Béatrice Hibou, Anatomie politique de la domination Paris, La Découverte, 2011, 297 p.
Page XXIIIa
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- OLIVIER DE SARDAN, Jean-Pierre,
- Olivier de Sardan, Jean-Pierre.
- Olivier de Sardan, J.-P.
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- Olivier de Sardan, J.-P.
- Olivier de Sardan, Jean-Pierre.
- OLIVIER DE SARDAN, Jean-Pierre,
Notes
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- C’est en effet la méthodologie idéal-typique wébérienne qui tient le mieux la route aujourd’hui, alors qu’on peut penser que les contenus substantifs des concepts construits par Max Weber en son temps (sur la légitimité, la domination, l’État, la bureaucratie), qui sont tous et très normalement indexés historiquement (avec une forte référence implicite à l’État prussien), sont pour une bonne part périmés.
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Paradoxalement, B. Hibou ne propose pas vraiment de définition de ces deux concepts et n’ouvre pas de débat sur leurs champs sémantiques, tant ils vont de soi pour elle.
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[3]
- James C. SCOTT, Domination and the arts of resistance : Hidden transcripts, New Haven, Yale University Press, 1990 ; James SCOTT, Seeing like a state : How certain schemes to improve the human condition have failed, New Haven, Yale University Press, 1998.
1 Ce livre est très ambitieux et développe une grande érudition au service de son ambition. Béatrice Hibou entend en effet produire une « économie politique de la domination » ou, plus précisément, une analyse comparative des mécanismes de gestion du quotidien dans les régimes coercitifs ou autoritaires à l’époque contemporaine. S’appuyant sur sa propre expertise relative à la Tunisie et au Maroc, mobilisant une longue familiarité avec les États africains, pris souvent eux aussi comme exemples, l’auteur s’est attaqué en outre sans complexe à la copieuse littérature relative aux systèmes despotiques modernes à travers le monde, aussi bien ceux qui ont été parfois qualifiés, de façon discutable, de « totalitaires » (Allemagne nazie, Italie fasciste, URSS, RDA, Chine communiste) que ceux appelés plus communément « dictatoriaux » (comme le Portugal d’António de Oliveira Salazar ou l’empire ottoman des réformes).
2 Il faut tout d’abord donner un grand coup de chapeau à la démarche résolument transdisciplinaire et trans- « aires culturelles » qu’adopte B. Hibou. Il est peu courant de voir un chercheur en sciences sociales aller aussi loin dans cette direction « unificatrice ». L’histoire, la sociologie, la science politique, l’anthropologie, l’économie sont en permanence mobilisées, avec une réelle maîtrise de la littérature savante dans ces différents domaines. Quand au fait d’inclure l’Afrique dans une comparaison d’échelle planétaire (de façon documentée et non comme simple réservoir de contre-exemples exotiques) et de discuter sur le même pied, et à partir des mêmes problématiques, de la Chine et de la Côte- d’Ivoire, de l’Angola et de la RDA, c’est là un mérite qui reste, hélas, exceptionnel.
3 Certes, cette mise dans un panier commun de régimes par ailleurs très différents, comme les références régulières aux institutions de développement qu’on est parfois surpris de voir logées à la même enseigne, ou l’utilisation occasionnelle d’exemples pris dans des régimes démocratiques, peuvent surprendre, voire choquer. Mais cette transversalité radicale et quelque peu débridée est assumée par l’auteur, tout au long de cet ouvrage complexe, touffu, surprenant, parfois irritant, souvent frustrant, toujours stimulant.
4 L’axe central de sa démonstration, sans cesse reprise sous des angles différents, mais qui se recoupent et se superposent fréquemment (au prix de certains effets de répétition), peut en effet être résumé ainsi : les formes de domination étatiques autoritaires ne doivent pas être analysées à travers des dichotomies simplistes, du type « dominants contre dominés » ou « obéissance vs résistance ». Elles sont aussi beaucoup moins qu’on ne le croit le produit d’une planification délibérée, intentionnelle, des dirigeants. Elles reposent avant tout sur des « douceurs insidieuses » (expression empruntée à Michel Foucault), sur un besoin d’ordre, de normalité et de prévisibilité chez les acteurs sociaux, sur des mécanismes ambivalents de redistribution et de délivrance de services, sur des effets imprévus, des tâtonnements et des improvisations, sur des interactions aléatoires et des agrégations incertaines de microstratégies, sur des ruses et des contradictions et, plus généralement, sur d’innombrables accommodements grâce auxquels les acteurs sociaux s’arrangent avec le système en place, « font avec », s’adaptent à lui et se débrouillent tant bien que mal en son sein. On souscrit volontiers à un tel constat, décliné tout au long des chapitres et appuyé sur tant d’exemples convergents et bien documentés.
