Compte rendu

Jean Boutier, Brigitte Marin et Antonella Romano (dir.) Naples, Rome, Florence. Une histoire comparée des intellectuels italiens ( XVIIe - XVIIIe siècle) Rome, École française de Rome, 2005, 815 p.

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  • Callard, C.
(2009). Jean Boutier, Brigitte Marin et Antonella Romano (dir.) Naples, Rome, Florence. Une histoire comparée des intellectuels italiens ( XVIIe - XVIIIe siècle) Rome, École française de Rome, 2005, 815 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 64e année(1), XVII-XVII. https://shs.cairn.info/revue-annales-2009-1-page-XVII?lang=fr.

  • Callard, Caroline.
« Jean Boutier, Brigitte Marin et Antonella Romano (dir.) Naples, Rome, Florence. Une histoire comparée des intellectuels italiens ( XVIIe - XVIIIe siècle) Rome, École française de Rome, 2005, 815 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2009/1 64e année, 2009. p.XVII-XVII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2009-1-page-XVII?lang=fr.

  • CALLARD, Caroline,
2009. Jean Boutier, Brigitte Marin et Antonella Romano (dir.) Naples, Rome, Florence. Une histoire comparée des intellectuels italiens ( XVIIe - XVIIIe siècle) Rome, École française de Rome, 2005, 815 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2009/1 64e année, p.XVII-XVII. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2009-1-page-XVII?lang=fr.

Notes

  • [20]
    Benedetto CROCE, Storia della età barocca in Italia : pensiero-poesia e letteratura-vita morale, Bari, G. Laterza, 1929.
  • [21]
    Franco VENTURI, Settecento Riformatore, Turin, G. Einaudi, 1969.

1 Cette somme est le fruit d’un travail collectif réunissant plusieurs des meilleurs spécialistes italiens et français de l’histoire sociale et cultu~relle de la Péninsule. Elle propose non pas une synthèse artificielle sur les milieux savants italiens après l’âge d’or de la Renaissance, mais une enquête véritablement comparatiste menée dans trois villes, capitales de différents États, au destin politique très contrasté : Rome, capitale de la chrétienté et siège d’une monarchie élective, la Naples espagnole des vice-rois, la Florence des Médicis devenue Principat. La dimension arbitraire d’un tel échantillonnage est pleinement assumée par les auteurs – notamment le fait de ne pas trai~ter Venise, immense capitale culturelle dont l’absence pourrait surprendre –, lesquels ont choisi de distinguer « trois observatoires ». L’ambition comparatiste est double puisque ce sont aussi deux traditions historiographiques qui effectuent ici un réel travail de confronta~tion et de rapprochement : une histoire sociale française tournée vers les pratiques culturelles et une histoire des idées italienne davantage attentive aux discours et aux contenus. Aussi faut-il souligner le soin qui a été porté à la forme collective de la réflexion.

2 Ce livre s’insère dans le cadre plus général du vaste réexamen, entamé depuis plusieurs années, de l’histoire culturelle de l’Italie moderne. Alors qu’en amont de la période, le XVIIe siècle était placé sous le signe de la déca~dence de la « vie morale », après le livre épocal de Benedetto Croce  [20], le XVIIIe siècle était à l’inverse, depuis les travaux de Franco Venturi, l’objet d’une histoire intellectuelle et poli~tique célébrant les « Réformes » des Lumières italiennes  [21]. Par leur refus de faire corres~pondre leur enquête à ces profondes scansions chronologiques, par le choix d’une « longue modernité », les auteurs renouent les fils qu’une tradition historiographique puissam~ment normative avait travaillé à rompre.

3 L’approche « sociale » des questions cultu~relles, selon une démarche initiée par les tra~vaux de Daniel Roche – premier cité dans les notes de l’introduction et dont se réclament nombre des auteurs du volume –, est la méthode par laquelle s’opèrent plusieurs de ces dépla~cements historiographiques. La notion de « milieux intellectuels », l’attention portée à la constitution des réseaux, aux pratiques de sociabilités d’institutions formelles ou infor~melles – collèges, universités, académies, mais aussi salons, cabinets, bibliothèques – suppor~tent un questionnaire efficace et pertinent.

