Sabine Barles, L’invention des déchets urbains. France, 1790-1970 Seyssel, Champ Vallon, 2005, 297 p.
Page XLIX
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- FRESSOZ, Jean-Baptiste,
- Fressoz, Jean-Baptiste.
- Fressoz, J.-B.
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- Fressoz, J.-B.
- Fressoz, Jean-Baptiste.
- FRESSOZ, Jean-Baptiste,
Notes
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[1]
- Sur ce sujet voir aussi Nathalie JAS, Au carrefour de la chimie et de l’agriculture. Les sciences agronomiques en France et en Allemagne, 1840-1914, Paris, Éd. des Archives contemporaines, 2001.
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[2]
Stéphane FRIOUX, « Les réseaux de la modernité. Amélioration de l’environnement et diffusion de l’innovation dans la France urbaine (fin XIXe siècle-années 1950) », thèse de doctorat, Université Lyon II, 2009.
1 Cet ouvrage aborde une question fondamentale : comment gérer et penser les cycles de matières reliant la ville à l’environnement ? En retraçant la généalogie des concepts de déchet et d’eau usée, Sabine Barles montre que ces catégories sont apparues à la toute fin du XIXe siècle seulement. Cette invention lexicale témoigne en fait d’une transformation historique du métabolisme urbain : au XIXe siècle, les résidus étaient recyclés et les vidanges recueillant les excréments transformées en engrais. La ville était pensée par les industriels, les agronomes, les ingénieurs, les agriculteurs mais aussi par ses habitants non pas seulement comme consommatrice de matière aux dépens des campagnes, mais comme un gisement de ressources. À partir de la fin du XIXe siècle et surtout durant l’entre-deux-guerres, le métabolisme complexe reliant ville et campagne se rompt. C’est après cette transformation historique que les écologues tels Eugene Odum purent conceptualiser la ville comme un parasite.
2 La démonstration suit deux étapes. Dans la première partie, S. Barles réalise une description fascinante de l’économie du recyclage à Paris. Celle-ci n’est pas un vestige de pratiques artisanales préindustrielles (on pense bien sûr au salpêtre et à la transformation des chiffons en papier), mais au contraire un élément indissociable de la révolution industrielle. L’apport historiographique est considérable. Le chiffonnier devient un acteur central de l’économie. Au moment de son âge d’or, dans les années 1860, le chiffonnage occuperait en France entre 70000 et 100000 personnes et représenterait, à Paris seulement, un chiffre d’affaires de trois millions. Tout ou presque était objet de récupération : les chiffons pour le papier bien entendu, mais aussi l’os utilisé pour la tabletterie, la boutonnerie, le charbon animal, le phosphore, les sels ammoniacaux, la gélatine. Au-delà de ces exemples connus, l’auteure en donne d’autres qui pourraient sembler anecdotiques (bouts de cigares, bouchons de liège, coquilles d’huître pour amender les terres), mais qui témoignent en fait de l’existence d’une économie générale du recyclage au milieu du XIXe siècle.
3 À mesure que la France s’urbanise (13% de la population habite des villes de plus de 3000 habitants en 1810 et 25% en 1880), la question de l’engrais humain devient cruciale pour la fertilité des terres [1]. D’où la volonté constante d’exploiter et de valoriser « ces matières dont les villes doivent compte à la terre » (Jean-Baptiste Dumas, p. 70). L’augmentation des loyers de la voirie parisienne (concédée à des entrepreneurs privés) témoigne de l’importance économique de « la chasse à l’engrais ». Ce recyclage s’inscrit en outre dans une entreprise sanitaire qui vise à préserver la Seine des matières organiques. Si au milieu du XIXe siècle, Paris est une usine à engrais, les difficultés techniques s’accumulent, liées à l’augmentation de l’utilisation en eau qui dilue les matières fécales : bains à domicile, toilettes à l’anglaise, puis adduction d’eau. Mais l’essentiel demeure : il existait au XIXe siècle un projet fondamental partagé par les hygiénistes, les industriels et les agronomes de boucler les cycles, ou comme le dit un ingénieur de « rendre au torrent de la circulation vitale les débris organiques que la vie vient à peine d’abandonner » (p. 123).