5 Pour renforcer l’adhésion de ses lecteurs, B. Hibou mobilise une gamme significative d’auteurs favoris et incontournables : à la suite de Max Weber, le grand ancêtre, ce sont Norbert Elias, Antonio Gramsci, Michel Foucault, Michel de Certeau et Paul Veyne qui sont régulièrement convoqués en appui de la posture interprétative. On ne s’étonnera donc pas que B. Hibou insiste sans cesse et à leur suite sur le jeu des pratiques, « les capacités d’autonomie des acteurs ‘subalternes’ ou ‘dominés’ » (p. 153) et leur marge de manœuvre, l’importance des expériences personnelles, la production interactive des normes, le rôle des conflits, des compromis et des alliances. On ne peut que souscrire à une telle posture heuristique, qui tient déjà une place non négligeable dans le champ des sciences sociales et qui n’est pas sans rappeler le postulat d’« agencéité » des acteurs sociaux (agency) selon Anthony Giddens, une agencéité du quotidien logée ici au sein des systèmes politiques répressifs. Il est vrai que, curieusement, B. Hibou n’utilise pas ce concept proprement dit, mais elle tourne cependant sans cesse autour, avec diverses expressions issues de ses auteurs favoris, telles qu’« arts de faire » chez de Certeau, ou eingensinn, « capacité d’autonomie ou d’indifférence » chez Alf Lüdtke. Elle s’inspire d’ailleurs beaucoup de cette « histoire au quotidien » qui a introduit une nouvelle perspective sur le nazisme en Allemagne.
6 Mais B. Hibou entend aussi aller plus loin. Son objectif ultime est de montrer comment les mécanismes de normalité diffuse et les effets in-intentionnels des pratiques économiques au sein des régimes autoritaires (et même au-delà) permettent à la domination de se perpétuer et de se reproduire dans les situations les plus diverses. Autrement dit, les pouvoirs en place, quels qu’ils soient, et aussi violents qu’ils puissent être parfois, acquièrent de facto, au fil de la vie quotidienne et dans le registre de la banalité, diverses formes de légitimité qu’ils n’avaient pas planifiées et qu’ils seraient incapables de s’assurer par une démarche purement « top-down ». Il s’agit avant tout d’une légitimation par les pratiques, qui ne doit surtout pas être assimilée à un consentement profond des populations (ni d’ailleurs, inversement, à une résistance de leur part).
7 La problématique de la légitimité et de la légitimation à laquelle recourt en permanence B. Hibou fait certes partie des concepts incontournables en philosophie politique et en science politique, domaine auquel appartient cet ouvrage. Une telle problématique n’est pas aussi nécessaire en cette affaire qu’il y paraît. Le concept de légitimation, fortement polysémique, agrège sans contrôle empirique des significations de types et de niveaux variés, et permet toutes les interprétations et surinterprétations. On décrète le plus souvent qu’un pouvoir est légitime aux yeux d’une population donnée, plutôt qu’on ne le constate empiriquement. Autrement dit, on ne répond jamais vraiment à cette question redoutable : qui considère quel aspect de quel pouvoir comme légitime et dans quelle circonstance ? On ne peut parler sans quelque abus de légitimation « au singulier » et « en général ». D’une certaine façon B. Hibou aboutit pratiquement à la même conclusion, mais sans en tirer les conséquences théoriques, quand elle constate avec raison que « la légitimité n’est pas une et indivisible, elle apparaît au contraire comme fragmentée, fluctuante et largement circonstancielle » (p. 31). Cette perspective pluraliste de l’auteur, que nous approuvons sans réserve, pourrait permettre une sorte de déconstruction de fait de la problématique de la légitimation comme fil rouge utilisé pour penser les relations entre gouvernants et gouvernés. Mais elle n’en tire pas les conséquences et continue malgré tout à se référer sans cesse à « la » légitimation, au singulier, et en général.
8 La pluralité est certes présente dans cet ouvrage, à travers une accumulation incessante de références à des situations historiques variées, grâce à une érudition impressionnante dont témoignent les milliers de notes bibliographiques. B. Hibou souligne régulièrement la « singularité de chacune de ces configurations » (p. 129), mais elle l’interprète dans le vocabulaire peu exigeant de la contextualisation, comme autant d’avatars spécifiques d’une sorte d’entité légitimante omniprésente qu’elle entend partout débusquer dans la quotidienneté des pratiques.
9 En rabattant trop systématiquement les pratiques quotidiennes des citoyens des pays à régimes autoritaires sur la question de la « légitimation de la domination », sans se soucier d’ordonner ces pratiques, B. Hibou ne laisse hélas aucune place à la construction intermédiaire de typologies qui, pourtant, dans une perspective méthodologiquement wéberienne, devraient constituer les outils privilégiés d’une démarche comparative comme la sienne [1].
