Compte rendu

Peter Coss, The foundations of gentry life : The Multons of Frampton and their world, 1270-1370 Oxford, Oxford University Press, 2010, XII-323 p.

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  • Genêt, J.-P.
(2012). Peter Coss, The foundations of gentry life : The Multons of Frampton and their world, 1270-1370 Oxford, Oxford University Press, 2010, XII-323 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(1), XV-XV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-XV?lang=fr.

  • Genêt, Jean-Philippe.
« Peter Coss, The foundations of gentry life : The Multons of Frampton and their world, 1270-1370 Oxford, Oxford University Press, 2010, XII-323 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, 2012. p.XV-XV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-XV?lang=fr.

  • GENÊT, Jean-Philippe,
2012. Peter Coss, The foundations of gentry life : The Multons of Frampton and their world, 1270-1370 Oxford, Oxford University Press, 2010, XII-323 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, p.XV-XV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-XV?lang=fr.

1 Ce livre est un peu le pendant de The origins of the English gentry, publié par Peter Coss en 2003. Sans revenir sur ses thèses précédentes et notamment le débat qui l’a opposé à Christine Carpenter, P. Coss définit précisément son objectif : il entend par « fondations », d’une part, l’ensemble des traits sociaux et culturels qui caractérisent la gentry depuis son apparition et sans lesquels on ne saurait être considéré comme un gentleman et, d’autre part, tout ce qui conditionne l’appartenance « locale » de la gentry, la maison (household), la famille, la paroisse, la localité... Ce deuxième aspect est sans doute le plus difficile à saisir pour le lecteur français habitué au caractère « régional » des groupes sociaux, que la région soit entendue en termes féodaux (les earls anglais ne sont pas des comtes au sens où, s’ils dominent un comté – qui n’est d’ailleurs pas forcément celui dont ils portent le nom –, c’est uniquement parce qu’ils se trouvent en être les principaux propriétaires fonciers), linguistiques ou topographiques. C’est aussi le plus difficile à traiter du point de vue de P. Coss, dans la mesure où cet enracinement « local » est l’une des composantes de l’identité communautaire de la gentry au niveau du comté, de sa cour et des offices et commissions qui sont progressivement devenus les marques les plus manifestes d’appartenance à une gentilhommerie qui n’est pas, rappelons-le, une noblesse.

2 P. Coss s’appuie sur le dépouillement et l’analyse approfondie des archives de la branche de la famille baronniale des Multon installée à Frampton dans le Lincolnshire. Ce domaine, in fine, fait partie des terres – avec celles de Sir John Fastolf qu’il avait arrachées aux Pastons – grâce auxquelles William Waynflete, l’évêque de Winchester, a fondé le Magdalen College à Oxford. L’unicité des sources primaires fait à la fois la qualité de l’ouvrage et son principal défaut, dans la mesure où tous les aspects du sujet ne sont pas couverts par le fonds Multon. Il faut sans cesse avoir recours à d’autres sources et à d’autres informations dont la sélection est plus ou moins légitime et plus ou moins arbitraire. Ces autres sources sont loin d’être toujours de seconde main et de nombreuses archives inédites (dont beaucoup concernent des manoirs ou des familles voisines) ont été consultées par l’auteur qui semble par ailleurs avoir tout lu de ce qui concerne la gentry. On ne peut cependant pas dire qu’il s’agisse ici d’un traitement systématique du sujet, mais plutôt d’une peinture par petites touches, la vision s’élargissant, d’un chapitre à l’autre, à partir des enseignements tirés des archives Multon.

3 L’essentiel de ces archives concerne les années 1324-1332, quand Thomas Multon III reprend en main ses domaines après trois wardships successives (dont une par le redoutable Hugh Despenser) qui les ont dévastés : on assiste donc à une remise en état avec la reconstruction du hall manorial (la curia) et le redémarrage de l’exploitation. Les Multon sont suivis de la seconde moitié du XIIIe siècle à la fin du XIVe siècle, c’est-à-dire du mariage d’Alan de Multon avec la fille d’un riche marchand de Londres, Reginald de Cornhill – un point à peine souligné ici –, lequel semble être à l’origine de ce rameau autonome de la famille Multon, jusqu’au moment où le domaine passe à Sir Thomas Graa, un marchand et financier de York dont il sera le maire et une douzaine de fois le représentant au Parlement : une trajectoire qui signale les liens étroits entre gentry et oligarchie urbaine.

