Compte rendu

Gilles Malandain, L’introuvable complot. Attentat, enquête et rumeur dans la France de la Restauration Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, 334 p. et 14 p. de pl.

Page XVIIIa

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  • Karila-Cohen, P.
(2012). Gilles Malandain, L’introuvable complot. Attentat, enquête et rumeur dans la France de la Restauration Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, 334 p. et 14 p. de pl. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(1), XVIIIa-XVIIIa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-XVIIIa?lang=fr.

  • Karila-Cohen, Pierre.
« Gilles Malandain, L’introuvable complot. Attentat, enquête et rumeur dans la France de la Restauration Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, 334 p. et 14 p. de pl. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, 2012. p.XVIIIa-XVIIIa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-XVIIIa?lang=fr.

  • KARILA-COHEN, Pierre,
2012. Gilles Malandain, L’introuvable complot. Attentat, enquête et rumeur dans la France de la Restauration Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, 334 p. et 14 p. de pl. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, p.XVIIIa-XVIIIa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-XVIIIa?lang=fr.

1 Version remaniée d’une thèse de doctorat soutenue en 2005, l’ouvrage de Gilles Malandain participe de l’intense renouveau historiographique qui, depuis quelques années, entoure la France de l’âge romantique et des monarchies constitutionnelles. Il alimente en outre des réflexions transversales innovantes, dans et en dehors de ce cadre chronologique, sur l’histoire de l’enquête d’une part, sur celle de la politisation d’autre part. L’événement à partir duquel l’auteur dresse un tableau passionnant de « l’état des esprits » au début de la Restauration figure dans tous les manuels sur la France du XIXe siècle : il s’agit de l’assassinat du duc de Berry, fils du futur Charles X, par l’ouvrier Louis Pierre Louvel, à la sortie de l’Opéra, le 13 février 1820. Ce « quasi-régicide » constitue un événement politique fondamental car il se situe à l’origine du tournant conservateur de la Restauration et de l’arrivée des ultras au pouvoir un peu plus d’un an plus tard. Il ne s’agit pas pour G. Malandain de revenir sur les aspects les plus connus de cette affaire en décrivant, comme d’autres, les forces politiques en présence au moment de l’acte de Louvel et en s’attardant sur les conséquences de celui-ci. Il s’agit plutôt de restituer dans toute sa densité individuelle et collective, bien souvent à hauteur d’homme, l’événement du 13 février : la réception de la nouvelle, l’immense enquête judiciaire qui s’en est suivie, les appropriations multiples auxquelles l’événement a donné lieu. Le geste de Louvel est étudié à la fois comme un révélateur de situations existantes et comme une « perturbation radicale » qui « désordonne le cours de l’existence de ceux qui le vivent » et interdit, pendant un temps, « de parler d’autre chose » (p. 26).

2 Dans cette perspective stimulante, le livre est divisé en trois parties d’un égal intérêt. La première partie analyse avec minutie la manière dont la nouvelle de l’attentat est connue et interprétée. S’appuyant sur quantité de sources croisées, l’auteur décrit la stupeur, l’effusion, les premières mobilisations de royalistes sous le choc. Très vite, ultras et libéraux échangent des anathèmes. Les premiers cherchent à « exploiter l’événement » par tous les moyens car ils voient en l’assassin un « monstre démocratique », partie visible d’un immense complot, ou au moins simple outil des idées libérales, qui ont fini par le pervertir comme elles corrompent l’ensemble des Français. Les seconds, non seulement se défendent de telles accusations, mais développent un contre-argumentaire : pour eux, Louvel est un fou isolé, un sauvage, un être d’un autre âge et les ultras trouvent dans ce crime un prétexte pour réduire fortement les libertés. L’auteur démontre à cet égard de manière assez neuve comment la contre-offensive contre les ultras à l’occasion de la mort du duc de Berry a créé une forte dynamique libérale, génératrice d’engagements. De manière générale, l’auteur réussit dans cette partie à tenir un pari difficile : rendre tangible l’irruption de l’événement dans le cours normal des choses, le prendre véritablement comme une expérience pour tous et pour chacun, expérience « faite de saisissement, de perplexité ou d’obscure fascination » (p. 113). Seule l’extrême fin de la partie, balayant de manière beaucoup trop rapide la mémoire de l’événement après 1820, déçoit.

