Mayke de Jong, The penitential state : Authority and atonement in the age of Louis the Pious, 814-840 Cambridge, Cambridge University Press, 2009, XV-317 p.
- Par Régine Le Jan
Page XII
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Notes
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[1]
- Mayke de JONG, In Samuel’s image : Child oblation in the early medieval West, Leyde, Brill, 1989.
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[2]
Roger COLLINS et Peter GODMAN (dir.), Charlemagne’s heir : New perspectives on the reign of Louis the Pious, 814-840, Oxford, Clarendon Press, 1989.
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[3]
Philippe BUC, Dangereux rituel. De l’histoire médiévale aux sciences sociales, Paris, PUF, 2001.
1 En 1996, Mayke de Jong publiait un livre sur l’oblation des enfants qui fit grand bruit, car elle y interprétait le don d’enfant comme un acte d’offrande et de purification qui reproduit le sacrifice du Fils pour sauver les hommes [1]. Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser aux questions de pénitence, de pollution, de communication rituelle et symbolique, et la publication de ce très bel ouvrage achève des travaux sur la pénitence publique commencés il y a plus de dix ans, qui se sont progressivement concentrés sur le règne de Louis le Pieux. L’empereur s’est en effet soumis à deux pénitences publiques : la première en 822, à Attigny, où il expie la mort de son neveu Bernard d’Italie et la tonsure imposée à ses demi-frères ; la seconde en 833, à Soissons, où il est jugé par les évêques qui le déposent, l’excommunient et lui imposent une pénitence publique, avant qu’il ne soit conduit au monastère de Saint-Denis par son fils Lothaire. L’événement de 833, qualifié d’odieuse calomnie jusqu’aux années 1970, puis expliqué par la montée en puissance des évêques, a été ensuite interprété comme le révélateur d’une crise où se mêlaient des éléments conjoncturels (l’influence de l’impératrice Judith sur un empereur faible, la question de l’héritage du jeune Charles, les intrigues de la cour) et structurels (l’arrêt des conquêtes et les menaces extérieures, une compétition de plus en plus agressive, des divergences profondes sur le mode d’exercice du pouvoir et sur les relations entre l’empereur et les évêques). Il a contribué au discrédit d’un règne considéré comme une simple charnière entre deux mondes et d’un empereur incapable d’assumer l’héritage de son père. The penitential state vient après des travaux qui, depuis la fin des années 1980, ont réévalué le règne et la figure du fils de Charlemagne tout en changeant les perspectives [2], mais il les dépasse, car il pénètre au plus profond des mentalités pour dégager l’originalité d’une période où l’idéal pénitentiel, intégré par les élites, devient un instrument au service d’une idéologie.
2 Dans une perspective d’anthropologie culturelle, M. de Jong invite le lecteur à un décentrage complet qui inscrit le politique dans le religieux. Tout son raisonnement repose sur l’axiome qu’au haut Moyen Âge, le pouvoir ne peut être pensé sans la religion, que l’ici-bas ne se conçoit pas sans l’au-delà et que le public ne peut être opposé sans nuances au privé. Le monde des années 820-830 qu’elle fait revivre vit dans la crainte de la colère de Dieu, il en guette les signes qui deviennent visibles à tous quand les défaites se multiplient ou que les événements naturels se déchaînent, comme en 827. Un monde où les rois carolingiens ont été institués par Dieu pour assurer l’ordre divin et où leurs actes, privés et publics, engagent le salut de tous, parce que la famille royale est le modèle sur lequel se construit l’empire et que les sphères individuelle et collective ne peuvent être séparées. L’originalité du livre vient de ce que le règne de Louis le Pieux est vu comme un moment particulier, où arrive à maturité une culture politique pénitentielle qui prend racine dans l’Antiquité tardive chrétienne, quand l’empereur Théodose accepte d’accomplir solennellement les gestes de la pénitence publique à Milan en 371, et qui s’est développée à partir du VIIe siècle avec l’enfermement contraint des dirigeants indignes dans des monastères. C’est sous Louis le Pieux que la pénitence publique devient un acte politique qui permet au souverain de manifester son autorité en s’humiliant volontairement, comme en 822, et d’écarter les ministri coupables de crimes graves, avec le risque de se voir imposer à lui-même les gestes pénitentiels par ceux-là même qui ont en charge d’admonester le peuple avec lui, comme en 833. L’État prend alors un caractère pénitentiel.
3 M. de Jong se fonde sur le discours produit durant ce moment d’intense réflexion sur la morale politique pour étayer sa thèse. Son travail de déconstruction des textes, narratifs mais également normatifs, moraux et exégétiques, vise moins à historiciser chacun d’entre eux qu’à retrouver un fond commun, les valeurs partagées qui expliquent les actes pénitentiels. Elle se situe ainsi pleinement dans la tradition de l’histoire des mentalités. En insistant sur l’aspect construit et performatif du discours, M. de Jong s’inscrit dans le courant du linguistic turn [3], mais son livre est aussi sous-tendu par l’idée qu’au haut Moyen Âge, l’autorité s’exerce par la communication rituelle et symbolique.
