle que l’a construite l’auteur est donc extrêmement englobante puisqu’elle désigne la totalité des surfaces non bâties investies par les habitants dans leurs activités, qu’elles soient dans ou hors les murs, publiques ou privées.
3 Chacun de ces espaces est ensuite envisagé en fonction de ses apports économiques. Ainsi, la culture des jardins alimente les marchés aux herbes et emploie des maraîchers parfois nombreux qui sont organisés en corps de métier. Les réglementations et documentations fiscales démontrent l’importance de ce marché local, mais aussi la mise en place d’échanges sur de plus grandes distances. La banlieue, considérée comme relevant des terres urbaines en ce qu’elle est soumise aux franchises et aux libertés de la ville, en assure le ravitaillement en matières premières, procure des revenus et se trouve à l’origine de nombreuses fortunes de notables urbains. Les enjeux de l’exploitation des terres y sont donc importants. Dans cette deuxième partie sont étudiées les ressources et la mise en valeur des carrières et des forêts, des zones humides et des herbages. Enfin, sur les rives qui s’y prêtent et parallèlement à l’essor du commerce fluvial et maritime, des ports sont aménagés et des quartiers se développent à proximité des quais. L’analyse de l’influence des terres incultes sur l’économie met en évidence l’étroitesse des liens entre la ville et le territoire dans lequel elle s’inscrit et souligne dès lors l’intérêt d’une approche globale.
4 La troisième partie ne suit pas le même plan que les deux précédentes qui s’organisaient par types d’espaces. Elle expose un à un différents actes de sociabilité, exceptionnels ou quotidiens, qui se déroulent majoritairement à l’intérieur de l’enceinte. La place publique, lieu de réunion familier, sert le fonctionnement des différentes institutions ; pour cela elle est parfois aménagée à l’aide d’estrades, de bancs et de barrières. Les assemblées des universitates y sont organisées, de même que certaines négociations entre les habitants et leur seigneur. Associées à la vie politique, les places et les rues sont aussi le lieu d’expression des mécontentements, des émeutes, des règlements de comptes. En l’absence de bâtiment spécifique, la justice peut être administrée à l’extérieur et les peines sont infligées dans la rue un jour de marché, notamment la condamnation à mort, démonstration de force des autorités et spectacle codifié qui attire les foules sur la place de l’exécution et le long de l’itinéraire que doit emprunter le condamné pour s’y rendre. D’ordinaire, rues et places se prêtent aux discussions ; tandis que les femmes se retrouvent autour des puits, des fontaines et au lavoir, les hommes se rencontrent aux portes des tavernes, près des abreuvoirs à chevaux ou dans les cours des forges. Les informations circulent, les rumeurs également. La ville est encore le théâtre des « scènes de liesses » (p. 249) ritualisées que sont les entrées inaugurales et autres célébrations officielles et celui des divertissements tels que les concours sportifs et les farces. Enfin, l’année est ponctuée par les célébrations et les processions religieuses, mais aussi par la fête des fous, les charivaris et les processions satiriques qui tournent en dérision la morale établie et renversent momentanément la hiérarchie. Tour à tour les différents groupes et institutions s’approprient l’espace urbain.
5 L’auteur s’attache à présenter un tableau aussi complet que possible de la variété et de l’importance des terrains non bâtis dans la ville médiévale. Les très nombreux exemples développés mettent en lumière l’inscription de ces derniers dans tous les secteurs d’approvisionnement de la ville, et dans l’évolution du commerce à grande échelle. Les espaces « vides », très présents dans certaines villes, sont aussi indispensables à la vie sociale. On peut cependant s’interroger sur la pertinence du plan choisi pour la démonstration, celui d’une analyse successive de la forme puis des aspects économiques et enfin sociaux des lieux considérés et de leurs usages, concernant l’étude d’une société où les places et les rues, par exemple, se caractérisent au premier abord par leurs multiples fonctionnalités. Cette approche rend parfois difficile l’appréhension des interactions entre ces trois aspects et notamment les influences sur l’évolution, pourtant souvent abordée, de la forme et de l’architecture du tissu urbain tout au long de la période considérée. Pour autant, cet ouvrage livre une synthèse riche et soulève des questions importantes sur un objet d’ordinaire abordé dans le cadre plus général de l’histoire des villes.
6 MAËLLE RAMAGE
Date de mise en ligne : 19/02/2012