Peter Thorsheim, Inventing pollution : Coal, smoke, and culture in Britain since 1800 Athens, Ohio University Press, 2006, XII-307 p.
Page XLVI
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- FRESSOZ, Jean-Baptiste,
- Fressoz, Jean-Baptiste.
- Fressoz, J.-B.
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Notes
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[1]
Jean-Baptiste FRESSOZ, « Circonvenir les circumfusa. La chimie, l’hygiénisme et la libéralisation des ‘choses environnantes’ : France, 1750- 1850 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 56-4, 2009, p.39-76 ; Geneviève MASSARD-GUILBAUD, Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, Paris, Éd. de l’EHESS, 2010 ; Thomas LE ROUX, Nuisances et pollutions industrielles. Paris, laboratoire de leur légitimation, 1770-1830, Paris, Albin Michel, à paraître en 2011.
1 Inventing pollution propose une histoire très riche des rapports entre la société anglaise, le charbon et la pollution atmosphérique, centrée sur les années 1850-1950 qui seraient selon l’auteur le moment historique « d’invention de la pollution ». Conformément au titre, Peter Thorsheim commence par une approche culturaliste. Dans la première moitié du XIXe siècle, la société anglaise ne se préoccuperait que peu ou pas des nuisances industrielles. Les fumées de charbon, par les oxydes de soufre qu’elles contenaient, étaient même considérées comme un moyen de contenir les dangers venant de la putréfaction, une manière de purifier l’atmosphère de ses miasmes.
2 Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle cette vision est renversée : la nature est pensée comme pure et salubre, et la ville et les techniques industrielles comme sales et menaçantes. À partir des années 1880, de nombreux facteurs font que la pollution atmosphérique devient un problème public majeur. Scientifiques tout d’abord. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la théorie des germes, en remplaçant le paradigme environnemental de l’hygiène publique, n’a absolument pas empêché les médecins de se préoccuper d’environnement. La pollution atmosphérique pouvait ainsi être incriminée dans un cadre médical pasteurien. Par exemple, l’ozone était conçu comme un puissant désinfectant atmosphérique naturel, or, les smogs, en réduisant la luminosité, empêchaient la production d’ozone et donc la destruction des germes. Dès 1873, la revue Lancet corrèle l’augmentation de la mortalité londonienne aux phénomènes de smogs. De même, la prise en compte des cycles chimiques et du rôle de la végétation dans la circulation du carbone et de l’oxygène (Justus von Liebig) encourage une vision pessimiste de l’agglomération londonienne comme un être contre-nature. Suivant la vision providentialiste d’un ordre naturel, la Society for promoting christian knowledge montre que Londres, par la combustion de charbon et sa consommation d’oxygène, équivaudrait à 100 millions d’humains. C’est bien l’idée d’une rupture des cycles naturels reliant la végétation aux animaux qui est alors mise en avant.
3 La critique de la pollution s’inscrirait également dans le mouvement culturel qui, après la dépression économique de 1876, s’interroge sur la crise de la science, la fin du progrès et la dégénérescence. La fumée devient l’emblème d’une anxiété culturelle plus large. Dans quelques pages très intéressantes, P. Thorsheim décrit le débat entre les eugénistes qui envisagent la dégénérescence comme un processus héréditaire (racial degeneration) et les activistes de la lutte contre la fumée qui parlent plutôt de physical degeneration et relient ce phénomène à la détérioration de l’environnement urbain.
4 Si ces six premiers chapitres apportent une masse d’informations fascinantes, leur caractère un peu monolithique peut également laisser sceptique. Quand l’auteur explique que « la société anglaise » ne se préoccupait pas de pollution dans la première moitié du XIXe siècle, il passe outre l’existence d’innombrables conflits suscités par les nuisances dès les débuts de la révolution industrielle et même bien avant. Pour le cas français, le cadre médical néohippocratique faisant des « choses environnantes » les déterminants de la santé fournit au début de la révolution industrielle de puissants arguments pour critiquer la pollution des manufactures. Au XVIIIe siècle, il structurait même le travail policier de régulation environnementale [1]. Les pollutions industrielles étaient mises sur le même plan d’existence que les pollutions organiques, comme une atteinte au bon air de la ville. Bref, dans ces affaires très conflictuelles, mieux vaut éviter de penser la société anglaise et ses représentations comme un bloc et dire plutôt qu’une bonne partie du discours médical, dans la première moitié du XIXe siècle, justifiait la pollution contre les plaintes des citadins.