4 Le livre commence par un récit de la vie et du règne de Louis le Pieux. M. de Jong ne cache pas que sa lecture est personnelle, qu’elle opère des choix et met en valeur les informations susceptibles d’éclairer ce qui suit. Elle consacre les deux chapitres suivants à la construction du discours, qui a imposé un cadre de référence moral partagé par tous. Les sources narratives, qui informent sur les événements et les interprètent, constituent le cœur du corpus. Comme elles sont contradictoires, M. de Jong peut, par une analyse approfondie de la terminologie, dégager le fond de pensée commun aux contemporains et la perception propre aux élites ayant produit ces textes. Le modèle de gouvernement qui s’impose dans les années 820 associe étroitement les élites carolingiennes au ministère royal et accroît d’autant leurs responsabilités. L’analyse des textes concernant l’autorité et son contrôle démontre que, dans cette société tendue vers le salut, le recours à l’admonestation (admonitio) pour corriger et expier des fautes, qui sont clairement perçues comme des péchés mettant en danger le peuple chrétien, devient une règle permanente. L’admonitio est désormais un devoir qui s’impose à tous les dirigeants : d’un côté les évêques, dont c’était une charge officielle, de l’autre le roi (et dans une moindre mesure les proceres laïques) qui admoneste et corrige ses ministri, laïques et ecclésiastiques. Rois et grands sont condamnés à s’entendre sous peine de rupture de la communication. Or, à partir de la fin des années 820, le problème est bien celui d’une communication de plus en plus difficile, jusqu’à la rupture. La limite entre l’admonitio légitime et tolérable et la menace est devenue floue, elle tourne en critiques de plus en plus violentes (increpatio) et rend impossible la correctio.
5 Les trois chapitres suivants sont consacrés aux crises et à leur interprétation. « The wages of sin (828-829) » montre l’émergence d’un sentiment de crise collective pendant l’hiver 828-829, où se mêlent perception du péché, crainte du jugement de Dieu et recours à l’expiation. Louis le Pieux s’engage alors dans une entreprise de satisfactio en destituant des bouc-émissaires, les comtes Matfrid d’Orléans, Hugues de Tours et Baldric du Frioul, coupables d’avoir contrevenu aux ordres royaux et provoqué les défaites de 827 contre les païens. Il poursuit en réunissant quatre conciles réformateurs, dont celui de Paris est le plus célèbre, puisque les actes issus de la réunion ont été conservés. Les évêques y prennent leur part de responsabilités dans la crise, en confessant leur negligentia et la nécessité de rétablir les hiérarchies légitimes.
6 « Purity and danger (830-831) » revient à la cour où l’équilibre des genres a changé depuis que l’empereur a renvoyé ses sœurs et marié ses filles. L’impératrice est désormais dotée d’une autorité exceptionnelle, qui l’expose directement aux critiques. De son honestas dépend celle du palais, défini dans les années 820 comme un sacrum palatium. Or l’impératrice Judith est accusée de mauvais conseil, on la rend responsable de la révision de l’Ordinatio imperii de 817, qui donne une part de l’héritage à son fils Charles, et les murmures tournent au scandale quand on l’accuse de relations coupables avec Bernard de Septimanie, promu chambrier et second personnage dans l’empire, à la place de Lothaire, en 829. L’archevêque de Lyon Agobard dénonce la couche impériale souillée, la cour pervertie et l’empire menacé. M. de Jong interprète donc la révolte, conduite par Lothaire et ses frères, comme une volonté de purifier la cour et de rétablir l’ordre. L’empereur reconnaît ses péchés et semble ensuite rétablir son autorité en 831, mais le mécontentement qui persiste laisse présager de nouvelles crises et l’urgence d’une nouvelle expiation.
7 « Scandal and satisfaction (832-834) » est l’aboutissement de la démonstration. En 833, la tension est extrême entre Louis et ses fils qui refusent de se présenter devant leur père. La venue du pape Grégoire IV pour arbitrer le conflit précipite la défection des principaux partisans de l’empereur au champ du Mensonge. La pénitence publique imposée par les évêques après lecture de l’acte d’accusation est à nouveau l’instrument politique utilisé cette fois pour destituer Louis le Pieux et l’envoyer au monastère. Il retrouve son trône un an plus tard, le front des rebelles s’étant divisé. M. de Jong montre que l’empereur procède alors « tout à l’envers ». Il annule symboliquement les décisions passées en 833 en inversant les rites de Soissons : le 28 février 834, à Saint-Denis, on lui remet son habit royal et son baudrier. Le jour de la purification de la vierge, en 835, les évêques doivent signer une cartula pour affirmer que l’empereur a été déposé à tort, ce qui est l’exacte inversion de la charte qu’ils avaient produite à Saint-Médard de Soissons. Ebbon de Reims, l’un des deux principaux artisans du jugement de Soissons, doit ensuite lui-même abandonner son office et faire pénitence. Ces inversions confirment l’efficacité de la pénitence publique.
