Compte rendu

Joachim Rees Die Kultur des Amateurs. Studien zu Leben und Werk von Anne Claude Philippe de Thubières, Comte de Caylus (1692-1765) Weimar, Verlag und Datenbank für Geisteswissenschaft, 2006, 570 p.

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  • Guichard, C.
(2008). Joachim Rees Die Kultur des Amateurs. Studien zu Leben und Werk von Anne Claude Philippe de Thubières, Comte de Caylus (1692-1765) Weimar, Verlag und Datenbank für Geisteswissenschaft, 2006, 570 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 63e année(6), XVI-XVI. https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-6-page-XVI?lang=fr.

  • Guichard, Charlotte.
« Joachim Rees Die Kultur des Amateurs. Studien zu Leben und Werk von Anne Claude Philippe de Thubières, Comte de Caylus (1692-1765) Weimar, Verlag und Datenbank für Geisteswissenschaft, 2006, 570 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008/6 63e année, 2008. p.XVI-XVI. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2008-6-page-XVI?lang=fr.

  • GUICHARD, Charlotte,
2008. Joachim Rees Die Kultur des Amateurs. Studien zu Leben und Werk von Anne Claude Philippe de Thubières, Comte de Caylus (1692-1765) Weimar, Verlag und Datenbank für Geisteswissenschaft, 2006, 570 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008/6 63e année, p.XVI-XVI. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-6-page-XVI?lang=fr.

Notes

  • [9]
    Irène AGHION (dir.), Caylus, mécène du roi. Collectionner les antiquités au XVIIIe siècle, catalogue d’exposition, Paris, INHA, 2002; Nicholas CRONK et Kris PEETERS (éd.), Le comte de Caylus, les arts et les lettres, Amsterdam, Rodopi, 2004.
  • [10]
    Les travaux de Carol GIBSON-WOOD illustrent bien l’évolution de cette tradition : Studies in the theory of connoisseurship from Vasari to Morelli, New York, Garland, 1988, et Jonathan Richardson : Art theorist of the English Enlightenment, New Haven, Yale University Press, 2000. Voir aussi Jaynie ANDERSON, Collecting connoisseurship and the art market in Risorgimento Italy : Giovanni Morelli’s letters to Giovanni Melli and Pietro Zavaritt (1866-1872), Venise, Istituto veneto di scienze, lettere ed arti, 1999.

1 Le comte de Caylus occupe une place à part dans l’histoire des arts visuels. De nombreuses biographies lui ont déjà été consacrées, qui n’ont pas, semble-t-il, épuisé la fascination pour ce personnage : tour à tour antiquaire, archéologue, artiste, connaisseur, homme de lettres, historien de l’art, mécène, moraliste et polygraphe, l’homme échappe aux disciplines et aux nomenclatures. À l’écart des biographies récentes focalisées sur certaines facettes des activités de Caylus  [9], l’originalité du livre de Joachim Rees est de les saisir dans leur ensemble et de les rapporter à une « culture de l’amateur » au XVII Ie siècle. De manière astucieuse, Caylus est présenté comme un « Janus historiographique », tout à la fois héritier d’une culture encyclopédique et pionnier de la spécialisation des savoirs, en particulier de l’art et de l’archéologie. Le paradigme de la transition éclaire toute la trajectoire de Caylus, tourné simultanément vers la création artistique contemporaine à Paris et vers l’art des Anciens, partagé entre l’idéal classique du Grand Siècle et l’art de la Régence. Dans cette perspective, l’auteur est également soucieux d’expliquer la manière dont Caylus, dans un contexte de fragilisation de l’ethos nobiliaire, s’efforce de s’inventer un rôle social dans les mondes de l’art, à l’encontre des attentes liées à son rang (Rollenerwartungen). Cette seconde approche, en termes de rôles sociaux, est présente dans tout l’ouvrage : on voit mal cependant ses fondements méthodologiques, entre emprunts sociologiques et littéraires, ce qui conduit à brouiller parfois la lecture d’un livre dont l’approche toujours érudite et originale éclaire de nouvelle manière une époque clef dans l’histoire des arts.

2 L’auteur s’intéresse d’abord aux différents voyages de formation de Caylus entre 1714 et 1723. Le voyage a un rôle fondateur pour l’amateur car il marque une première émancipation du regard à l’égard des préjugés culturels et le développement d’un mode empirique d’observation, qui joueront un rôle crucial dans ses activités futures d’antiquaire et d’historien de l’art. Privé de la compréhension immédiate par la langue et l’écrit, le voyageur est renvoyé à une expérience empirique « muette » et doit affiner son instrumentarium de la description à travers une vision comparée. Ces analyses montrent bien le rôle du voyage dans l’apprentissage du regard et dans la mise au point d’un protocole de transcription des observations. Elles rappellent les voyages des savants et ouvrent la voie à un portrait de l’historien de l’art en naturaliste. Au-delà de ce constat général, les expériences du voyage sont diverses mais jouent un rôle initiatique. Le séjour en Italie du Nord et la formation artistique quasi professionnelle de Caylus à l’Académie de France à Rome vont nourrir ses réflexions esthétiques. La déception du voyage dans le monde ottoman liée au décalage entre la réalité des sites et la puissance évocatrice des textes des Anciens expliquera son intérêt pour l’iconographie d’Homère. Enfin, ses voyages à Londres lui font découvrir – à la manière de Voltaire – la philosophie moderne, la tolérance religieuse et la monarchie libérale : si on s’éloigne quelque peu des considérations initiales de J. Rees sur l’amateur, celui-ci nous donne aussi à lire des pages intéressantes sur l’esprit français au regard de l’anglomanie dans la première moitié du XVIIIe siècle.

