Alice Krieg-Planque, « Purification ethnique ». Une formule et son histoire, Paris, CNRS Éditions, « CNRS Communication », 2003,523 p.
Page XXXVIIa
Citer cet article
- GOSSIAUX, Jean-François,
- Gossiaux, Jean-François.
- Gossiaux, J.-F.
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- Gossiaux, J.-F.
- Gossiaux, Jean-François.
- GOSSIAUX, Jean-François,
Notes
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MIRKO GRMEK, MARC GJIDARA et NEVEN SIMAC (textes rassemblés, traduits et commentés par), Le nettoyage ethnique. Documents historiques sur une idéologie serbe, Paris, Fayard, 1993.
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Libération, 8 octobre 1986, « Yougoslavie. L?Académie se rebiffe. Pour la première fois, une institution officielle entre en conflit avec le pouvoir central » (AFP) et Le Monde, 29 octobre 1986, « Yougoslavie. Conflit aigu entre le pouvoir et l'Académie des sciences de Serbie ».
1 Ce livre n?est pas un livre sur les génocides, ni sur un génocide. Il n?est pas non plus un livre sur les guerres qui ont accompagné l'écla~tement de la Yougoslavie, et il ne nous apprend rien d?inédit sur le déroulement des conflits et sur les souffrances des populations. Son sujet est la façon dont la guerre yougoslave (précisé~ment, celle qui s?est déroulée en Croatie et en Bosnie de 1992 à 1995) a été perçue et racontée en Occident, notamment en France, et le pro~cessus par lequel s?est formée cette vision et s?est construit ce discours. S?il est vrai que tout discours informe autant sur le locuteur que sur son objet, c?est aussi un portrait ? parfois cruel ? du monde médiatico-intellectuel fran~çais qui se dégage de l'ouvrage d?Alice Krieg-Planque.
2 À l'origine est ce que l'auteur appelle un « événement de discours », associé à l'événe~ment politique, à savoir le surgissement et la carrière fulgurante d?une locution néologique : purification ethnique, que l'on retrouve dans les dictionnaires de langue française moins d?un an après son apparition dans les médias, en 1992. A. Krieg-Planque articule sa recherche autour de la notion de formule, entendue comme un référent social (elle signifie quelque chose pour tous à un moment donné) par rap~port auquel tous les locuteurs sont contraints de se situer. Elle démontre comment le néo-logisme est, en ce sens, devenu formule, et comment celle-ci a organisé toutes les repré~sentations de la guerre yougoslave. À cette fin, elle a constitué un corpus systématique d?énoncés médiatiques, recueillis jusqu?en 1994 dans une cinquantaine de titres de presse. À cela s?ajoute un « corpus extra-médiatique » ouvert, composé d?extraits de revues généra~listes ou scientifiques, de livres, de tracts, etc. L?analyse linguistique de ce double matériau lui a permis de suivre la circulation des dis~cours dans l'espace public.
3 Les premières occurrences de « purifica~tion ethnique » sont attestées dans la presse française dès mai-juin 1992, mais c?est à partir du mois d?août de cette même année que le néologisme commence véritablement à se diffuser. Les agents de cette diffusion sont principalement des hommes politiques et des essayistes rentrant de voyages organisées à Sarajevo, alors assiégée par les Serbes. Des journalistes en reportage dans la capitale bos~niaque ou des correspondants de presse font également pénétrer l'expression dans le lexique journalistique parisien. De leurs divers récits, il ressort que ce sont les assiégés qui l'utilisent, en l'attribuant évidemment aux assiégeants ou en désignant ainsi la volonté explicite de ceux-ci. Il faut noter (mais cela n?est pas observé à l'époque) que l'on retrouve là un phénomène récurrent dans l'histoire de la région, chacun imputant ce genre d?intention à ses adversaires ? à l'image des accusations serbes à l'encontre des Albanais du Kosovo dans les années 1970-1980.
4 Un événement semble avoir « précipité » la formule : la découverte, ou du moins la révé~lation médiatique, début août, de « camps de concentration » serbes. Leur nature et leur qualification font certes débat, d?aucuns, dont l'un de leurs « découvreurs », estimant qu?il convient de s?en tenir strictement au sens pre~mier du mot « concentration ». Mais, en tout état de cause, c?est l'acception chargée de la Seconde Guerre mondiale qui est retenue. Et le lien est immédiatement fait avec la purifica~tion ethnique. « Les camps, explique ainsi un journaliste, sont la pièce maîtresse du système de ?purification ethnique?, qui vise à terroriser et chasser les non-Serbes par tous les moyens » (p. 36). Dès lors, l'assimilation de la Serbie à l'Allemagne hitlérienne et la thèse d?un recommencement du nazisme sont déclinées de diverses manières dans les journaux et les revues à travers reportages, éditoriaux, tribunes libres, articles savants ou dessins sati~riques. « Agresseur nazi-serbe », « kapos serbes », « führer de Belgrade », etc., les expressions de cette teneur se retrouvent de façon récurrente au fil du discours public sur la guerre. Une campagne d?affiches de l'organisation Méde~cins du monde illustre spectaculairement l'idée de la résurgence nazie avec une photo~graphie de prisonniers efflanqués derrière des barbelés et un photomontage associant les visages d?Hitler et de Milo?evi?, l'une et l'autre surmontés du commentaire : « [La purification ethnique], ça ne vous rappelle rien ? » Au bout du compte, l'invention de la formule est attri~buée aux Serbes eux-mêmes : « ?Purification ethnique? est le nom qu?ils [les Serbes] ont donné à leur projet » (p. 365).
