Dominique Casajus, Henri Duveyrier. Un saint-simonien au désert, Paris, Ibis Press, 2007, 293 p.
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- TRIAUD, Jean-Louis,
- Triaud, Jean-Louis.
- Triaud, J.-L.
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1 Pourquoi s’intéresser à Henri Duveyrier, décédé il y a plus d’un siècle ? Pourquoi l’ethnologue Dominique Casajus s’est-il soudain fait historien ? Pourquoi parler de « saint-simonien au désert » quand on connaît les réticences de Duveyrier à l’égard de ses premiers mentors ? Telles sont les questions que l’on se pose en ouvrant cet ouvrage.
2 Le titre primitif était plus juste, mais sans doute trop allusif : « Henri Duveyrier. Un destin saharien d’un saint-simonien rebelle ». Duveyrier ne cessa, en effet, de se rebeller, non sans culpabilité, contre ses parrains saintsimoniens, contre le père Enfantin notamment, guide autoritaire dont le pouvoir jaloux s’étendait à tous ses disciples.
3 Après avoir perdu très tôt sa mère anglaise, le jeune Henri fut envoyé à quatorze ans suivre des études en Bavière. Cette éducation le prédisposa pour toute sa vie à une vision du monde ouverte et généreuse. Il fit ensuite, à dix-sept ans, un premier voyage de six semaines en Algérie, en bordure du désert, puis passa une année en Angleterre, où il rencontra Heinrich Barth, l’explorateur. À dix-neuf ans, fortement soutenu par les réseaux saint-simoniens, il partit pour le grand voyage de sa vie, dans les contrées inexplorées du Sahara occupées par les Touaregs. C’est alors la rencontre du jeune homme et d’Ikhenoukhen, chef ajjer déjà âgé. Quelle image plus romantique que cette rencontre du « vieux chef et l’enfant » (p. 75) ? Parti de Philippeville en mai 1859, Duveyrier est à Ghardaïa en juin, avant de rester sept mois chez les Ajjer, seul, en terrain inconnu. Il est de retour à Tripoli le 2 septembre 1861. C’est moins que les « trois ans dans le désert » annoncés par la quatrième de couverture, mais cela reste un exploit. C’est aussi une première en milieu touareg. Rentré épuisé, Duveyrier est pris en mains, à Alger, par le docteur Auguste Warnier, un saint-simonien directif qui lui administre des remèdes de cheval et prend aussi sous son contrôle la rédaction de l’ouvrage. On connaît les phrases fameuses de sa lettre à Charles, le père d’Henri, en février 1862 : « Le volume sera bien d’Henry, mais fait et digéré par un homme qui sait où commence et où finit ce que le public désire d’abord savoir [...]. Avec les éléments qu’Henry rapporte, avec ce qu’une expérience de vingt années d’étude et de publicité algérienne m’a donné, beaucoup de questions douteuses recevront une solution. » (p. 110-111).
4 Duveyrier a « parfois ressemblé à ce qu’on a plus tard appelé un ethnologue » (p. 75), et D. Casajus d’évoquer le « hiatus » entre le moment du terrain et celui de la rédaction, ce « temps de déréliction » que « beaucoup d’entre nous ont connu ». « Duveyrier en aura éprouvé, sous la forme d’un effondrement de toutes ses facultés, une version radicale » (p. 136). Voici donc, aux yeux de D. Casajus, qui n’échappe pas à l’identification avec son héros, un précurseur dans le métier et un compagnon d’épreuve.
5 Un moi souffrant, la juvénilité, la maladie, et un exotisme neuf, ce sont là autant de signes de reconnaissance du romantisme du XIXe siècle. Il n’y manque plus qu’un amour impossible, celui avec Félicie, beaucoup plus âgée que lui, et dont D. Casajus démontre bien, archives en main, qu’elle était la maîtresse cachée du père Enfantin, tout en laissant dire, pour les convenances, qu’elle était sa fille. Voici donc le jeune rebelle détournant, en secret, la « fille » et compagne du « père », en une sorte de rapt mythologique. En 1892, se sentant abandonné et écorché par la vie, Duveyrier se donne la mort d’un coup de revolver. C’est donc cette figure éminemment romantique, bien que le mot ne figure pas dans le livre, qui s’impose au lecteur, et cela dès la photo de couverture, quand il a vingt-deux ans.
6 Ce poids du romanesque mis à part, ce livre revisite plusieurs dossiers dans lesquels Duveyrier fut un acteur connu. Avec son ouvrage de référence, Les Touareg du Nord (1864), Duveyrier fonde, en France, les études touarègues. Il est aussi le diffuseur de la « légende noire » de la Sanûsiyya. Il est enfin – position stratégique dans les entreprises d’exploration – le président de la Commission centrale de la Société de géographie (1882), son institution de prédilection depuis 1864. Soucieux d’une ouverture à l’islam, « religion grande et belle dans son essence » (p. 240; l’éducation saint-simonienne n’est pas loin), Duveyrier se livre aussi, à partir de 1869, à des essais dérisoires de « politique musulmane ». Il suit l’air du temps, se préoccupant de la question des confréries, quitte à se faire reprendre par Ismaÿl Urbain, un saint-simonien indigénophile converti à l’islam, qui est l’antithèse du docteur Warnier. Il imagine même une fondation pour diffuser un « islam tolérant ». De cette quête d’un islam sur mesure, il ne sortira finalement que le médiocre factum contre la confrérie Sanûsiyya, en 1884. Pour mieux conjurer cette Sanûsiyya, chargée de tous les maux, Duveyrier se fait le propagandiste d’une Tijâniyya bienveillante. Cette opposition, appelée à une certaine fortune, apparaît dès la rédaction de son livre de 1864. Il se flattera même d’avoir été admis dans la Tijâniyya, transformant ainsi l’hospitalité du cheikh de Temâssin, en 1860, en une reconnaissance quasi mystique. Cette production islamologique de Duveyrier brouille assurément son œuvre. Il avait cessé d’être ethnologue et était passé, en amateur, du côté des « Affaires musulmanes ». Dans ce registre-là, son pamphlet contre la confrérie d’al-Sanûsî ne faisait d’ailleurs plus le poids face à l’ouvrage de Louis Rinn, Marabouts et Khouan, paru la même année.
