Compte rendu

Perrine Mane, Le travail à la campagne au Moyen Âge. Étude iconographique, Paris, Picard, 2006, 471 p.

Page XXXI

Citer cet article


  • Polo de beaulieu, M.-A.
(2008). Perrine Mane, Le travail à la campagne au Moyen Âge. Étude iconographique, Paris, Picard, 2006, 471 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 63e année(2), XXXI-XXXI. https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-2-page-XXXI?lang=fr.

  • Polo de beaulieu, MARIE Anne.
« Perrine Mane, Le travail à la campagne au Moyen Âge. Étude iconographique, Paris, Picard, 2006, 471 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008/2 63e année, 2008. p.XXXI-XXXI. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2008-2-page-XXXI?lang=fr.

  • POLO DE BEAULIEU, MARIE Anne,
2008. Perrine Mane, Le travail à la campagne au Moyen Âge. Étude iconographique, Paris, Picard, 2006, 471 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008/2 63e année, p.XXXI-XXXI. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-2-page-XXXI?lang=fr.

1 Le travail de Perrine Mane s’inscrit dans l’effort somme toute assez récent des historiens pour écrire l’histoire des « humbles », ceux qui vivent et meurent en ne laissant à la postérité que des traces ténues et longtemps ignorées. De nouvelles techniques et sciences auxiliaires (carpologie, palynologie, dendrochronologie) permettent de reconstituer leur environnement. Leur état physique se laisse deviner grâce à l’ostéologie, leur habitat se découvre dans les fouilles archéologiques, leurs vêtements et leurs mobiliers sont parfois repérables dans les inventaires après décès; mais comment dire les gestes, les rythmes du travail, les outils ? Les textes de la pratique tels que les chartes, les comptes seigneuriaux, les archives notariales n’évoquent bien souvent que le cadre juridique du travail agricole ou ses fruits sur lesquels pèse la fiscalité seigneuriale.

2 P. Mane se propose de combler ce vide en portant un regard d’historienne sur les innombrables images que nous a laissées le Moyen Âge, et qui comportent très souvent des scènes de la vie des campagnes. Avec toute la prudence méthodologique qu’impose ce type particulier de source, sujette aux conventions esthétiques, aux mises en scène convenues, P. Mane tente de recréer cette culture matérielle en se focalisant sur les techniques agricoles. Le comparatisme est l’un des points forts de cette recherche qui s’étend à la France, l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays nordiques, la Bohême, l’Italie et l’Espagne et couvre une large période : du IXe au XVIe siècle. Ce choix permet de raisonner sur des séries de manière à repérer les poncifs et extraire les realia pertinents.

3 La Bible offre des épisodes largement reproduits et illustrés : Adam et Ève au travail (parfois accompagnés par Abel et Caïn), Noé et sa vigne, les nombreux bergers de l’Ancien Testament (Abraham, Lot, Moïse, David) et ceux de la nativité dans le Nouveau. Les paraboles du Christ en lien avec la vie rurale (le semeur, l’ivraie, la brebis perdue, etc.) ont été maintes fois représentées. L’hagiographie, les miracles de la Vierge, les vertus constituent autant de gisements iconographiques, auxquels il faut ajouter les calendriers, les saisons, les ouvrages d’agronomie, les traités d’hippiatrie et d’hippologie, les traités cynégétiques, les encyclopédies en tout genre, les cartulaires enluminés, l’armorial de Guillaume Revel, les traités d’astrologie, les recueils de proverbes, de fables, de récits mythologiques, les récits de voyages, les livres de morale, les romans et les pastourelles, etc. Cette énumération, loin d’être exhaustive, donne une idée de l’ampleur du corpus rassemblé : 3 000 images sur des supports variés, mais en privilégiant l’enluminure. Pour chaque type de source, P. Mane évoque son histoire propre, son aire de production et de diffusion en insistant toujours sur la rupture du XIIIe siècle, « vers plus de réalisme ». Chaque image est précisément datée, localisée et attribuée dans la mesure du possible. Les sources iconographiques sont, autant que faire se peut, confrontées aux sources textuelles.

4 Sont ainsi successivement analysés la céréaliculture, la vigne, les légumes du jardin potager, le bûcheronnage, enfin l’élevage et le gardiennage des bêtes. Les titres de chapitres sont souvent constitués à partir de proverbes qui évoquent un calendrier agricole. Ainsi, la Saint-Barnabé (11 juin) est associée au semis des navets et à la faux dans le pré. La juxtaposition de tous ces proverbes pourrait sans doute esquisser un calendrier fin des activités agricoles. On regrette de ne pas connaître leur provenance et leur datation. Pour chaque chapitre, l’auteure évoque le contexte historique propre au domaine étudié (évolution des techniques, géographie de la production, etc.); elle décrit ensuite les images du corpus retenu, les saisons, les acteurs, les instruments, les gestes et les techniques. Une somme colossale de connaissances est ici rassemblée, avec une attention remarquable au vocabulaire : on pourrait en tirer un véritable glossaire. Le timon de la charrue peut s’appeler aussi age, chambige, haie (p. 107); les échalas des vignes sont aussi nommés paisseaux, charniers, affiches, carassons (p. 188).

