Gabriel Zeilinger, Lebensformen im Krieg. Eine Alltags-und Erfahrungsgeschichte des süddeutschen Städtekriegs 1449/50 Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2007, 285 p.
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- BUCHHOLZER, Laurence,
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- Buchholzer, L.
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1 En juillet 1449, à la suite de nombreux accrochages juridiques entre Nuremberg et son puissant voisin le margrave de Brandebourg, s’ouvrit l’un des plus grands conflits militaires que connut la Haute-Allemagne au XVe siècle. Pendant un an, la ligue urbaine souabe et franconienne et plusieurs centaines de princes et nobles s’affrontèrent sur un vaste territoire situé entre la Forêt-Noire et la Forêt de Bavière. Connue dans l’historiographie sous le nom de « seconde guerre des villes » ou de « première guerre margraviale », cette lutte correspond à l’apogée sanglant d’une guerre de principes, où la propagande compta autant que les armes, entre princes d’empire et villes impériales. En dépit de son importance, ce conflit n’avait suscité jusque-là que des récits événementiels et des histoires politiques régionales.
2 Gabriel Zeilinger tourne résolument le dos à cette tradition et à l’histoire-bataille en restreignant le déroulement de la guerre à une dizaine de pages en début d’ouvrage. Il ambitionne de dépeindre une guerre au quotidien et de restituer le vécu de ceux qui y furent impliqués. Ce qui rattache l’ouvrage à l’un des courants de l’Alltagsgeschichte : l’Erfahrungsgeschichte, une histoire de l’expérience vécue, fondée sur le souvenir et les écrits que laissèrent les protagonistes, à titre individuel ou collectif. L’abondance des sources et leur bonne conservation autorisent une telle démarche; G. Zeilinger en a consulté un grand nombre au terme d’une patiente collecte dans les archives souabes et franconiennes. Afin de saisir le quotidien des deux camps, et ce à tous les niveaux de la société, il convoque registres municipaux, lettres, poèmes et pamphlets, comptes, mémoires administratifs et militaires... dont il livre plusieurs extraits inédits en annexe.
3 L’histoire du quotidien touche au concret et à la vie ordinaire, des thématiques que G. Zeilinger décline dans la troisième partie de l’ouvrage. Il y analyse successivement l’organisation militaire, la mise en défense, le ravitaillement, les stratégies militaires, le renseignement ou encore le bilan humain et matériel. C’est là que le lecteur sera le plus sensible à l’inégalité de la documentation. Sur ces « pauvres gens » qui, aux dires du chroniqueur augsbourgeois Burkard Zink, supportèrent tout le poids de la guerre, il faut se résoudre à ne disposer que du témoignage des donneurs d’ordres. Les milieux princiers eux-mêmes font pâle figure à côté de la documentation urbaine. Si la « première guerre margraviale » ne fit pas clairement de vainqueurs, Nuremberg a assurément remporté une bataille essentielle, celle des mots et de la mémoire. La ville déploie également un contrôle renforcé dans ses murs et sur son territoire. Aux réunions du petit conseil, devenues journalières, se super-pose un gouvernement de guerre capable de prendre des décisions souveraines, de contrôler la communication et de superviser l’industrie de l’armement ou les prix. Soumises à un couvre-feu, les populations s’inscrivent dans un réseau dense de quartiers administratifs et de « commanderies des ruelles ». Beaucoup de mesures sont expérimentées pour l’occasion, et certaines furent, après la guerre, prorogées ou réitérées. L’extraordinaire de guerre devint ordinaire – ce que l’on constate aussi dans les finances où la ville dût recourir longtemps aux expédients. Au-delà du cas local, le lecteur trouvera dans ces pages, soucieuses du détail, d’intéressants points de comparaison avec d’autres villes en guerre.
4 La quatrième et dernière partie de l’ouvrage s’intéresse aux groupes sociaux et à leur vécu de la guerre. Le lecteur peut être surpris de prime abord par l’analyse organisée autour de catégories sociales « classiques » (noblesse rurale, noblesse urbaine, paysans, clercs), que vient tout juste nuancer un aperçu des groupes générés par la guerre, tels les mercenaires et les prisonniers. Ces classifications renvoient davantage à l’histoire sociale d’Erich Maschke qu’aux méthodes micro-historiques de l’Alltagsgeschichte. Commencer par le haut, par les groupes qui dominent et qui décident de la guerre, est aussi déroutant quand on sait que l’Alltagsgeschichte a une nette préférence pour les anonymes de l’histoire. Une faute de méthode ?
5 À lire l’ouvrage de près, la démarche révèle à l’inverse une bonne compréhension des buts que s’assigne l’histoire du quotidien : être non pas l’histoire de ceux qui sont en bas, mais une histoire au plus près des acteurs et de leurs témoignages. La lecture du développement, qui fait la part belle au suivi de destins individuels, le confirme. Les groupes sociaux envisagés par G. Zeilinger ne sont ni des catégories figées ni des entités statistiques, mais des ensembles mouvants, en construction permanente. À la lumière des travaux de Klaus Graf et de Joseph Morsel, l’auteur montre précisément comment l’hostilité à l’égard des villes a été un slogan intégrateur pour la noblesse qui surmonte, au moins le temps du conflit, le contraste entre princes et petite noblesse. S’il faut un ennemi commun, qu’il s’agisse des « villes aux pieds bouseux » ou des nobles « sans foi, ni loi », c’est parce que les groupes sociaux ne font pas corps, ce que manifestent par exemple l’effacement des sociétés de chevalerie et l’inefficacité de la ligue urbaine souabe. La multiplicité des liens vassaliques, l’attrait que pouvait représenter une solde fixe pour de petits nobles ruraux dessinent des lignes de fracture au sein même des familles de petite noblesse. Élément moins connu d’une historiographie urbaine qui a encore trop tendance à voir les élites municipales comme un tout, la noblesse urbaine connaît des tiraillements similaires. La guerre s’accompagne d’un profond renouvellement de la classe politique et de l’ascension d’hommes nouveaux à Nuremberg, ou encore de troubles politiques et sociaux à Rothenburg ob der Tauber. Dans des familles urbaines qui cultivent des liens de service étroits avec la noblesse franconienne et un mode de vie « féodal », à l’instar des Rummel, le conflit crée des tensions et fait peser sur certains l’ombre de la collaboration avec l’ennemi.
6 Dès lors qu’il s’agit des femmes et des paysans, l’historien butte sur le manque de sources directes. G. Zeilinger parvient cependant à nous faire revivre des bribes de leur histoire. Les épouses colportent des nouvelles de guerre et tiennent les cours princières. Abbesses et nobles dames intercèdent pour leurs sujets en réclamant réparation auprès des combattants des deux camps. Quant aux paysans, ils sortent de leur rôle de victimes. Ils subissent certes au premier chef la violence matérielle et physique de la guerre; la peur est leur quotidien. Mais les dévastations induisent une nouvelle redistribution des taxes seigneuriales, plus profitable aux dépendants; certains fermiers sont désormais en mesure de refuser les conditions qu’on veut bien leur poser. Des communautés villageoises comme celle d’Alerheim s’en vont quérir des protecteurs chez les adversaires de leurs autorités tutélaires... La vision doloriste s’efface au profit d’un portrait de groupe, qui n’en est pas pour autant révolutionnaire ou contestataire. Des inconnus, comme Cuntz Weber ou Margarethe von Ellrichshausen, deviennent tout simplement des acteurs de l’histoire.
7 LAURENCE BUCHHOLZER-REMY
Date de mise en ligne : 21/11/2008