5 Dans la suite de l’ouvrage, l’auteur adopte heureusement une vision beaucoup plus politique de la pollution, prenant soin d’étudier les conflits et les controverses quant à sa définition. Un chapitre décrit la multiplication d’associations qui à partir des années 1860 se préoccupent de près ou de loin de pollution et d’environnement : Commons preservation society (protection du bocage), Society for the preservation of ancient buildings, Metropolitan public gardens association, Manchester field naturalists’ society, Scapa society (contre l’affichage commercial), National trust, National smoke abatement institution, Coal smoke abatement society, Smoke abatement league of Great Britain. Considéré d’un point de vue français, c’est l’implication de la société civile (en fait des classes moyennes et supérieures) dans l’activisme environnemental qui surprend. Mais l’auteur montre également l’impuissance de ces associations qui ne souhaitaient pas affronter les industriels et qui se souciaient davantage d’éducation environnementale à l’endroit des classes populaires.
6 Le chapitre suivant décrit l’inefficacité des lois contre les fumées de 1866 et de 1891 : elles excluaient les activités jugées stratégiques (la sidérurgie par exemple), elles ne prenaient pas en compte les fumées domestiques, ou bien encore, en n’interdisant que les « fumées noires », elles ouvraient la porte à mille manœuvres dilatoires. Leur problème principal résidait dans leur caractère local : lorsqu’un inspecteur posait trop de problème, les industriels menaçaient les conseils municipaux de quitter la ville. Dans les villes industrielles, les principaux pollueurs étaient souvent membres des conseils et décidaient donc du recrutement et du salaire des inspecteurs. Enfin, la faiblesse des amendes rendait la pollution plus rentable.
7 Comment expliquer alors qu’à la fin du XIXe siècle, le ciel de Londres se soit éclairci. C’est sur ce point que P. Thorsheim écrit son chapitre le plus fort. En étudiant l’industrie du gaz, il montre que celle-ci, à partir des années 1870, a constamment instrumentalisé les associations contre les fumées pour faire sa promotion. Or si la production de gaz réduisait effectivement les fumées domestiques, il déplaçait et concentrait en fait les risques sur les ouvriers et sur certains quartiers populaires.
8 Les derniers chapitres sont consacrés au smog londonien du 5 décembre 1952 et à ses conséquences. Le 1er décembre, le gouvernement lève le rationnement sur le nutty slack, le charbon le plus fumant. Quelques jours après, Londres est complètement bloquée par le smog. Si la mortalité fit l’objet de controverses, on peut l’estimer à près de 8000 morts, un chiffre comparable aux dernières épidémies de choléra dans la capitale. Ce phénomène exceptionnel masquait aussi la mortalité considérable liée à la pollution normale : 62 morts de bronchites sur 100000 décès en Angleterre contre seulement 4,5 en France. Le travail du comité présidé par Hugh Beaver aboutit au Clean air act de 1956 qui, par rapport aux lois précédentes, avait la particularité d’inclure les fumées domestiques et de donner aux communes le pouvoir d’interdire toute fumée. D’autres sources d’énergie – gaz, électricité et smokeless fuels – permirent le succès de cette loi qui fut par contre très conciliante avec ces industries.
9 L’histoire de la lutte contre la pollution au charbon en Angleterre montre combien ce processus fut lent : parce que les activistes et les lois s’inscrivaient dans le paradigme du laisser-faire et qu’ils pensaient que les industriels soumis aux bonnes incitations dépollueraient, il fallut attendre près d’un siècle pour voir Londres véritablement débarrassée de son épais manteau de fumée noire. Ce livre est donc important si l’on veut mettre à profit le recul historique pour considérer la question du changement global.
10 JEAN-BAPTISTE FRESSOZ
Date de mise en ligne : 05/05/2011