8 Dans un épilogue, M. de Jong montre que la valeur politique de la pénitence publique n’est pas remise en cause par la suite. Le recours aux gestes de contrition des empereurs et des rois, jusqu’à la pénitence de l’empereur Henri IV à Canossa en 1077, sera toujours perçu comme une imitation du Christ qui grandit le souverain. Les successeurs de Louis le Pieux continueront d’imposer aux grands, coupables d’un « crime capital et public », l’excommunication, suivie d’une pénitence publique. Le débat sur les événements de 833 a porté sur la légalité de la déposition par les évêques d’un souverain légitime. On considéra que les évêques qui avaient déposé Louis le Pieux et qui l’avaient humilié en 833 avaient outrepassé leur droit. Il n’y eut donc pas de deuxième Soissons, ce qui laissa pendante la question du souverain institué par Dieu, qui refuse de se corriger et d’expier ses fautes.
9 The penitential state est un grand livre, qui parvient à faire le lien entre les mentalités, les valeurs profondes de la société et les actions politiques, en soulignant l’importance et l’originalité du règne de Louis le Pieux, éclairé d’une lumière nouvelle par un travail original sur les catégories de pensée. Dans une société chrétienne profondément imprégnée par le sens du péché et de l’expiation, où les nuages s’amoncellent et la conjoncture se renverse, la pénitence publique s’est imposée comme instrument politique de purification, en même temps qu’elle sert à penser le ministère royal et les rapports politiques en un même mouvement.
10 On ne peut qu’adhérer à cette analyse du politique au prisme du système de valeurs morales partagées par les élites laïques et ecclésiastiques, qui permet de dépasser des contradictions jusqu’alors insolubles. Dans la perspective pénitentielle, la pénitence publique, la déposition du souverain à Soissons et sa relégation au monastère sont les moyens extrêmes qu’ont trouvés Lothaire et les évêques pour sortir d’une impasse, des sanctions rendues nécessaires par l’effort général de correction et d’expiation, sans que ces événements ne portent préjudice à l’ordre carolingien. Pour comprendre le déroulement des événements, il faudrait sans doute prendre en compte d’autres motivations, particulières celles-là, que certaines sources mettent bien en avant, en dénonçant dans les rébellions de 829-834 la défense des intérêts particuliers. Les fils se sont soulevés contre leur père au nom de l’ordre, avant de se déchirer entre eux, créant un autre désordre et un autre traumatisme. Le Manuel écrit par Dhuoda, une aristocrate laïque, pour son fils au début des années 840, témoigne de la pénétration des valeurs morales chrétiennes dans la sphère du politique et des responsabilités que les élites ont désormais conscience d’assumer dans la bonne marche du royaume. Mais son discours est loin d’être au-dessus de toutes les considérations partisanes, pas plus que ne l’est celui de Paschase Radbert lorsqu’il défend le ralliement de Wala à Lothaire dans l’Epitaphium Arsenii. Dhuoda écrit son Manuel dans des circonstances très particulières, pour instruire son fils, mais aussi pour défendre ses intérêts et ceux de son mari, Bernard de Septimanie, que Lothaire et ses partisans ont poursuivi de leur haine et que Charles le Chauve menace à son tour. Dans les crises des années 828-840, la haine tient une place non négligeable parmi les émotions exprimées. Les contemporains ne s’y sont pas trompés puisqu’ils y ont vu l’œuvre du diable, ce Vieil Ennemi qui rodait dans les monastères aussi bien que dans les palais, à l’affût de ses victimes, comme le note M. de Jong dans l’épilogue. Les historiens ne peuvent avoir recours à semblable explication. Il leur faut donc réintégrer l’honneur parmi les valeurs morales de l’élite, la vengeance et les logiques compétitives qui déterminent aussi les actions politiques des groupes particuliers, notamment dans la sphère laïque. Ce point de vue complète celui de M. de Jong et permet de comprendre les tensions entre les valeurs globales de la société, dont la tonalité s’avère plus changeante qu’on ne le pensait, et celles qui sont propres aux groupes particuliers. Il est certain en tout cas que The penitential state est un ouvrage majeur sur la moralisation politique, qui nous fait comprendre l’importance du tournant carolingien.
11 RÉGINE LE JAN
Date de mise en ligne : 19/02/2012