3 La deuxième partie évoque de manière très fine l’enquête menée par la commission de la Cour des Pairs chargée de juger Louvel et par le procureur général Nicolas François Bellart. Il faut entendre ici le mot « enquête » dans son acception première, celle d’une instruction judiciaire chargée de réunir les éléments nécessaires pour statuer sur l’affaire. Or, la proportion prise par cette instruction est gigantesque : au cours de dix semaines d’intense activité qui ont mis en mouvement non seulement le sommet de la machine judiciaire mais quantité de représentants de la police, de l’administration et de la justice dans les départements, pas moins de 1 200 individus ont été entendus dans toute la France. Leurs dépositions, et les vérifications auxquelles elles ont donné lieu, ont été classées dans 278 dossiers d’instruction, qui comptent parmi les sources principales de l’auteur. G. Malandain décrit par le menu cette immense enquête, d’abord de manière panoramique, puis sur le terrain même des dépositions, dénonciations, commissions rogatoires. La réactivité de la société à l’enquête – les dénonciations pleuvent et une grande partie des démarches de l’instruction consiste à vérifier les pistes ainsi ouvertes – explique le grand paradoxe de cet épisode judiciaire : le fait que le coupable, connu dès la première minute, revendique son crime n’entrave en rien la recherche énergique de très hypothétiques complices. De fait, le complot se révèle introuvable, comme aime à l’affirmer l’un des principaux responsables de l’enquête, le libéral Dominique François Marie de Bastard d’Estang, et comme n’arrive pas à s’y résoudre le très conservateur Bellart. L’incapacité à le reconnaître d’emblée a permis à une foule d’anonymes de s’exprimer sur la question et de dire leurs émotions et leurs craintes en matière politique. L’un des apports importants de cette deuxième partie consiste sans nul doute à rappeler le caractère toujours interactif d’un processus d’enquête qui met une société en mouvement et contribue à former ses représentations du monde. Mais l’on y aperçoit également une des contradictions majeures des enquêtes sur le politique et le social de ce temps : la tension entre un immense effort cognitif et un refus a priori d’envisager l’éventuelle rationalité du peuple.

4 La troisième partie, enfin, aborde les « Usages populaires de l’événement ». Il s’agit de s’interroger sur ce que révèle l’affaire Louvel du rapport des classes populaires à la politique dans la France de 1820. Comme l’écrit à maintes reprises l’auteur, la politisation populaire est absolument incompréhensible, inenvisageable même, aux yeux des élites, y compris libérales. Louvel pose donc un problème, le « mystère d’un assassin sorti de la foule des anonymes, ‘atome social’ sans qualité particulière parvenant à l’infâme célébrité sans y avoir aucun titre préalable » (p. 216). Le remarquable chapitre « Portrait d’un régicide » constitue dès lors un sommet du livre : à rebours des discours stéréotypés sur Louvel, G. Malandain restitue la culture politique de l’assassin, qui ne cesse d’expliquer son geste à ses geôliers et à ses juges sans que ceux-ci consentent à l’entendre. Cette culture, sous-tendue par un patriotisme vibrant, est certes « empirique, orale, visuelle » (p. 245), mais elle possède une cohérence. Louvel, qui n’est pas sot, peut même arguer, à partir de l’exemple de Charlotte Corday, encensée sous la Restauration, du caractère relatif et provisoire de certaines appréciations sur les crimes politiques. Le crime de Louvel est-il dès lors représentatif de l’état de l’opinion populaire au début de la Restauration ? La réponse de l’auteur n’est pas si abrupte. Par les grâces d’une enquête judiciaire paranoïaque qui a conduit à saisir de très nombreux « propos de suspects » et a donc engendré un nombre considérable de sources pour l’historien, il est en mesure de plonger dans le fourmillement de paroles, de bavardages, d’émotions populaires en rapport avec la politique institutionnelle du temps et de dévoiler une « compétence populaire », un « rapport ordinaire » au politique (p. 300), dont la diversité et la fluidité se situent bien loin d’une conception trop rigide de la politisation. On tient là une piste très fructueuse pour aborder cette question canonique selon des approches nouvelles.

5 Parmi les grandes qualités du livre, il convient, me semble-t-il, d’insister sur la capacité de l’auteur à plonger très directement ses lecteurs dans la France de 1820. La galerie des personnages rencontrés dans l’ouvrage est riche, diverse, parfois truculente, toujours digne d’intérêt. Ce n’est pas seulement avec Chateaubriand et Paul-Louis Courier que l’on suit l’affaire, pas même uniquement avec le jeune Charles de Rémusat, dont la correspondance est très utilisée par l’auteur, ou encore avec le baron d’Eckstein, curieux personnage qui se promène dans les allées du pouvoir de la Restauration, mais aussi avec des Français ordinaires, tels Madeleine Monnet, commerçante d’Orléans, Jean Dumas, cultivateur à Saint-Didier-en-Devoluy dans les Hautes-Alpes, Théophile Allut, « pharmacien et ancien employé de l’administration des hospices », ou encore quelques dénonciateurs qui s’expriment du fond des bagnes. Pour toutes ces raisons – originalité des démarches, rigueur de la démonstration, intérêt de l’ensemble des développements –, ce livre me paraît devoir devenir un classique des études sur la Restauration et sur le rapport au politique au XIXe siècle.

6 PIERRE KARILA-COHEN


Date de mise en ligne : 19/02/2012