5 Les données iconographiques sérielles permettent de repérer des apparitions (celle du joug frontal pour les bœufs sur la mosaïque d’Otrante vers 1160, celle de la prairie artificielle seulement au XVIe siècle), des disparitions (l’araire devient minoritaire dans les zones septentrionales seulement au XIIIe siècle), et des évolutions. L’Europe du Centre et du Nord est résolument tournée vers l’élevage bovin, tandis que l’Europe méditerranéenne se consacre à l’élevage ovin, avec une exception : l’Angleterre. La fiabilité de la source iconographique est corroborée par le fait que ces séries correspondent aux données climatiques : au sud de Pérouse, aucun calendrier ne représente des prés de fauche. Les dates des moissons et des semailles correspondent aux climats locaux. Ces images sont également un fidèle reflet des données botaniques : aucune figue n’y est représentée en France alors qu’elles abondent en Italie. Elles donnent une idée assez réaliste des techniques agricoles, comme le battage du grain ou les soins de la vigne, et des cultures spécifiques, comme la châtaigne qui est beaucoup exploitée dans le Nord de l’Italie. Au fil des chapitres, P. Mane insère une histoire du genre; la répartition du travail entre les hommes et les femmes est finement analysée : le semeur, le moissonneur à la sape et le vigneron sont toujours des hommes, souvent d’âge mûr, tandis que les femmes manient la faucille et récoltent les légumineuses. Quand une image met en scène une femme qui sème, c’est une personnification de la déesse Cérès (Speculum Virginum de Conrad d’Hirsau, XIIe siècle).

6 Cependant, P. Mane signale les limites de ces sources iconographiques, notamment dans le domaine de l’élevage : elles ne permettent pas de repérer les différentes espèces. D’autre part, les influences artistiques peuvent exporter des objets dans les images, sans qu’ils le soient dans la réalité. C’est ainsi que les cuves en pierre (lacus vinarius) utilisées par les vignerons italiens apparaissent dans des manuscrits français sous influence italienne. Il faut donc une double compétence en histoire des techniques agricoles et en histoire de l’art pour accomplir une critique aussi fine du document iconographique.

7 Enfin, P. Mane signale des écarts entre la réalité du monde agricole et les images : l’usage du cheval dans les labours est attesté dans les textes dès le XIe siècle, mais bien plus tard dans l’iconographie. En effet, le phénomène de la copie d’un manuscrit à l’autre peut expliquer la lenteur des iconographes pour enregistrer une nouveauté technique. De plus, certaines représentations de charrue sont aberrantes, elles seraient inutilisables ! Enfin, ces images ont omis des moments clés des travaux agricoles : les défrichements, le drainage, le fumage, l’écobuage, l’effanage, la conservation des grains et le provignage. P. Mane en conclut : « Il faut admettre que la transcription précise des realia est loin d’être le souci majeur des artistes médiévaux » (p. 419). Pourtant, à la fin du Moyen Âge, elle constate « l’éveil à un certain naturalisme » (p. 423) notamment dans les peintures flamandes, attentives à l’apparition de la houlette des bergers, à l’usage de la hotte pour porter le vin, etc.

8 En revanche, l’image des paysans reste somme toute idéale : ils paraissent en bonne santé et sont correctement vêtus. Nulle trace des disettes et des humiliations imposées par les agents du seigneur.

9 Cette belle étude, richement illustrée, nous a convaincus de l’intérêt de rechercher les realia dans les images médiévales. Cependant, les statistiques sur des documents aux statuts aussi différents méritent d’être utilisées avec prudence. Un tableau de répartition des sources iconographiques par siècle, par genre, par région permettrait sans doute de pondérer les pourcentages obtenus. Enfin, on ne peut qu’être surpris par des affirmations par trop générales comme « les images en relation avec l’agriculture ne se présentent en rien comme des traductions visuelles de notions abstraites » (p. 417), ce qui peut surprendre vu le nombre d’images issues d’ouvrages religieux dans lesquels abondent les pressoirs mystiques et autres illustrations de ce type. La signification peut renvoyer à « des notions abstraites » même si l’image offre à l’historien des realia une représentation pertinente d’un état de la technique à une époque et dans une région données. D’autre part, la question de la temporalité dans les images pourrait être posée en termes plus nuancés que l’affirmation énoncée par l’auteure selon laquelle « alors que la miniature, le tableau ont tendance à se limiter à l’instant, la durée est restituée par les séquences successives des cycles muraux » (p. 89). En réalité, les nuances des interprétations présentées tout au long de cette somme montrent à quel point ces quelques généralités sont à relativiser.

10 MARIE ANNE POLO DE BEAULIEU


Date de mise en ligne : 01/05/2008