Compte rendu

Christian Jouhaud, Sauver le Grand-Siècle ? Présence et transmission du passé, Paris, Le Seuil, 2007, 312 p.

Page IV

Citer cet article


  • Giavarini, L.
(2007). Christian Jouhaud, Sauver le Grand-Siècle ? Présence et transmission du passé, Paris, Le Seuil, 2007, 312 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 62e année(4), IV-IV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2007-4-page-IV?lang=fr.

  • Giavarini, Laurence.
« Christian Jouhaud, Sauver le Grand-Siècle ? Présence et transmission du passé, Paris, Le Seuil, 2007, 312 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2007/4 62e année, 2007. p.IV-IV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2007-4-page-IV?lang=fr.

  • GIAVARINI, Laurence,
2007. Christian Jouhaud, Sauver le Grand-Siècle ? Présence et transmission du passé, Paris, Le Seuil, 2007, 312 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2007/4 62e année, p.IV-IV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2007-4-page-IV?lang=fr.

Notes

  • [1]
    PAUL BÉNICHOU, Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1948.

1 Le sujet de ce livre intriguant n’est pas tant de savoir s’il faut, ou si l’on peut « sauver le Grand-Siècle », comme semble l’annoncer son titre, mais de dire quels textes nous donnent en particulier l’accès le plus juste, le plus vrai, le plus sensible à ce passé du XVIIe siècle auquel son statut de Grand Siècle fait en partie écran. « Nous » : historiens sans doute, littéraires tout aussi bien, tant il est vrai que le livre de Christian Jouhaud met en question l’histoire comme discipline de savoir, et accorde à l’écriture littéraire, sinon à la littérature, le pouvoir de rendre présent ce qui est passé, absent ou mort. Car, significativement, le livre confond ces deux objets du travail historien.

2 Cet ouvrage est donc moins un livre d’histoire qu’un essai sur la manière dont a été écrite l’histoire du XVIIe siècle, et dont il est encore possible de la récrire. Initialement conçu pour une collection des éditions du Seuil destinée à savoir ce qu’il reste aujourd’hui des siècles passés, il est l’occasion de réfléchir à la fabrication de cet objet – le « Grand-Siècle » – qu’un trait d’union achève précisément de constituer en objet, comme il y a désormais, notait Louis Marin, des « ContesdePerrault ». Le sous-titre de l’ouvrage, Présence et transmission du passé, souligne la façon dont la question du « reste » est prise de front, puisque le sujet n’est pas seulement de savoir ce qui reste, mais comment cela reste. Il s’agit donc d’un essai d’historiographie, entre histoire et psychanalyse, entre une discipline qui s’appuie sur la différence qu’elle postule entre passé et présent, et une technique de savoir, nécessitant du « toucher » et qui reconnaît au contraire la présence constante du passé dans le présent (p. 209). La démarche de C. Jouhaud se dit en cela fille des travaux de Michel de Certeau, un des noms qui traversent ces « Portes », ces rappels de « Commémorations », ces « Enfances » et ces « Frontières » qui sont ici autant de chapitres, témoignant de son goût pour ce que livrent les « Envers » du décor flamboyant, d’un attrait pour les toutes les formes du « Voir », suivant la manière volontairement métaphorique dont est travaillée la question de l’accès au passé.

3 Après avoir posé la fragilité de son objet, puis présenté en introduction les jalons intellectuels de sa réflexion – Walter Benjamin, Marc Bloch, Roland Barthes, Francis Ponge, Paul Ricœur, Maurice Fourré –, le livre choisit d’examiner les grands lieux de l’historiographie du XVIIe siècle en alternance avec la « basse continue » d’un unique texte, le Journal de Marie Du Bois (1601-1679), valet de chambre du roi Louis XIII, puis de Louis XIV. Ce texte fragile, parce qu’il ne ressortit pas à la littérature mais qu’il s’inscrit dans la singularité des « Mémoires », ce texte déjà publié, dont la découverte est retracée dans le premier chapitre « Entrer », est ainsi placé en contrepoint des discours qui ont fabriqué le monument qu’est désormais le « Grand-Siècle ». Renverser le rapport entre les positions d’énonciation et le référent historique, traiter les mémoires comme un objet déjà historiographique, lire les historiographies comme d’involontaires « témoignages sur l’écriture et la ‘fragilisation’ de l’histoire »; traiter le texte faible comme un texte fort, fort de ce qu’il rend présent, aborder les discours dominants – puisqu’ils sont déjà des « lieux » – comme autant de discours qui échouent à rencontrer ce qu’ils entendent pourtant saisir et fixer dans l’illusion d’une maîtrise : telle est la démarche explicitée en introduction (p. 22-24), qui affiche la conviction qu’aucun objet d’histoire ne peut au fond valoir la méthode, la manière de faire qui l’a constitué comme tel.

4 Sauf peut-être ce Journal de Du Bois qui acquiert une force étonnante tout au long de la lecture, sans que cette force puisse être ramenée au seul effet du montage qui fait l’intérêt et la complexité de Sauver le Grand-Siècle ? Plutôt parce que le texte résiste, insiste, et fournit à C. Jouhaud à la fois l’exemple d’une présence du passé dans une écriture et la figure d’une « subjectivation de l’expérience sociopolitique d’une position » (p. 61) – seul exemple et seule figure, venus du XVIIe siècle même, de cette subjectivation et de cette présence.