4 Au total, le volume se présente comme la somme de trois ambitions : une synthèse des travaux les plus récents portant sur l’histoire sociale et intellectuelle des milieux savants italiens de l’époque moderne, nourrie par une bibliographie exhaustive en note et en annexe; des enquêtes originales sur des objets singu~liers allant des académies ecclésiastiques au théâtre espagnol en passant par le sigisbée, les mathématiques romaines ou le pio letterato Antonio Muratori; des éléments de perspec~tives et des propositions générales incitant à revisiter certaines caractéristiques propres à l’Italie moderne telles que le lien des intel~lectuels au pouvoir – ou plutôt le rapport étroit des élites politiques au monde des savoirs –, la remise en cause de la centralité romaine et la mise au jour des interactions profondes, nées de l’observation des phénomènes d’agré~gations intellectuelles, entre les trois villes considérées.

5 L’ensemble est construit avec une grande rigueur et reflète le délicat équilibre auquel sont parvenus les auteurs entre les exigences de la comparaison et le souci de ne pas lui sacrifier les caractéristiques propres à chaque contexte. Tandis qu’une grande partie du tra~vail est organisé autour des trois villes, aux~quelles sont consacrées trois premières sections, le travail comparatif est confié aux solides introduction et conclusion, rédigées à trois ou quatre mains, ainsi qu’à une section spécifique et prudemment intitulée : « Propositions pour une confrontation ». En outre, chaque section consacrée à une ville s’ouvre sur un robuste article de synthèse de la question dans le contexte considéré, permettant au lecteur de mener sa propre opération de comparaison.

6 Difficile de résumer en peu de mots le tableau foisonnant qui résulte de cette entre~prise. On se contentera d’en relever quelques éléments. Tout d’abord l’exceptionnelle den~sité des équipements culturels et du personnel qui s’y agrège dans les trois villes observatoires sélectionnées. Dans le tableau ainsi retracé, il est bien délicat, voire impossible, de trouver les contours d’une « élite intellectuelle » au profil défini, tant le recrutement social et les activités professionnelles varient. Mais c’est aussi la malléabilité de ces milieux, dans le temps et dans l’espace, qui explique leur dyna~misme et leur capacité à s’insérer dans les réseaux savants de la Péninsule et, au-delà, de l’Europe de la République des Lettres. Le modèle français de l’« homme de lettres » enrôlé au service du projet absolutiste s’avère au passage n’avoir que peu de rapports avec le letterato italien, certes impliqué dans des rela~tions de mécénat, mais dans des contextes où le rapport au politique est plus contrasté, plus complexe, et susceptible de laisser s’entrouvrir des espaces de négociation. Les académies jouent un rôle cardinal dans la redéfinition incessante du rapport entre milieux intellec~tuels et pouvoir : à Florence tout particulière~ment, où « intellectuels » et « académiciens » coïncident, mais aussi dans la Naples des Oziosi ou dans les académies scientifiques romaines. Elles sont en charge de l’animation des réseaux de protection, de la circulation de la réputation, de la négociation des grandeurs de la communauté, voire d’opérations de « brouillage » défensif. Pour autant, l’idéo~logisation des connaissances par les pouvoirs s’accentue sous la pression de dynasties à l’expression complexe, qu’ils s’agissent des Médicis ou des Papes. L’exemple romain, au polycentrisme politique affirmé, frappe ici par sa capacité à tolérer les dissidences pour mieux contrôler et construire une culture de gouver~nement consensuelle. La longue durée de l’enquête incite ainsi les auteurs à interpréter les transformations des modèles intellectuels à la fin de la période dans le sens d’une « affi~liation des intellectuels au pouvoir », à laquelle correspond la professionnalisation croissante d’individus aux compétences spécifiques formés dans les universités et les collèges.

7 Par leur souci de conférer une grande cohé~rence à un objet sciemment construit, les auteurs donnent parfois le sentiment de forcer le fonctionnalisme de leurs modèles, faute peut-être également de n’avoir pu dans tous les cas « situer » les savoirs dans l’espace urbain et le temps court pour caractériser des moments de crise, mais sans doute est-ce aussi cela même qui donne sa puissance à la démonstration. L’allusion proposée in fine au rôle joué par l’« intellectuel organique » de la Péninsule dans la constitution d’un « espace public », ainsi qu’au rôle de la presse laisse un certain nombre de questions à la curiosité du lecteur et le sentiment d’une discussion qui est loin d’être achevée mais que le livre a su magnifiquement engager.

8 CAROLINE CALLARD


Date de mise en ligne : 01/03/2009