Cyrille Aillet, Les mozarabes. Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule Ibérique, IXe-XIIe siècle Madrid, Casa de Velázquez, 2010, XXII-418 p.
- Par Annliese Nef
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1 Dans cet ouvrage préfacé par Gabriel Martinez-Gros, qui correspond à la publication de sa thèse de doctorat, Cyrille Aillet s’attaque à un thème très idéologique depuis les origines de son traitement. Les « mozarabes », terme que l’on rencontre pour la première fois en 1024 dans une charte du Nord de l’Espagne mais qui est d’origine arabe (musta‘rab, musta‘rib) et désigne les chrétiens arabisés linguistiquement et islamisés culturellement, ont été un dégât collatéral du nécessaire débat sur la continuité ou la discontinuité de la « nation espagnole » de part et d’autre de la domination islamique de la péninsule Ibérique. Insister sur la rupture que cette dernière constituait impliquait de réduire les mozarabes à la portion congrue.
2 Le fait d’étendre la qualification de « mozarabes » aux chrétiens d’al-Andalus ne va pas de soi : ni en al-Andalus, ni en Sicile, les chrétiens sous domination islamique ne se désignent ou ne sont désignés ainsi et l’on peut se demander pourquoi. N’aboutit-on pas à rapprocher deux contextes, deux « situations d’interaction » pour reprendre l’expression de C. Aillet, en al-Andalus et hors d’al-Andalus, en milieu latin et chrétien, très différents ? Au-delà d’une étude extrêmement stimulante et de la proposition qui est faite de regarder les chrétiens arabisés et islamisés d’al-Andalus autrement, on peut également s’interroger sur les cadres de l’analyse et sur les catégories mobilisées. Dès l’introduction, C. Aillet expose clairement son objectif : il s’agit d’étudier les évolutions de l’identité mozarabe. Pour ce faire, des concepts qui continuent à faire débat sont utilisés, outre celui d’identité : acculturation, hybridation, ethnicité, communauté, intégration, « culture d’empire », entre autres, se succèdent. Ils auraient sans doute mérité un débat plus approfondi, non que l’auteur ne les définisse, mais la littérature de sciences sociales convoquée est souvent trop limitée (par exemple, la notion d’acculturation est définie en rappelant les origines de son utilisation, mais en éludant son histoire postérieure). Il est probable en outre que, si l’identité est construction et discours, l’essentiel des sources disponibles, qui consistent en rapides mentions, notes marginales et anthroponymes, en sont sans doute des indices, des « symboles » comme l’écrit l’auteur, mais ne suffisent pas à reconstituer un discours. Il se pourrait bien qu’ici tout ne soit pas identité, même si tout est interaction.
3 Ces interrogations, légitimement suscitées par un ouvrage qui se positionne clairement et défend une thèse, n’enlèvent toutefois rien aux apports multiples de ce beau livre et de ses stimulantes analyses. Remarquablement écrit, il présente un double avantage : il sort les mozarabes de la gangue idéologique qui les entourait et prolonge, tout en les synthétisant, les nombreux apports de la bibliographie récente sur la culture des mozarabes. C. Aillet adopte un choix chronologique qui facilite son entreprise : il n’évoque que peu le IXe siècle sous l’angle des martyrs de Cordoue et peu également le recul des mozarabes au XIIe siècle. Ce choix coïncide avec l’attention volontairement limitée portée à l’histoire politique générale pour expliquer l’évolution des mozarabes. Ce parti pris, qui évacue les moments de crispation et de violence qui ont souvent focalisé l’attention, permet d’aborder le sujet très différemment de ce qui était le cas jusqu’ici.
4 C. Aillet expose très clairement les lacunes et les spécificités des sources disponibles et la méthode suivie qui en découle. Le fait que les archives d’al-Andalus ne nous soient pas parvenues et la rareté des mentions concernant les chrétiens d’al-Andalus ou les mozarabes installés dans le Nord de la Péninsule nous empêchent en effet de tracer le portrait et l’histoire d’une population ou de groupes. En revanche, les sources contiennent les indices de situations d’interaction entre les conquis demeurés (ou redevenus) chrétiens et leurs conquérants, puis entre les chrétiens et la société d’al-Andalus, de plus en plus islamisée – ce terme renvoyant à une évolution qui n’est pas exclusivement religieuse –, y compris dans sa composante mozarabe. Trois parties sont donc distinguées qui déclinent les types d’interaction pris en examen : interaction sociale puis culturelle et linguistique en al-Andalus, interaction culturelle et sociale entre mozarabes installés dans le Nord de la Péninsule et la société environnante, mais aussi entre al-Andalus et ces mêmes royaumes.
5 La première partie met en évidence le paradoxe de mozarabes plus présents et plus organisés là où l’État omeyyade est le plus fort (notamment dans la région de Cordoue) et consacre des pages éclairantes aux « frontières communautaires » entre chrétiens et musulmans en al-Andalus, mais aussi à leur fluidité. L’analyse s’appuie en particulier sur les textes juridiques musulmans. C. Aillet propose également une interprétation des groupes qui sont évoqués lors de la fitna du IXe siècle, notamment celui des muwallad-s (convertis à l’islam d’origine autochtone), qui a fait couler beaucoup d’encre.
6 La deuxième partie se penche en détail sur les activités de commentaire (en arabe dans la marge de textes latins le plus souvent), de traduction du latin en arabe et de dialogue avec les savants musulmans, attribuables aux chrétiens d’al-Andalus. Toutes ces activités sont clairement le fruit et la manifestation d’une interaction culturelle qui voit peu à peu le vocabulaire et les références des mozarabes s’islamiser comme en Orient. Elles débutent dès le IXe siècle et s’affirment au cours des deux siècles suivants.
7 Enfin, la troisième partie se penche sur les émigrés mozarabes dans le Nord de la Péninsule : elle montre comment ces Hispani sont intégrés non seulement à la société, mais aussi à l’histoire, régionales tout en maintenant des pratiques onomastiques propres qui les distinguent. Elle met en lumière également le fait que, de part et d’autre des zones frontières, mouvantes, des processus d’islamisation ou de transferts culturels ont lieu, même s’ils sont souvent ignorés. L’arabisation linguistique ou l’islamisation culturelle de telle ou telle zone ne sont donc pas toujours liées, comme on l’a parfois dit, à l’immigration massive de chrétiens fuyant le joug musulman.
8 C. Aillet met à la disposition du lecteur tout un matériau, souvent déjà connu mais qu’il redate, recontextualise et soumet à une analyse fine et précise. Il montre ainsi que ce que nous savons des mozarabes ne se limite ni à la riche mais ponctuelle littérature née autour de l’épisode des martyrs de Cordoue, ni à des manuscrits qui dateraient essentiellement du XIIe siècle et seraient surtout tolédans. Ce faisant, il met en évidence une véritable continuité de la présence chrétienne en al-Andalus, mais expose aussi clairement son évolution permanente à travers son islamisation et son arabisation, qui persistent au-delà de l’exil.
9 ANNLIESE NEF
Date de mise en ligne : 19/02/2012