5 Une telle expérience du siècle se chercherait en vain, en effet, à travers les lieux du « Grand-Siècle » et les figures qu’ils ont érigés en cariatides du monument : Voltaire et son Siècle de Louis XIV, Pascal commémoré en 1923, la morale du siècle lue à l’aune du discours sur la nation française, la solitude emblématique de l’abbé de Rancé, le baroque d’un Victor L. Tapié et d’un Pierre Francastel tout occupés de classements esthétiques, la ville de Richelieu et son décor figé de conte politique, l’affaire des Camisards célébrée par André Chamson en 1935 et 1954. Chacun de ces lieux est donc confronté à d’autres manières d’écrire son objet : le baroque des historiens de l’art rapporté au « mirage » de Pierre Charpentrat qui y voit une présence susceptible de tromper encore le regard du spectateur moderne; le mythe de la retraite toute « pharisienne » de l’abbé de Rancé démasqué dans son « leurre d’intériorité » par Henri Bremond; la figure historique de Pascal opposée par un Charles Gustave Amiot au personnage qu’érige la commémoration. Que reste-t-il du passé, « dissimulé dans la trame de l’écriture sur la présence ‘en moi’ d’un homme du passé », dès lors que l’on « a chassé l’histoire comme récit, comme référence, comme connaissance » (p. 106-107) ? Que peut-il rester encore, sinon par exemple ce XVIIe siècle humaniste que veut préserver Paul Bénichou, en 1940, époque chaude de préoccupations politiques bien présentes dans les Morales du Grand Siècle[1] sans qu’y soit mise en place la moindre confrontation directe ? Lire ce grand livre comme le témoignage d’une recherche dans le passé des « ressources historiques et morales » qui prennent sens dans leur contexte (p. 131), c’est pour C. Jouhaud résister à la sacralisation de la « fonction morale » du XVIIe siècle telle que se la figure Marc Fumaroli (p. 129), quitte pour cela à faire l’impasse sur ce que l’humanisme de P. Bénichou sauvant le « Grand-Siècle » ne peut pas voir du coût de l’adaptation d’un Molière à l’ordre monarchique – une violence corporelle et sociale qui traverse pourtant tout son théâtre, jusque dans ce qu’il a de plus conventionnel (aux yeux des historiens), d’inassimilable à son prétendu caractère sub-versif (pour les littéraires).

6 Sauver le Grand-Siècle ? s’appuie sur ces vis-à-vis partisans qui font la puissance d’une démarche réflexive et critique, et montrent que « ce qui reste » doit être recherché à travers les constructions discursives qui ont essentialisé les principaux traits du XVIIe siècle étudiés aujourd’hui. La singularité du texte de Du Bois apparaît par contraste inscrite dans le récit de ces expériences morales et corporelles en lesquelles se mesure le sens d’une vie – cette « subjectivation de l’ordre théologicopolitique » au travers de l’écriture émouvante qui la constitue comme expérience pour le sujet qui écrit, pour ses destinataires supposés, pour l’historien qui s’en saisit enfin. C’est cette prière au mont Valérien où s’est arrêtée la reine avant Du Bois lui-même, c’est le corps malade du roi Louis XIII « transmis » par le récit à son fils, devenu roi à son tour, ce sont les relations de Du Bois avec l’enfance de son propre fils, c’est le vœu d’être enseveli dans le tombeau de sa mère. Mais si le « cas » Du Bois permet à C. Jouhaud de poser dans son livre l’exemplarité historique d’une unique expérience, c’est que la question de l’ordre théologico-politique du XVIIe siècle a été elle-même constituée ailleurs, par des travaux historiens notamment, autour du problème de la présence (du pouvoir en ses incarnations, en ses lieux, sur le modèle de la présence réelle en particulier), et qu’elle croise par là le projet du livre de « voir le passé », de saisir les lieux où le passé se rend présent. La question théologico-politique de la présence, construite comme question même du XVIIe siècle incarnée dans le journal de Du Bois, conduit ainsi à penser que cette époque précise fournit à l’historien, dont le rapport au passé est ici défini comme quête d’un visible inaccessible, une sorte de théorie « locale » de la question de la présence, et de l’absence. En ce sens, ce livre traversé par l’ombre de L. Marin répond à la question qui ne semblait pas d’abord la sienne de savoir pourquoi travailler sur le XVIIe siècle.

7 Réponse d’autant plus singulière que c’est aux pouvoirs de l’écriture, de la rhétorique, du littéraire que revient surtout la tâche de rendre visible le passé. La tâche de l’historien est clairement désignée : cesser de se vouloir « exorciste », abandonner la « structure de limite » propre à une écriture de savoir (p. 250) pour passer derrière le décor, défaire la monumentalité des historiographies, voire interpréter les textes... Gageons que cette proposition qui sollicite fortement l’ensemble des historiens, intéressera également les littéraires, plus que jamais confrontés aujourd’hui à la prégnance des discours sur le « Grand-Siècle ».

8 LAURENCE GIAVARINI


Date de mise en ligne : 01/08/2007