Compte rendu

Warren C. Brown, Violence in medieval Europe Harlow, Longman, 2011, XV-328 p.

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  • Gauvard, C.
(2012). Warren C. Brown, Violence in medieval Europe Harlow, Longman, 2011, XV-328 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(1), III-III. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-III?lang=fr.

  • Gauvard, Claude.
« Warren C. Brown, Violence in medieval Europe Harlow, Longman, 2011, XV-328 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, 2012. p.III-III. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-III?lang=fr.

  • GAUVARD, Claude,
2012. Warren C. Brown, Violence in medieval Europe Harlow, Longman, 2011, XV-328 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, p.III-III. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-III?lang=fr.

1 Traiter de la violence médiévale depuis l’époque mérovingienne jusqu’à la guerre de Cent Ans relève de la gageure tant la violence est au cœur de la société médiévale. Pour l’aborder, l’auteur a choisi de privilégier le rapport que la violence entretient avec le pouvoir et pose, en fil rouge de sa démonstration, le problème de sa légitimité. L’étude se fait par approches successives, en suivant un ordre chronologique, de façon extrêmement didactique et habile. Chaque chapitre se clôt par une conclusion bien menée. Chaque période ou aire géographique est traitée à partir de nombreux exemples enchâssés dans une source principale : Grégoire de Tours, les capitulaires carolingiens, Le livre des miracles de sainte Foy, Thietmar de Merseburg, Galbert de Bruges, Ranulf de Glanville, le Miroir des Saxons, Jean Froissart. On peut regretter que, selon le vœu de l’auteur et dans un souci avoué de pédagogie, seules les traductions anglaises aient été utilisées. Ce parti pris réduit incontestablement la focale, car aucune référence d’archives ne vient étayer la démonstration et l’analyse ignore les apports de l’histoire française, belge ou italienne de ces trente dernières années. L’étude des textes n’en est pas moins fine et une grande attention est portée au vocabulaire, par exemple pour distinguer le meurtre – qui comporte en général la préméditation – de l’homicide, acte apparemment spontané, ce qui amène l’auteur à rectifier avec juste raison quelques traductions trop radicales.

2 Développer le thème de la violence légitime impliquait une réflexion sur le monopole de la violence. L’auteur démontre que ce monopole s’affirme paradoxalement lors du règne de Charlemagne, tout simplement parce que l’empereur est lié à Dieu, lequel use de la violence à son seul profit et justifie la vengeance de façon exclusive, soit en l’exerçant directement, soit par l’intermédiaire de ses saints. La référence à ce réservoir de normes qui ont marqué le temps carolingien devient alors une force pour les princes, rois ou empereurs, quand ils peuvent s’en prévaloir. Il s’agit d’un apport important du livre qui insiste sur les résurgences de cet idéal et de cette pratique à travers les différents temps étudiés, par exemple celui de Charles le Bon ou de Philippe le Bel. Pour aller dans son sens, on peut penser que la figure de Charlemagne sur le tableau installé au parlement de Paris en 1454 rappelle cette législation parfaite, fondatrice de celle de Charles VII qui vient de réformer la justice en édictant une nouvelle ordonnance.

3 L’action des châtelains comme celle des villes qui défendent en bloc leurs privilèges à partir des XIe-XIIe siècles sont autant de brèches dans le dispositif qu’ont installé les Carolingiens, si bien que la lutte s’engage entre ces chevaliers et ces bourgeois quand ils s’opposent aux pouvoirs centraux. Les rituels de deditio qui viennent clore ces conflits politiques suffisent-ils à développer la sujétion et à éteindre la violence ? Prenant une certaine distance avec les travaux de Gerd Althoff et se référant aux travaux de Philippe Buc, l’auteur montre que ces rituels ne sont qu’un moyen parmi d’autres. Les princes utilisent aussi la loi pour s’affirmer comme les garants de la paix, soit en canalisant la paix de Dieu à leur profit, soit en se référant justement à ces fameuses lois carolingiennes. Ils prennent alors sous leur protection un certain nombre d’individus, femmes, orphelins, pauvres, marchands, étrangers. Le sauf-conduit et la sauvegarde sont effectivement un fil conducteur de l’exercice du pouvoir justicier transcendant et il est heureux que leur rôle soit ici clairement posé. Les détenteurs du pouvoir peuvent également définir un certain nombre d’actes violents considérés comme illicites : incendies volontaires ou arsons, bris de maison, meurtres, vols, mais aussi trahisons. L’étude reprend donc un certain nombre de thèmes qui sont, pour la plupart, bien connus des historiens de la justice. Elle a aussi l’avantage de ne pas donner une perspective téléologique du monopole de la violence légitime. Les bouleversements que connaît le XIIe siècle dans le domaine juridique et étatique ne sont pas présentés comme une rupture radicale et, effectivement, l’État est loin, après 1200, d’avoir résolu les problèmes que pose la vengeance.

