Joanne Bailey, Unquiet lives. Marriage and marriage breakdown in England, 1660-1800, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, XII-244 p.
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- RUGGIU, François-Joseph,
- Ruggiu, François-Joseph.
- Ruggiu, F.-J.
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Notes
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[1]
E LIZABETH F OYSTER, Marital violence : An English family history, 1660-1857, Cambridge, Cambridge University Press, 2005; ALEXANDRA SHEPARD, Meanings of Manhood in Early Modern England, Oxford, Oxford University Press, 2003; DAVID M. TURNER, Fashioning adultery. Gender, sex and civility in England, 1660-1740, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
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[2]
DOROTHEA NOLDE, Gattenmord. Macht und Gewalt in der frühneuzeitlichen Ehe, Cologne, Böhlau, 2003.
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[3]
MAURICE DAUMAS, Le mariage amoureux. Histoire du lien conjugal sous l’Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 2004; AGNÈS WALCH, La spiritualité conjugale dans le catholicisme français : XVIe - XXe siècle, Paris, Le Cerf, 2002.
1 L’ouvrage de Joanne Bailey constitue une importante réévaluation des relations matrimoniales en Angleterre durant le long XVIIIe siècle, qui va des années 1660 jusqu’au début du XIXe siècle. En des pages denses et stimulantes, accompagnées d’une trentaine de tableaux, l’auteur revisite les deux grandes interprétations historiographiques développées à ce sujet, en les renvoyant en quelque sorte dos à dos. Qualifiée de « pessimiste », la première tendance avance que le corps social attribuait au mari le pouvoir absolu au sein du couple, grâce à l’institution de la « coverture ». Principe central de la common law, elle faisait passer l’épouse – la feme covert – et ses biens sous le contrôle total de son mari et la privait ainsi de toute capacité d’action (agency). Le recours à la violence – grâce au droit de correction – était alors pour l’homme un moyen d’affirmer son autorité ou de l’imposer si celle-ci venait à être contestée. La seconde tendance, dite « optimiste », considère plutôt les maris de l’époque moderne comme des « maîtres bienveillants ». Disposant en théorie de grands pouvoirs, ils auraient été dans les faits peu enclins à les appliquer sans discernement et ils auraient le plus souvent laissé à leurs femmes une grande liberté. L’autonomie économique de nombreuses épouses était ainsi reconnue par les commerçants qui leur faisaient crédit et elle était, par ailleurs, soutenue par les cours de justice de l’équité.
2 Un tel sujet est indéniablement dans l’air du temps outre-Manche. Les travaux de premier plan se sont multipliés en effet depuis une vingtaine d’années sur la construction sociale de la masculinité et de la féminité, sur les relations entre les hommes et les femmes, ainsi que sur la violence domestique. Le mariage a été particulièrement étudié, car la culture du temps l’a investi de nombreux sens qui ont varié, sans entrer forcément en contradiction, selon les périodes, l’âge des époux, les sexes, les régions, les groupes sociaux ou la qualité des observateurs. Il est indispensable de rappeler ici les ouvrages de Susan Dwyer Amussen, Anna Clark, Elizabeth Foyster, Laura Gowing, Tim Hitchcock, Margaret Hunt, David Turner, Alexandra Shepard, Amanda Vickery et Garthine Walker, ou encore l’article fondamental de Bernard Capp [1]. Une telle convergence n’a nullement desservi J. Bailey, qui a su tirer profit des analyses récentes sur la masculinité, mais elle l’a obligée à se positionner en permanence entre les différents schémas explicatifs qui se sont multipliés aussi bien pour l’Early Modern period que pour l’époque médiévale ou pour le XIXe siècle. Cela donne à certains passages de son livre l’allure d’une synthèse historiographique qui intéressera beaucoup le lecteur français. Elle l’a également amenée à délaisser la ville de Londres, pour laquelle cette question a déjà été étudiée, en particulier par L. Gowing, pour s’intéresser à l’Angleterre provinciale. Les exemples présentés sont pris dans le Nord-Est (Northumberland, Durham, North Riding et Vale of York) ainsi que dans le sud des Midlands (Oxfordshire et Buckinghamshire).
3 Bailey s’appuie sur trois sources majeures. Elle a d’abord regardé les causes présentées devant les cours de justice de l’Église d’Angleterre, qui ont joué un rôle très actif dans les affaires matrimoniales au cours du XVIIe siècle et encore au XVIIIe siècle, même si elles ont alors tendu à décliner. Elles offraient aux époux en difficulté une vaste gamme de solutions allant de l’annulation du mariage, extrêmement rare, à la séparation a mensa et thoro (bed and board), qui permettait aux deux époux de vivre séparés. La seconde source est formée par les cas présentés devant les commissions de paix, ces cours laïques qui jugeaient et administraient les affaires du comté, et qui avaient à connaître non seulement des cas de violence conjugale, mais aussi des affaires de désertion du foyer conjugal. Enfin, J. Bailey a eu recours, d’une manière astucieuse, aux annonces paraissant dans les journaux qui se sont multipliés en province à partir du début du XVIIIe siècle, et par lesquelles un mari informait le public qu’il refuserait de payer les dettes que pourrait contracter son épouse.
