Jacques-Auguste de Thou La vie de Jacques-Auguste de Thou. I. Aug. Thuani Vita éd. et trad. par A. Teissier-Ensminger, Paris, Honoré Champion, 2007,1 085 p. Franck Lestringant (dir.) Jacques-Auguste de Thou. Écriture et condition robine Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2007, 244 p.
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- GIAVARINI, Laurence,
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Notes
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[14]
Philippe HAMON, « La chute de la maison de Thou. La fin d’une dynastie robine », RHMC, 46-1,1999, p. 53-85.
1 Une histoire intellectuelle est-elle la somme des lieux qu’un individu a traversés, des influences qu’il a subies, des genres d’écriture qu’il a investis ? On peut en douter, et ces deux nouvelles contributions à la connaissance de la figure de Jacques-Auguste de Thou (1553-1617), juriste, historien des guerres de Reli~gion et poète, posent fortement la question des outils, archivistiques et méthodologiques, d’une telle histoire.
2 L’enjeu du volume d’actes est l’articula~tion de ses écrits, décisifs pour le self-fashioning de l’historien, comme le souligne une note de Robert Descimon, à sa position intellectuelle, morale, sociale dans la robe, voire à un projet de maintien et de renforcement de sa famille. Il apparaît plus largement comme la compré~hension pour les auteurs de ce qu’a pu être au tournant de la Renaissance une figure d’intel~lectuel – c’est bien de la sorte qu’est ici pensé J.-A. de Thou en ses écrits, quitte à ne pas défi~nir ce que peut signifier le mot pour l’époque. L’ouvrage rassemble donc des articles d’his~toire sociale : reprenant le dossier de la « chute de la maison de Thou » ouvert en 1999 par Philippe Hamon [14], R. Descimon interroge les archives notariées pour la compréhension du passage de la robe traditionnelle à l’épée, Jérôme Delatour l’impossible héritage du grand homme par ses fils, d’autres analyses sont centrées sur la formation intellectuelle et les réseaux (le voyage d’Italie pour Jean Balsamo, le séjour tourangeau pour Laurence Augereau, les amis poitevins pour Jean Brunel), d’autres encore sur la façon dont J.-A. de Thou a écrit : sa place dans le stoïcisme chrétien (Alexandre Tarrête et, différemment, Ingrid De Smet), son art critique et politique du portrait dans l’Historiae sui temporis (Amy C. Graves), de l’autofiction dans la Vita (Anne Teissier-Ensminger), l’amplification de sa « majesté historiographique » aux siècles sui~vants (Bruno Forand).
3 Les supports des analyses et leurs statuts sont ainsi très divers : un monde sépare la lec~ture d’une généalogie et d’un parcours à tra~vers des documents notariés et la réflexion sur l’art de la composition du portrait, replacé dans une tradition. Ce sont là deux approches dis~tinctes de la source, l’une qui travaille la distance et l’apparente extériorité de l’archive, l’autre qui se risque au piège du monument historien, tout lesté de sa mise à l’Index en 1609 et de sa traduction tardive en français au XVIIIe siècle. Dans l’ensemble, et quel que soit leur intérêt bien réel, leur apport parfois plus inégal, ces travaux sur les écrits de J.-A. de Thou manquent en partie à être ressaisis dans l’en~semble de ses pratiques sociales comme dans les écrits de ses contemporains auxquels ils furent pourtant liés autrement que par des analogies génériques. La représentation que J.-A. de Thou a donnée de son art d’écrire, notamment dans la Vita, continue en partie de faire écran à la connaissance que l’on peut construire des pratiques d’écriture d’un repré~sentant de la haute noblesse de robe. Comment faire en sorte par exemple que le recours au contexte intellectuel et moral du stoïcisme, dont le rapport avec le monde de la robe est bien établi, ne serve pas qu’à vérifier l’émi~nente place de l’historien-juriste dans ce double contexte ? Comment confronter les modes de cristallisation de la « majesté » de l’historien aux modes de production de l’histoire que celui-ci a produits ?