7 À partir de 1869, les meurtres d’Européens au Sahara, qui culminent avec le massacre de la mission Flatters (1881), sont apparus comme un démenti à l’image chevaleresque des Touaregs que Duveyrier avait contribué à répandre. Il n’eut de cesse, dès lors, de protéger ses amis ajjer et de les exonérer de l’opprobre, en renvoyant d’abord les responsabilités des désastres aux Imanghasaten, rivaux ajjer d’Ikhenoukhen, aux Touaregs du Hoggar, concurrents traditionnels, ou aux Ouled Sidi Cheikh. Mais c’est la Sanûsiyya, diabolisée dès 1861, qui allait servir d’ultime exutoire. C’est elle, croyait-il, qui avait détruit l’innocence des jours perdus, ceux où le jeune homme courageux s’immergeait dans l’Ajjer. Mais si Duveyrier, à la fin de sa vie, fut ainsi victime d’une théorie du complot, de « ses hallucinations » (p. 246) qui l’emportèrent intellectuellement, il ne s’agissait pas seulement d’une dérive personnelle. Comme l’écrit D. Casajus, à propos de l’islam, « les fantômes dont l’Occident peuple ses cauchemars ont tous un air de famille » (p. 232). Duveyrier en donne un exemple qui vaut enseignement.
8 D. Casajus souligne à cet égard que Duveyrier n’avait aucune conscience des dommages causés, entre-temps, sur les populations par la conquête française. Duveyrier était un explorateur d’avant la conquête. À sa mort, le partage de l’Afrique battait son plein. Lui qui avait présenté les Touaregs comme des êtres nobles, en qui la France pouvait trouver des alliés loyaux, n’était plus l’homme de la situation, et on le lui avait fait sentir.
9 Ce livre parle peu des Touaregs. D. Casajus a choisi de parler de l’homme qui a parlé aux Touaregs. Sur ce terrain, un autre nom s’impose, celui de Charles de Foucauld. Duveyrier avait passé quelques mois chez les Touaregs, le second y passera onze ans. Les deux hommes avaient noué des relations d’amitié qu’illustrent leurs correspondances. Le père de Foucauld, qui avait dix-huit ans de moins que Duveyrier, deviendra son continuateur. C’est précisément par la vie de l’ermite que D. Casajus avait commencé ses investigations biographiques, trouvant le ton juste pour décrire ce personnage victime de son hagiographie, et c’est après cette première reconnaissance que, à peine « sorti » de la vie de Foucauld, il est passé à celle de Duveyrier, s’intéressant, dans les deux cas, aux carnets de route et aux lettres, au détail des travaux et des jours, plus qu’au commentaire de leur production magistrale. On reconnaît là la démarche propre à l’ethnologue.
10 Qu’on nous permette, pour terminer, de signaler de bien minces scories. D. Casajus semble accréditer une traduction du terme de respect Sîdi et Sîd par un christianisant « révérend » (p. 95, no 2). Il s’agit là d’une survivance des assimilations chrétiennes qui proliféraient à l’époque pour désigner les institutions musulmanes (« couvent » pour zâwiya, « moines » pour ikhwân, etc.). Croisant d’autre part, dans une lettre de Duveyrier de 1871, un A. Lambert, pourtant qualifié de in Algeria regnante, D. Casajus en fait le « saint-simonien Alexandre Lambert » (p. 179, no 2) alors qu’il s’agit du préfet Alexis Lambert, commissaire extraordinaire de la République à la même date. Enfin, Derrécagaix est écrit « Derregagaix ».
11 À l’actif de l’auteur, il convient surtout de souligner une remarquable prospection d’archives. Outre les Archives nationales (vingt-cinq cartons d’archives personnelles de Duveyrier) et la bibliothèque de l’Arsenal (archives saint-simoniennes), tous fonds déjà connus, il a recherché des héritiers de Duveyrier et de ses proches. Ces enquêtes auprès de trois familles ont permis de faire surgir plusieurs centaines de lettres et documents, auxquels René Pottier, l’auteur du très conformiste Un prince saharien méconnu (1938), avait fait quelques allusions. On reconnaîtra là l’un des apports majeurs de cet ouvrage.
12 D. Casajus a été fasciné par Duveyrier et il nous entraîne à sa suite dans la quête d’un père fondateur. Il est bon qu’une « tribu », la sienne, dresse les portraits de ses ancêtres. C’est à une cérémonie de ce type qu’il nous convie dans ce beau travail.
13 JEAN-LOUIS TRIAUD
Date de mise en ligne : 01/09/2008