Hélène Blais, Voyage au grand océan. Géographies du Pacifique et colonisation, 1815-1845, Paris, Éd. du CTHS, 2005, 351 p.
Page XIV
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- MOHAMED-GAILLARD, Sarah,
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- Mohamed-Gaillard, S.
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1 Dans cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat, Hélène Blais analyse onze voyages effectués par la Marine française à travers l’océan Pacifique entre 1817 et 1845. Placées dans la lignée des grands voyages d’exploration du siècle des Lumières, ces circumnavigations financées par le ministère de la Marine et des Colonies relevaient d’une « politique de prestige visant à redorer le blason de la Marine » (p. 53).
2 Du départ de Louis Henri de Freycinet en 1817 au retour de Jules Dumont d’Urville en 1840, H. Blais analyse l’invention d’une géographie de l’Océanie tout en interrogeant les « interactions entre les savoirs géographiques et l’expansion coloniale » (p. 8). Au travers d’archives riches et variées, l’auteur décortique finement la façon dont les navigateurs français ont appréhendé et représenté un espace en cours de définition. Situé au croisement de l’histoire maritime, de l’histoire de la colonisation et de l’histoire de la géographie et des sciences, cet ouvrage, qui refuse d’associer d’emblée la construction géographique aux ambitions coloniales, questionne en trois temps le passage du voyage à l’occupation coloniale.
3 L’auteur présente d’abord les origines du voyage. Il s’agit à la fois de comprendre l’organisation et les motivations de ces circumnavigations tout en cherchant à saisir en quoi l’océan Pacifique « représente un terrain de choix pour la Marine » (p. 18). Relancés sous la monarchie de Juillet et la Restauration, les voyages de la Marine française se déroulent sous le double signe de la politique étrangère et de la science. Bien que placés dans la lignée des voyages de James Cook et de Louis Antoine de Bougainville, ces équipages n’embarquent pas de savants civils et les marins doivent combiner les tâches de navigation et d’observation. L’organisation des voyages, leurs itinéraires et les instructions politiques et scientifiques assignées aux navigateurs font l’objet d’une présentation minutieuse.
4 H. Blais s’arrête ensuite sur les méthodes de travail de ces marins-observateurs afin de restituer les conditions de l’élaboration des connaissances tirées de ces onze voyages : il s’agit non seulement de comprendre les conditions dans lesquelles sont récoltées les informations mais aussi la façon dont l’expérience de terrain est transformée en discours scientifique. Les regards portés sur cet espace océanique sont analysés en dehors de toute considération ethnologique sur les populations océaniennes. Si l’océan Pacifique n’est plus un espace inconnu, il reste toutefois largement à définir comme en témoigne l’évolution de ses dénominations et de ses délimitations : Mers du Sud, Grand Océan, Océanique... L’espace Pacifique est ainsi peu à peu construit par les divers regards que portent sur lui les Européens et l’auteur parvient parfaitement à démontrer « l’invention d’une géographie du Pacifique par les voyageurs » (p. 13). En outre, la constitution de ce savoir nécessite la transformation en texte des observations de terrain et l’auteur interroge la valeur des savoirs fragmentaires produits par chacune de ces onze circumnavigations.
5 Reste enfin à déterminer l’utilisation de ces connaissances et représentations de l’espace Pacifique. L’auteur examine les interactions entre la construction d’un savoir géographique et la décision des autorités françaises de coloniser le Pacifique. Alors que Dumont d’Urville achève son premier voyage, l’océan Pacifique devient une zone de convoitises européennes. La France tente de coloniser la Nouvelle-Zélande au moment même où la couronne britannique prend possession de l’archipel, crée la station navale du Pacifique en 1841, et où son commandant Abel Dupetit-Thouars prend possession des îles Marquises et de Tahiti en 1842. Si les comptes rendus de voyages ont souvent appelé le gouvernement à agir en faveur de la colonisation dans le Pacifique, force est de constater que « les îles qui attirent l’attention des voyageurs dans les années 1820 et 1830 ne sont pas nécessairement celles qui vont faire l’objet de prise de possession » (p. 234). Les autorités développent donc après coup un discours sur l’utilité de ces colonies et l’analyse montre bien que « pour ou contre les possessions françaises d’Océanie, l’espace dans toutes ses dimensions est au centre du débat sur la colonisation des îles polynésiennes. Ces visions s’opposent et se répondent dans une géographie malléable et sujette à diverses interprétations. L’île se prête particulièrement au débat, elle peut être à la fois, dans le discours, un espace de protection et d’isolement, un lieu ouvert à toutes les influences ou une terre en retrait du monde » (p. 289).
6 Si nous pouvons déplorer la qualité décevante des illustrations, cette étude d’une grande rigueur scientifique est essentielle à plus d’un titre. Elle a en effet le double mérite de se consacrer à une région encore délaissée par les historiens et de s’intéresser à une période encore peu explorée par les océanistes, celle comprise entre les grandes circumnavigations du XVIIIe siècle et le début de la colonisation de l’Océanie. Enfin, elle contribue à la connaissance de la construction des géographies des espaces non européens et à l’analyse des liens entre géographie et colonisation. Ainsi, l’océan Pacifique témoigne des limites de l’instrumentalisation de la géographie à des fins politiques puisque « les territoires devenus français ne sont jamais ceux qui ont retenu l’attention des récits géographiques » (p. 310) et l’auteur de souligner « l’importance relative des reconnaissances géographiques dans l’acte colonial » (p. 309).
7 La connaissance géographique des îles n’a donc pas constitué pour la France un argument essentiel du passage d’une politique de présence à une prise de possession. Il s’agissait bien plus pour la France d’imiter et de limiter l’expansion de la Grande-Bretagne sans se heurter frontalement aux ambitions de ce rival. L’étude d’H. Blais contribue à démontrer que la politique coloniale de la France en Océanie a davantage relevé d’opportunités saisies que d’un projet prédéterminé. Dès lors, « la géographie n’a pas seulement été oubliée, elle a été volontairement ignorée puis repensée en fonction de nouvelles réalités politiques » (p. 310).
8 SARAH MOHAMED-GAILLARD
Date de mise en ligne : 01/08/2008