4 Le livre commence par décrire l’enracinement foncier dans les riches terres grasses et semi-marécageuses des Fens. Les comptes permettent de se faire une idée précise de leur hall, même s’il faut rechercher ailleurs des équivalents visuels. Ils renseignent de même sur le type de conspicuous consumption pratiqué. Rien d’extraordinaire dans tout cela, et c’est ce qui, aux yeux de l’auteur, fait l’intérêt de ses sources : a standard gentry home et a reasonably high standard of living... sauf que – et c’est l’un des principaux défauts de la méthode et de son approche – ce niveau « standard » n’est pas estimé à partir de mesures, mais à partir d’autres travaux, au demeurant excellents, comme ceux de Christopher Dyer et de Christopher Woolgar. La household Multon comporte en moyenne une quinzaine de personnes. Les Multon voyagent, ensemble ou séparément, et le noyau familial est plus ou moins fourni, selon que les frères, par exemple, y résident ou non. Le gentleman dispose d’un clerc et d’un esquire, et la famille a un chapelain qui peut assumer des tâches qui n’ont rien de religieux : par exemple, celui des Multon semble s’occuper avec le prévôt (reeve), inter alia, de la nourriture et de la boisson des tenants coutumiers pendant les moissons. D’autres sources (notamment pour les Willoughby, les Luttrell et les Le Strange) sont mobilisées pour démontrer à quel point, par ses déplacements et par les contacts qu’elle entretient, la maison est une interface active avec l’extérieur.

5 Du lieu de la consommation on passe à celui de la production. Le manoir de Frampton (qui s’étend aussi sur les vills de Kirton et Wyberton) est très précisément décrit par un extent d’avril 1326. L’étude est judicieusement étendue aux deux autres manoirs de Frampton, celui des Huntingfield, et celui des earls de Richmond, apparemment moins importants que celui des Multon. Les trois manoirs ont une structure comparable : une grosse moitié en domaine, une petite moitié aux tenants, les libres tenants étant proportionnellement plus importants chez les Multon (à Frampton seulement). Grâce aux comptes, on peut analyser les revenus nets, dont la moitié se partage entre la cour de justice et la ferme, le reste provenant des tenants et des produits vendus. Ce rendement et cette exploitation sont comparés avec ceux d’un manoir voisin, celui de Wyberton, qui appartient aux Cobeldykes, une famille d’un niveau comparable à celui des Multon : incontestablement, leur gestion, plus coûteuse, paraît plus complexe et plus risquée, si elle offre des rendements supérieurs, avec une production davantage tournée vers le marché. Les commentaires sur la gestion de ces domaines sont bienvenus, mais le fait que P. Coss consacre la moitié de ce chapitre à présenter les différents traités de gestion domaniale, dont aucun ne semble avoir été sur les rayons des Cobeldykes ou ceux des Multon montre bien les limites de sa méthode. En tout cas, l’exploitation « modérée » de Frampton permet des relations relativement apaisées avec les tenants, si l’on excepte une tentative (apparemment manquée) de contraindre les tenants coutumiers à charrier les haricots du seigneur au titre de la corvée. Les court-rolls s’interrompent malheureusement juste avant la Peste noire.

6 Les chapitres suivants sont consacrés aux aspects culturels et religieux, avec la fondation de la chantry du manoir par Margery, la fille de Reginald de Cornhill, l’étude de l’équipement des chapelles manoriales et l’examen des rapports de la famille avec la paroisse. Dans le diocèse de Lincoln, 65 % des présentations aux paroisses dépendaient de l’Église, mais plus de la moitié du reste dépendait de la gentry. De fait, parallèlement au développement d’une dévotion individuelle dans le cadre de la chapelle du manoir, l’engagement de la gentry dans la vie de l’église paroissiale est intense et souligne le caractère local de son enracinement. Au plan culturel, l’un des meilleurs chapitres du livre est celui consacré à ce que P. Coss appelle la « culture du cartulaire », où il étudie la façon dont l’écrit est utilisé pour la protection de leurs domaines par ces laïcs aguerris par leur maîtrise du droit et des procédures légales, qu’elle leur soit propre ou qu’elle soit obtenue par l’intermédiaire des juristes dont ils s’assurent les services et qui sont eux-mêmes reconnus comme membres de cette gentry. Cette maîtrise conduit à poser le problème des langues utilisées par les Multon et leurs pareils, et c’est une culture bilingue qui émerge. Enfin, le dernier chapitre est consacré aux prolongements urbains de l’activité de la gentry et le livre se conclut sur la nécessité d’explorer la naissance de la culture politique au sein de ce groupe social, conclusion à laquelle on ne peut que souscrire.

7 Le livre se lit fort bien, et les analyses serrées de P. Coss, plus ou moins novatrices selon les secteurs abordés, sont toujours bienvenues. Il n’en reste pas moins que le parti pris de départ – ne s’appuyer que sur les archives Multon – le conduit à être essentiellement descriptif et que, de ce fait, l’objectif initial n’est pas complètement atteint.

8 JEAN-PHILIPPE GENET


Date de mise en ligne : 19/02/2012