5 Cependant, si, dans la réalité des faits, la culpabilité de la partie serbe est établie par de nombreux témoignages, et notamment par Le Livre noir de l'ex-Yougoslavie sorti début mars 1993, certains événements perturbent, à partir du printemps de cette même année, la linéarité du récit. Les Croates se retournent contre leurs alliés musulmans, et le discours médiatique commence à exprimer le caractère non exclusivement serbe de la violence, y compris de la violence sous forme de purifica~tion ethnique.
6 C?est là que, dans la cristallisation du dis~cours dominant sur la Yougoslavie, se situe un événement majeur qui incite à s?interroger sur certains aspects du fonctionnement de l'es~pace public. Paru à point nommé fin mars 1993, un ouvrage signé par trois intellectuels croates, et intitulé Le Nettoyage ethnique. Documents histo~riques sur une idéologie serbe [1], fait immédiate~ment l'objet d?un concert de commentaires positifs, voire enthousiastes. Le propos des auteurs était de montrer, en s?appuyant sur des extraits de textes de nature très diverse (aussi bien des transcriptions de chants épiques que des documents militaires de la Seconde Guerre mondiale), que l'actuel conflit yougo~slave trouve ses racines dans une idéologie serbe très ancienne, et que le « nettoyage ethnique » constitue une doctrine publique~ment énoncée en Serbie depuis les prémices de son existence étatique. En fait, quelle que soit la réputation de ses auteurs, le livre ne brille pas par sa rigueur scientifique. Le corpus est disparate et non raisonné, les extraits décontextualisés, les traductions orientées, les interprétations sollicitées, l'authenticité de certains documents plus que douteuse. Il n?empêche que les commentateurs y ont trouvé leur vérité (« les textes sont là, qui témoignent », p. 128), certains croyant même y découvrir des faits qui n?y figurent pas. Nonobstant la complexité croissante de la situa~tion sur le terrain, « purification ethnique » reste bien une « formule serbe ».
7 Parmi les textes qui témoignent, l'un deviendra aussi fameux qu?il restera (apparem~ment) peu lu, le Memorandum de l'Académie des sciences de Serbie. Ce document, publié dans des conditions quelque peu mystérieuses en 1986, sans auteur précisément identifié, n?avait, à l'époque, pratiquement pas été remarqué en France. Les rares échos qu?il y avait suscités lui avaient été plutôt favorables, au motif qu?il mettait en cause le régime titiste. (A. Krieg-Planque ne signale que la réaction d?un hebdo~madaire en 1987, omettant les articles de deux quotidiens en 1986 [2].) Il se compose de deux parties, dont la première est une critique de la situation économique de la Yougoslavie et la seconde une longue déploration des avanies subies par les Serbes dans la Fédération you~goslave, de leur domination politique et éco~nomique par la Croatie et la Slovénie, et de leur insidieuse expulsion du Kosovo par les Albanais. Le nettoyage ethnique fournissait seule~ment la traduction de la seconde partie. Peu de temps auparavant, le Memorandum avait déjà fait l'objet d?articles de presse où il était explicitement désigné comme l'oeuvre d?un « savant fou », un nouveau Mein Kampf. Sa publication, parmi les documents à charge compilés par les auteurs du Nettoyage ethnique, lui donna définitivement le statut de texte fondateur ? fondateur non seulement d?une doctrine mais aussi d?une stratégie visant à son application. L?écart entre ce statut et son contenu réel laisse à penser que, même traduit et publié, le texte n?a pas été réellement lu par ses commentateurs, et que son image s?est constituée à travers une récurrence de présup~posés. Mais cette image permet d?associer solu~tion finale et purification ethnique (p. 413).
8 Travaillant méthodiquement son corpus, faisant dialoguer les éléments du discours, confrontant les dates, A. Krieg-Planque, avec cette « histoire d?une formule », apporte un élément essentiel à la connaissance générale de l'espace public et de ce qui s?y joue. L?ou~vrage, certes, a ses limites, délibérément fixées par l'auteur : celles d?une recherche de lin~guiste sur une production langagière. Une enquête ethnographique aurait sans doute permis de dégager plus explicitement les réseaux, les influences, les interactions et les pratiques qui ont généré cette histoire et dont on peut penser qu?ils existent et perdurent au~delà. Mais cela est une autre recherche. On ne peut évidemment pas non plus reprocher à A. Krieg-Planque de s?être limitée au conflit yougoslave, dont l'importance effective et symbolique justifie qu?il remplisse à lui seul les cinq cents pages du volume. Cependant, la comparaison de la façon dont l'événement fut traité dans l'espace public avec la place accordée à un autre événement contemporain, dont l'ampleur effective ne fut pas moindre, serait susceptible d?alimenter la réflexion sur le sens de ce récit français (et occidental). Les massacres du Rwanda n?ont suscité qu?une attention relativement limitée, et ils n?ont pas donné lieu à la même lecture en termes de purification ethnique, idéologiquement ancrée dans un texte de référence. Est-ce une ques~tion de continent ? Même si la tentation a parfois existé de renvoyer les Balkans à leur nature orientale, la guerre yougoslave fut bien une guerre en Europe, « à deux heures de chez nous ». Il semblerait donc que, fût-elle ethnique, une guerre européenne ne puisse être pensée comme sauvage, mais qu?elle doive forcément être conceptualisée comme obéis~sant à un projet théorique (et écrit), en l'occurrence celui d?une « purification ».
9 JEAN-FRANÇOIS GOSSIAUX
Date de mise en ligne : 01/12/2005