4 À partir de ces trois ensembles, elle a construit une base de données de 1 583 conflits matrimoniaux dont 608 désertions, 447 violences contre l’épouse (wifebeating) et 278 annonces publiques, qu’elle a ensuite déclinée en une série de tableaux statistiques. J. Bailey croise ainsi avec bonheur les échelles d’observation. Sa base de données lui permet de combiner des études de cas minutieusement reconstituées avec des analyses quantitatives fiables même si les échantillons se révèlent parfois un peu maigres. Faute d’effectifs suffisants, il lui est ainsi difficile de bien différencier socialement les comportements des middling sorts, qui sont les plus nombreux à apparaître dans ses sources, de ceux de la gentry ou des labouring poor. Elle se montre donc souvent d’une prudence bienvenue dans ses conclusions, notant, par exemple, qu’elle n’a pas suffisamment d’éléments pour explorer réellement la manière dont les conditions agricoles ou industrielles pouvaient affecter la qualité de la vie matrimoniale.
5 L’utilisation des sources judiciaires pose des problèmes identifiés depuis longtemps par les historiens. Il est délicat d’approcher les comportements « ordinaires » à partir des discours tenus au sujet d’actes portés à la connaissance de la justice – et donc considérés à ce titre et à des degrés divers comme « déviants » – et dont la finalité était de placer leurs auteurs dans la meilleure posture possible face à l’autorité judiciaire. La solution retenue par J. Bailey a été d’apporter un intérêt particulier à ce qu’elle a appelé les « secondary complaints » c’est-à-dire les arguments qui étaient distincts de la plainte principale – l’adultère, la cruauté, la désertion etc. – qui avait amené les époux devant le tribunal, mais par lesquels l’accusation ou la défense cherchaient à renforcer la crédibilité de leurs positions. Elle estime qu’à travers ces notations « secondaires » – l’épouse qui accuse, par exemple, son mari d’inciter une servante à prendre en main à sa place la gestion du ménage ou, au contraire, l’époux qui accuse sa femme d’extravagance financière – se dessinent en creux les attentes matrimoniales des hommes et des femmes de l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles. Elle peut alors les confronter à d’autres discours tenus dans d’autres contextes, comme, par exemple, dans les manuels de savoir-vivre.
6 Sa connaissance des sources judiciaires conduit J. Bailey à émettre d’autres réserves à leur sujet. Elle rappelle ainsi que la qualité du matériel dont dispose l’historien dépend beaucoup du parcours judiciaire des affaires qu’il observe, dont bon nombre se perdaient dans les sables de la procédure, ce qui rend les affaires souvent difficilement comparables. Enfin, elle note que le chercheur ne saisit ainsi que des moments, des fragments, dans la vie de couples qui étaient, quant à eux, pris dans une dynamique relationnelle. Les différents types de conflits identifiés par l’auteur étaient ainsi souvent vécus par les acteurs comme autant d’étapes dans un processus qui, des premières querelles, ou des premières violences, conduisait souvent vers une séparation, processus que l’historien a souvent du mal à percevoir. Il est à ce propos dommage que le matériel réuni n’ait pas permis à l’auteur de travailler de manière plus approfondie sur les réconciliations qui n’ont pas dû manquer de survenir.
7 En examinant les relations matrimoniales, J. Bailey s’est trouvée naturellement confrontée à tous les problèmes soulevés par la gender history depuis une vingtaine d’années, en particulier la séparation des activités des hommes et des femmes, l’interprétation de la violence contre les femmes ou encore l’existence d’un double standard sexuel selon lequel les écarts commis par les femmes contre la morale sexuelle, surtout pour ce qui est de l’adultère, auraient été plus sévèrement dénoncés et sanctionnés que ceux des hommes. Consciente que le matériel rassemblé peut donner lieu à des interprétations divergentes, elle livre sur ces différents points des conclusions prudentes.