4 La seconde partie du livre est consacrée à la séparation matérielle entre la ville et la campagne. Premièrement, S. Barles énumère les raisons du tarissement des débouchés des excreta urbains : l’utilisation de matières végétales pour la production de papier par exemple à partir des années 1860, la découverte de gisements de phosphates naturels et bien sûr la production chimique d’engrais azotés (Fritz Haber) qui rendent les os et les vidanges beaucoup moins indispensables à l’agriculture. Les engrais minéraux fondent une vision beaucoup plus dominatrice de la nature : la croissance de la population humaine n’apparaît plus comme directement limitée à la production d’engrais. Dans les exemples donnés, l’Algérie, par ses mines de phosphate ou la récolte de l’alfa qui permettait de produire du papier, semble jouer un rôle important. L’auteure aurait d’ailleurs pu proposer une réflexion sur la fin de l’économie du recyclage en regard avec la colonisation et la globalisation des ressources. Enfin, l’étalement urbain (600000 pavillons construits dans l’entre-deux-guerres) a joué un rôle dans la rupture des liens organiques entre ville et campagne en rendant plus difficile la récolte et la circulation des matières. S. Barles décrit ensuite la « résistance » des municipalités qui entre 1880 et 1920 tentèrent de valoriser leurs excreta malgré le tarissement des débouchés : exportation des engrais parisiens en train jusqu’à 150 km (pour éviter les critiques sur la puanteur des champs d’épandage), ou bien, à Marseille, projet de fertilisation de la plaine de la Crau. Le dernier chapitre, qui traite la période 1920- 1970, explique pourquoi les communes finirent par abandonner le recyclage. Le problème des résidus est reconfiguré comme un problème étroitement sanitaire (comment se débarrasser des matières organiques ?) et non plus comme un problème industriel et agricole. Les stations d’épuration et les décharges qui sont les grandes innovations urbaines de l’entre-deux-guerres [2] (avec une course sans cesse perdue entre les capacités d’épuration et la production des eaux usées) symbolisent surtout l’aboutissement d’un processus de « désurbanisation des ressources » (p.135).
5 La grande force de ce livre est de proposer une histoire matérialiste de l’environnement. Loin des travaux culturalistes inspirés de Mary Douglas qui tendent à relativiser la notion de pollution, simple « matière au mauvais endroit », ou des sociologues qui décrivent la société contemporaine comme enfin sensible aux enjeux environnementaux, le livre de S. Barles, en traquant ce qui est abandonné aujourd’hui et qui ne l’était pas autrefois, nous rappelle à une modestie nécessaire : c’est au XIXe siècle que le recyclage a connu son âge d’or et, par comparaison à l’économie du chiffonnage, les 8 % d’ordures ménagères recyclées en France en 2000 font piètre figure.
6 Deux remarques pour finir. L’économie du recyclage n’était pas sans poser problème. Par exemple, les eaux de chaux servant à purifier le gaz d’éclairage étaient certes vendues comme fertilisants, mais par le cyanure, le mercure et les métaux lourds qu’elles contenaient elles contaminaient, et contaminent encore, les terres agricoles. Deuxièmement, la présentation d’un premier XIXe siècle recyclant massivement mériterait aussi d’être nuancée. Les industries de la soude et du gaz d’éclairage qui apparaissent dans les années 1810 et 1820 prélèvent des ressources (sel et charbon) et rejettent des déchets dans des quantités immenses. L’idée des chimistes selon laquelle le bon procédé transforme toute la matière et que donc la perte de matière, la pollution, est aussi une perte financière se heurte aux pratiques industrielles : vouloir maximiser le rendement conduit à ralentir la production et donc réduit le taux de rentabilité du capital. En un sens, et sans nier l’importance du recyclage urbain dans la première moitié du XIXe siècle, on peut se demander si l’industrialisation, dès les années 1810, n’obéissait pas à des logiques plus prédatrices que celles décrites par l’auteure. Le thème du recyclage était aussi un discours libéral (mieux vaut laisser faire l’entrepreneur qui a intérêt à valoriser ses déchets) à destination des citadins se plaignant des nuisances industrielles. Une sorte de green washing avant la lettre donc.
7 JEAN-BAPTISTE FRESSOZ
Date de mise en ligne : 05/05/2011