4 À la question posée des pratiques d’écri~ture de J.-A. de Thou, la traduction de la Vita par A. Teissier-Ensminger apporte pour sa part une réponse pleine d’élan pour « le plus grand intellectuel de son temps » (p. 38) et pour les beautés de la « jurisécriture » à l’œuvre, selon elle, dans ce qui reste une des sources les plus utilisées par les historiens du tournant du XVIe siècle. Autofiction et non autobiographie, la Vita réclamerait surtout, selon sa traductrice, une reconnaissance « esthétique ». Elle donne donc un texte qui n’était accessible que dans une version française du XVIIIe siècle. Mais il faudra passer sur une première page à la syn~taxe très alambiquée pour entrer dans ce texte important, partial, ni mémoires ni commen~taires nobles, plus significatif des lieux par où J.-A. de Thou entend construire sa figure de « politique » que par la vérité du témoignage – si témoignage il y a. J.-A. de Thou se présente certes comme témoin, il traverse la France et l’Europe, rencontre les plus grands hommes de lettres de son époque, ne manque aucune mission politique. Tout son récit montre l’effi~cacité du réseau social qui lui permet d’être partout reçu, laisse apercevoir la puissance de la transmission des charges et des fonctions dans les familles aux noms célèbres du temps, l’importance de ce qui est son mariage pour l’accès à une noblesse plus élevée. Il montre aussi par quelles voies le « politique » se construit à distance des factions : se présentant sans cesse, tout au long de sa vie, écrivant ou ayant écrit, et de plus en plus au fur et à mesure que les événements le pressent; mais produi~sant surtout des vers, des pièces liées aux évé~nements entre 1585 et 1590, un poème « À la brise », un autre encore « À la postérité » en 1593. Pour poser l’impartialité de son écriture de l’histoire dans ses Mémoires, le cardinal de Retz qui se prévaudra de ce modèle n’aura de cesse de se dire au contraire à distance de toute pra~tique de l’écriture. L’exhibition de l’écrit n’est en rien transparente : comme toute pratique sociale, elle est l’objet d’un discours qui inves~tit la norme et les codes contemporains. Ce sont ces codes et cette norme que ces deux ouvrages n’interrogent pas vraiment, s’ils posent que l’écriture de J.-A. de Thou s’inscrit dans sa « condition robine ».
5 Il faudra par ailleurs glisser parfois sur le jargon qui ralentit la lecture de l’introduction d’A. Teissier-Ensminger pour réfléchir aux propositions abondantes de son auteur : la Vita aurait été une fiction juridique servant à défendre l’impartialité du projet historien de J.-A. de Thou; un exemple de « jurisécriture », soit « une appréhension spécifique, marquée par les réflexes que donnent une formation et une pratique professionnelle de juriste, des champs de la culture et de la littérarité » (p. 15); un exemple d’ego-histoire enfin, le lieu où l’on verrait « instruire la genèse de l’histo~rien dans le juriste » (p. 128). Si elles mention~nent l’importance de l’écrit pour la construction de la « noblesse » de J.-A. de Thou, les analyses d’A. Teissier-Ensminger se confondent néan~moins parfois avec un procès en justification, l’approfondissement avec une partiale empa~thie. C’est ainsi que le récit que J.-A. de Thou donne de sa naissance la même année qu’Henri de Navarre peut participer à ses yeux d’une « transparence » analogue à celle qui caractérise l’évocation des poèmes écrits dans l’inspira~tion de moments forts (deuils, crises poli~tiques, etc.) ou à « l’esthétique juridicoïde du ‘retenu’ qui affiche maîtrise de soi et sens de l’équité » (p. 181). C’est ainsi que J.-A. de Thou lui apparaît au fond plus poète que juriste, lui qui n’aurait été historien que pour complaire à son père, Christofle. Une idée partielle de l’écriture poétique semble informer cette axio~logie des pratiques de J.-A. de Thou écrivant. Une idée forte de la formation juridique à l’œuvre dans l’écriture, de la formation juridique comme formation à l’écriture nourrit la présen~tation enthousiaste d’A. Teissier-Ensminger. Mais elle force quelque peu l’appartenance du texte de la Vita à l’écriture du droit.
6 De fait, pas plus que dans le volume d’actes, le grand homme n’apparaît vraiment « recadré », son image « marmoréenne », autrefois pointée par Roger Zuber, tout à fait assouplie. Mais il n’est pas sûr que l’hypothèse d’un tel déplace~ment ait été réellement envisagée. Relire la Vita sans avoir à repenser vraiment la figure de l’in~tellectuel à la « sensibilité frémissante » – ce paradoxe explique au fond la très curieuse pro~position finale de l’introduction d’A. Teissier-Ensminger : « se défier du témoignage n’em~pêche nullement de faire confiance au témoin » (p. 182). La question de l’écriture robine pouvait-elle être précisée dans ces conditions ? Oui et non. Force et limites de la monographie, sans doute : le monde des écrits du temps n’ap~paraît dans ces deux publications que par comparaisons ponctuelles, il n’est jamais tout à fait à la hauteur devant ce qui est resté des écrits de J.-A. de Thou – outre l’Historia et la Vita, la paraphrase de Job devant laquelle le poème de Guillaume du Vair sur le même sujet doit s’incliner, selon I. de Smet. La conclusion des actes par cette grande spécia~liste de la poésie latine de J.-A. de Thou fait le bilan de ce qui reste à étudier, associant le problème des moyens d’accès à la langue dans laquelle celui-ci a écrit avec la question qu’on peut lui poser du rôle de l’écrit dans sa carrière. Mais aucune lumière extérieure trop crue ne vient ni ne viendra semble-t-il aveugler l’image d’intellectuel modéré – un pléonasme aujourd’hui – qu’on lit dans la représentation que J.-A. de Thou a voulu donner de lui-même.
7 LAURENCE GIAVARINI
Date de mise en ligne : 01/03/2009