10 On pourrait mettre en doute de la même façon l’usage qui est fait du concept de domination, lui aussi omniprésent. Certes B. Hibou entend « mettre en évidence l’indétermination et l’inachèvement des pratiques de domination » (p. 240). Mais elle ne discute pas vraiment le concept et en reste prisonnière [2]. Lui aussi est au centre de l’ouvrage, lui aussi est « au singulier », lui aussi est « en général », bien que lui aussi soit tout autant démantelé et désagrégé dans les faits, puisqu’on est confronté, au fil des pages, à de multiples formes de relations de pouvoir dont on voit mal comment les renvoyer à un concept unique non spécifié.
11 En fait, il y a là sans doute le reflet d’une contradiction plus fondamentale entre l’approche résolument « empirique et concrète » (p. 11) que prône d’un côté B. Hibou, dont témoigne en partie cet ouvrage, et d’un autre côté un appareillage conceptuel trop « loin des données », trop préformaté, trop généraliste, et peut-être même trop orthodoxe...
12 Pour autant, l’approche « empirique et concrète » a aussi, fort heureusement, sa place dans le travail de B. Hibou, à travers les exemples qu’elle analyse. De nombreuses remarques font mouche, des vignettes éclairantes sont régulièrement ouvertes, des questions pertinentes et originales sont posées, des idées reçues sont déconstruites. Par exemple, on partagera volontiers la méfiance de l’auteur envers le culturalisme, son rejet des visions déterministes ou statiques des normes, son refus des explications unilatérales ou stéréotypées de l’histoire, sa critique des visions enchantées ou conspiratrices de l’économie informelle.
13 En fait, c’est dans sa critique, ouverte ou implicite, d’un certain nombre de théories ou de postures réductionnistes face à la complexité, à l’ambivalence et à l’indétermination des phénomènes d’oppression politique que B. Hibou est la plus convaincante. On pourrait d’ailleurs lire son ouvrage comme une sorte de contre-pied systématique, et nécessaire, des thèses de James Scott (bien qu’elle ne le cite que marginalement), tant à propos de la vision « résistocentrique » de celui-ci (il interprète systématiquement toute prise de distance ou d’autonomie par rapport à l’État comme une résistance) que relativement à sa diabolisation de l’État (lequel conspirerait en permanence contre ses sujets et planifierait interminablement leur contrôle) [3].
14 B. Hibou propose aussi certaines pistes plus positives, mais sans vraiment les suivre. Son insistance justifiée sur la présence permanente, quels que soient les contextes historiques et les configurations despotiques singulières, d’une « combinaison imprévue de multiples logiques d’action » (p. 210) pourrait ainsi déboucher sur une description fine de ces logiques en leur diversité, afin de mieux rendre compte de ce « jeu entre domination et marge de manœuvre » (p. 197) qui fascine l’auteur. Mais B. Hibou nous laisse sur ce point sur notre faim. Quelles sont exactement ces logiques, de quels enchaînements, de quelles récurrences ou de quelles cohérences sont-elles faites ? Dans quels domaines de pratiques, dans quelles arènes les repère-t-on ? Comment les identifier et les décrire une à une, dans un premier temps, comment analyser leurs imbrications et leurs enchevêtrements, dans un second temps ? Ne serait-ce pas une base intéressante pour construire des typologies comparatives ?
15 Je terminerai par une suggestion, qui part d’un constat dressé par B. Hibou elle-même : cette normalité du quotidien économique qui caractérise les régimes despotiques est également présente dans les régimes démocratiques. Mais alors, la délivrance de biens publics n’est-elle pas tout simplement une fonction fondamentale de tout État, longtemps occultée par la classique (et insuffisante) définition wéberienne centrée sur le monopole de la violence légitime, comme par les approches foucaldiennes et néo-foucaldiennes sur les mille formes indirectes, insidieuses ou cachées de l’exercice du pouvoir ? Est-ce que tout État n’est pas aussi et simultanément un pourvoyeur de services ? Autrement dit, ces « besoins d’État », ces « besoins de modernisation », ces « besoins de sécurité » qui sont analysés par B. Hibou ne sont-ils pas tout simplement des attentes minimales des gouvernés envers les gouvernants concernant la délivrance de biens publics, quels que soient les régimes ? Ces attentes existent aujourd’hui dans les dictatures comme dans les démocraties, comme elles s’exprimaient hier face aux chefs, aux monarques ou aux consuls. Elles peuvent, lorsqu’elles sont déçues, se transformer en révoltes, comme le texte célèbre d’Edward Thompson sur l’économie morale l’a montré il y a longtemps. Elles décrivent un espace social qui n’est certes pas indépendant de l’espace du pouvoir, de la discipline ou de la coercition, mais qui est néanmoins autonome par rapport à ce dernier et doit être analysé en son épaisseur propre : c’est bien pourquoi il perd à être rabattu sur une problématique de la légitimation et de la domination.
16 JEAN-PIERRE OLIVIER DE SARDAN
Date de mise en ligne : 19/02/2012