8 L’auteur montre, en particulier dans le chapitre 4, que non seulement les activités, économiques ou culturelles, consommatrices ou productrices, des hommes et des femmes, loin de s’effectuer dans des sphères séparées, se recoupaient au contraire fréquemment. Elle avance également que la violence physique contre les femmes, et d’une manière générale l’exercice d’une forme de « tyrannie » masculine, n’était pas considérée comme « normale » par les personnes dont elle a lu les dépositions ou les plaintes. Au fur et à mesure de la diffusion dans le corps social des principes de la politeness et de l’idée de la nature sensible de la femme, elle a même tendu à devenir de moins en moins acceptable au cours du XVIIIe siècle et à être de plus en plus interprétée comme un signe de faiblesse de l’homme. J. Bailey démontre, enfin, qu’un examen attentif des pratiques sociales nuance l’idée d’un double standard sexuel. Les hommes semblent avoir eu conscience que l’adultère pouvait être dommageable à leur réputation, et les attitudes envers l’adultère féminin paraissent avoir été plus complexes qu’on ne le pense généralement. J. Bailey conteste, par exemple, que les nombreux témoignages sur les adultères des femmes soient la preuve que la sexualité de ces dernières ait été placée sous la surveillance étroite de la communauté.
9 La clef de son analyse se trouve dans le concept de co-dependency qui renvoie, au-delà des rôles assignés à l’époux et à l’épouse dans l’imaginaire social, aux expériences concrètes qu’elle a pu observer dans les sources dont elle disposait. Selon l’auteur, les époux des middling sorts et des lower sorts dépendaient l’un de l’autre sur le plan matériel. La participation de l’épouse était, en effet, cruciale à la survie ou à la prospérité de la famille, aussi bien que sur le plan émotionnel, deux dimensions qu’il semble essentiel de prendre en compte simultanément au lieu de réduire le mariage à l’une ou à l’autre. L’affirmation de la toute-puissance masculine s’en trouve dès lors forcément atténuée, et J. Bailey peut présenter bien des situations dans lesquelles les femmes semblent avoir eu la maîtrise de leur destin, même si en dernier ressort l’idéologie dominante favorisait les hommes.
10 Beaucoup d’autres éléments apparaissent au fil de ses analyses. Nous savions que les parents, les amis et les voisins des personnes à marier s’affairaient souvent à arranger une éventuelle union, mais J. Bailey montre qu’ils étaient aussi présents lorsqu’un mariage tournait mal. Ainsi les interventions informelles de la parenté ne manquaient-elles pas pour essayer d’atténuer les conséquences d’une mésentente, en particulier en offrant un refuge à la femme battue ou, au contraire, en se portant caution devant la justice en faveur du mari violent. La gamme des interventions formelles était également vaste puisque les petits officiers paroissiaux, les juges de paix, les juges ecclésiastiques et, enfin, les hommes de loi locaux apportaient leurs compétences aux époux afin qu’ils réussissent à régler leurs différends dans leur intérêt mais aussi pour celui de la communauté locale. Le chapitre 8, consacré à la vie après un mariage raté, rappelle que les villes et les villages de l’Angleterre moderne abritaient un certain nombre de personnes, des hommes mais surtout des femmes, plus ou moins légalement séparées de leurs conjoints ou tout simplement délaissées par ces derniers. J. Bailey reprend alors à nouveaux frais la question de l’abandon de l’épouse par le mari, puis étudie les diverses stratégies utilisées par les époux séparés, surtout les pauvres, pour subvenir à leurs besoins. La restitution des droits conjugaux par les maris après la séparation est alors un enjeu essentiel. Elle montre aussi que, dans certains cas, la bigamie pouvait être tolérée à la fois par le nouveau partenaire et par le corps social.
11 Au terme de la lecture de ces pages convaincantes, issues d’une observation nuancée des pratiques, le seul léger regret que peut au fond éprouver un historien continental est que J. Bailey ait négligé l’historiographie européenne sur les relations conjugales à l’époque moderne. Sur la dimension conflictuelle de la question, le livre dirigé par Alain Lottin sur la désunion des couples dans la France du Nord au XVIIIe siècle, l’ouvrage de Danielle Haase-Dubosc sur l’enlèvement des femmes, les remarquables analyses de Dorothea Nolde sur le meurtre du conjoint dans la France de la première modernité, ou encore, pour sortir de l’espace français, les pages consacrées par David Sabean aux conflits matrimoniaux dans le village allemand de Neckarhausen lui auraient pourtant donné des points de comparaison et, peut-être, suggéré des pistes de recherches, par exemple sur le vocabulaire – souvent imagé – employé pour invectiver son conjoint [2]. Il est cependant indéniable que, en France en particulier, l’élan qui avait été donné à ces thèmes dans les années 1970 s’est peu à peu effacé. Il est alors à espérer que la lecture du beau livre de J. Bailey accentue le présent regain d’intérêt, marqué, entre autres, par les travaux d’Agnès Walch ou encore de Maurice Daumas, pour les relations entre les hommes et les femmes, au sein et en dehors du couple, et qu’il entraîne, en particulier, une exploration du concept de co-dépendance de ce côté-ci de la Manche [3].
12 FRANÇOIS-JOSEPH RUGGIU
Date de mise en ligne : 01/02/2007