3 Dans un deuxième chapitre, l’auteur montre la difficulté de situer précisément l’image du rôle de l’amateur (Rollenbild des Amateurs). Si la Vie d’Antoine Watteau par Caylus, dont l’aspect autobiographique est mis au jour, permet à l’amateur de se présenter comme un artiste, il insiste aussi sur son privilège, celui de pouvoir parler la « langue de l’art », langue critique faite de conseil et de jugement, qu’il oppose au silence de l’artiste, incapable de se prononcer sur son art. Ensuite, J. Rees livre une étude iconographique de deux portraits du comte de Caylus, dans lesquels il propose de lire deux représentations de l’amateur, l’une en figure fictionnelle inventée par Antoine Watteau et une autre dans un portrait historié de Charles-Antoine Coypel, qui mettrait en évidence la critique, politique et religieuse de Caylus à l’encontre du gouvernement du cardinal Fleury. Ces longs commentaires éclairent sans doute les rapports de Caylus avec les cénacles artistiques et littéraires de son temps, mais on y perd également de vue ce qui caractériserait spécifiquement une figure de l’amateur.

4 Heureusement, les analyses sur la culture du dessin, entre plaisir et utilité, entre théorie et pratique, nous ramènent au cœur de la démonstration de l’auteur. J. Rees s’interroge en effet sur les usages des arts graphiques chez le comte de Caylus. Son œuvre gravé considérable, qui compte plus de trois mille gravures, consiste essentiellement en la reproduction de dessins, et non pas de tableaux. Avec le Recueil Crozat auquel il participe, et dont Francis Haskell a montré l’importance pour l’invention du livre d’art, le dessin entre dans l’ère de la reproduction technique. Paradoxalement, cette reproduction montre la valeur nouvelle du dessin, promu au plein statut d’œuvre d’art, refuge de la liberté et du génie de l’artiste. Le fac-similé aiguise la conscience d’une différence entre l’original et la copie. Il participe plus largement à une « culture du manuscrit » et à une fascination de la main et de l’autographie, dont il trouve un très bel emblème dans une gravure au trait de Caylus reproduisant un dessin de Michel-Ange qui représente une main en dessinant une autre. Riche de fortes analyses, ce stimulant chapitre ouvre la voie à une anthropologie culturelle du dessin au XVIIIe siècle et se présente comme une contribution à une histoire des media dans l’histoire de l’art (« Mediengeschichte kunsthistorischer Verfahren »). Il s’inscrit pleinement dans le renouvellement actuel d’une histoire du connoisseurship, fondée sur une étude socio-historique des acteurs, des pratiques et des supports, textuels et visuels, plutôt que sur une histoire intellectuelle des idées et des textes critiques  [10].

5 Avec le sculpteur Edme Bouchardon, J. Rees complète la trilogie des relations de Caylus avec les artistes de son temps. Après Watteau et Coypel, Bouchardon est l’occasion pour l’auteur d’étudier le rôle de l’amateur dans la promotion d’une réputation artistique. Surtout, Bouchardon serait la clef pour comprendre l’intérêt apparemment paradoxal de Caylus pour le genre poissard et la simplicité de l’antique. On suit moins l’auteur lorsqu’il explique cet intérêt en comparant l’amateur à un observateur étranger au peuple parisien comme au « pays éloigné de l’Antiquité ». Ce retour au paradigme du voyage nous ramène à une définition moins convaincante de l’amateur défini dans une quête personnelle souvent contraire aux conventions sociales.

6 La fin du livre éclaire l’action institutionnelle de Caylus à l’Académie des inscriptions et belles-lettres et à l’Académie royale de peinture et de sculpture, à travers les différents prix institués par l’amateur : prix d’expression, d’ostéologie et de perspective, etc. Leur impact sur la pratique et la théorie artistiques (définition de l’expression des passions, importance du modèle d’après nature) montrent le rôle de l’amateur dans l’enseignement académique des arts. En réinscrivant l’Académie royale de peinture dans l’ensemble du système académique, l’auteur met en valeur la circulation des modèles académiques : cela donne des pages intéressantes sur une histoire culturelle du concours académique mis en rapport avec un renouveau de la culture de l’émulation propre aux Anciens.

7 En dépit d’une bibliographie souvent ancienne, le livre s’impose donc comme une biographie de référence sur Caylus. Il met en valeur la diversité des supports (textes, images, objets) et des genres de textes (récit de voyage, littérature de fiction, textes savants, correspondance) caractéristiques de l’amateur. L’œuvre littéraire de Caylus, jusqu’alors considérée comme simple divertissement, est traitée comme une production savante, et rapportée à sa conception de l’art et de l’Antiquité. On regrette cependant qu’au terme du livre, ces pratiques multiformes renvoient davantage à une idiosyncrasie qu’à un modèle social et politique de l’amateur. Mais sans doute le genre de la biographie permettait-il mal de résoudre ce moment historique d’un dilemme dans l’histoire des savoirs, partagée entre spécialisation des disciplines et héritage d’une culture universelle.

8 CHARLOTTE GUICHARD


Date de mise en ligne : 01/02/2009