4 La force de la violence reste cependant mal élucidée : à privilégier l’étude de la violence légitime, l’auteur ne peut éviter d’opposer un État, qui serait par principe ordonné, à des particuliers, membres de l’aristocratie ou entités urbaines, qui ne cesseraient d’en découdre et, par conséquent, de s’opposer au pouvoir. Or la violence médiévale est trouble, comme le sont ceux qui la commettent, et son champ ne se limite pas à un simple rapport de force entre le prince et ses sujets. Le livre ne s’attarde guère sur la violence entre les particuliers, sauf pour dire que le roi la condamne car elle engendre le désordre. L’interprétation de l’auteur rejoint ici celle de Richard Kaeuper, dont les travaux sont d’ailleurs abondamment cités. Mais, en France comme en Angleterre, le roi de la fin du Moyen Âge, en même temps qu’il cerne la violence d’un arsenal juridique pour, apparemment, la combattre et l’exercer à son seul profit, la loue et peut la définir comme légitime si elle se développe selon les règles de la prouesse, comme un « beau fait » susceptible de laver l’honneur blessé de ses sujets. Le paradoxe du monopole de la violence tient à ce nœud qui n’est pas encore tranché. Le souverain peut limiter le port d’armes, donnant l’illusion de vouloir exercer le monopole de la violence légitime, mais dans un ballet incessant de retours en arrière, au gré des requêtes de ses sujets, clercs ou laïcs, il abolit ses décisions ; il combat l’homicide en déclarant que le coupable doit être puni de mort, mais il gracie en masse ceux qui l’ont commis, qu’il s’agisse de nobles ou de non-nobles s’ils ont agi en ayant été injuriés.

5 L’auteur ne tient guère compte de cette ambiguïté, sans doute parce qu’il a choisi les chroniques de Froissart pour témoigner de la violence légitime en France au XIVe siècle. Or Froissart ne donne qu’un point de vue, celui de nobles que le pouvoir royal risque de menacer et qui se replient sur une éthique chevaleresque passéiste. C’est cependant oublier que Jean le Bon loue la « bonne » violence de ses chevaliers, lui qui a fait de Geoffroi de Charny son porte-oriflamme, adhérant publiquement à l’idéal que partagent les lecteurs de son Livre de chevalerie et, de façon générale, ceux qui entrent dans l’ordre de l’Étoile dont il est le dispensateur suprême. Limiter la violence des nobles n’est pas le but que poursuit la royauté et cette violence nobiliaire est à peine perçue comme un facteur de désordre. Le roi gouverne de fait avec la noblesse, même s’il affirme qu’il détient seul le monopole de la paix. Quant aux tribunaux royaux, ils sont loin de délégitimer la violence personnelle comme le suggère l’auteur : même au parlement de Paris, il est rare que les guerres dites privées donnent lieu à des sentences définitives. En revanche, il est parfaitement exact que les sujets trouvent, dans ces tribunaux, un moyen supplémentaire d’exercer leur vengeance en y traînant leurs ennemis, faisant des juges royaux les complices d’une violence qui se termine souvent par un arrangement...

6 La violence est trouble aussi parce qu’elle est partagée par tous et qu’elle donne lieu à des règlements complexes pendant tout le Moyen Âge, comme l’ont montré les travaux de Stephen White et de David Nirenberg. Si, par exemple, les villes peuvent effectivement se dresser contre le prince et imposer « leur » paix, les échevins qui les gouvernent ne se privent pas d’exercer la violence à leur profit pour défendre leur honneur personnel. Les chartes de franchises et les codes qui ont pu être établis dans les villes de Flandre montrent combien ces bourgeois sont soucieux de conserver des tribunaux qui les avantagent et leur permettent de se venger dans les meilleures conditions. L’historiographie récente a renouvelé ces approches en montrant justement que le phénomène violence ne se réduisait pas à une opposition entre le prince et les puissants comme le laisseraient croire les écrits théoriques, mais que, dans la pratique, le public et le privé interféraient sans cesse, dans un but commun qui consiste à préserver l’honneur des individus aussi bien que celui des communautés.

7 CLAUDE GAUVARD


Date de mise en ligne : 19/02/2012