Daniel Le Blévec, La part du pauvre. L’assistance dans les pays du Bas-Rhône du XIIe siècle au milieu du XVe siècle, Préface de Georges Duby Rome, École française de Rome, « Collection de l’École française de Rome-265 », 2000,962 p.
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- TOUATI, François-Olivier,
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1 Davantage que le pauvre lui-même, c’est la globalité des formes et des institutions d’assistance que laisse découvrir l’étude proposée dans un espace que ni la géographie politique (Provence comtale, comtat pontifical, Languedoc devenu royal) ni la géographie ecclésiastique (diocèses d’Arles, d’Avignon, de Cavaillon, Viviers, Uzès ou Nîmes) ne permettent de cerner, mais une convergence : le Rhône, dans sa partie méridionale au débouché méditerranéen. Terre d’élection des premières maisons de l’Hôpital Saint-Jean de Jérusalem, avant même la reconnaissance officielle de l’ordre en 1113, appelées à poursuivre avec une belle constance leur mission première après le repli de Terre sainte, pas moins de 213 « hôpitaux » répartis entre 122 localités distinctes, 112 « aumônes » ou « charités » et 38 léproseries pour un total de 250 paroisses environ y révèlent leur existence entre les XIIe et XVe siècles. Pour autant qu’on parvienne à le restituer à travers une documentation le plus souvent aléatoire, la première moitié du XIVe siècle est essentielle : s’ouvre alors un bel essor de fondations de toutes sortes, reflet du souci des laïcs accentué avec l’arrivée de la peste. Si bien des structures en place, en nombre parfois exceptionnel comme à Avignon, subissent une décrépitude liée à la conjoncture économique et aux abus de la pratique bénéficiale conduisant à opérer d’importants regroupements, la volonté persistante de l’aumône et de nouvelles fondations, même de taille modeste (moins de dix lits), marquent ici à l’échelle individuelle le processus d’imprégnation spirituelle qui accompagne le geste charitable. Aussi la quête permanente d’efficacité, manifeste à travers la sécularisation des institutions – mais il faudrait en déceler les enjeux de pouvoir – n’efface-t-elle pas la constante religieuse de l’entraide et des solidarités multiples, fondamentale aux yeux de l’auteur, suivant un schéma qui justifie l’utilité du pauvre : « Celui qui n’a rien considéré comme l’instrument de la rédemption de celui qui possède » (p. 869). Aide et salut personnel, selon un équilibre où l’intention profonde se dérobe à l’analyse au profit du résultat. Si le réseau ne diffère pas d’autres régions, par sa densité, ses caractères d’implantation (routes, carrefours, portes, cours d’eau, ponts), sa constitution progressive suit un mouvement que l’on pressent toutefois plus tardif à se distinguer de l’assistance monastique traditionnelle : encore celle-ci s’avère-t-elle fort discrète – et peut-être minimale de la part des communautés féminines – jusqu’à la réaction de l’abbé de Saint-Gilles, face à la propagande hérétique de Pierre de Bruis niant la valeur sanctifiante de l’aumône. Pierre d’Anduze (1124-1150) promulgue alors des statuts qui détaillent l’importance des distributions en vivres et en argent de son abbaye – affiliée à Cluny –, ainsi que l’accueil des lépreux (perçus comme contagieux ?) qui revêt une véritable dimension liturgique lors du Jeudi saint : le temps de l’aumône privilégie, en corrélation avec le calendrier des célébrations, la dure période de soudure, d’octobre à juin. Deux facteurs ont concouru à façonner la relative originalité de l’assistance offerte : espace de circulation majeur, de l’Italie à l’Espagne et de la Méditerranée vers l’Europe septentrionale, il voit se développer les « œuvres de pont » ainsi que l’intervention pour le rachat des captifs, incarnée à partir de la fin du XIIe siècle par l’ordre des Trinitaires (outre le danger des activités maritimes, des razzias musulmanes sont attestées à Toulon en 1178); la présence du pape et de la curie fait d’Avignon durant un siècle (de 1309 à 1403) la capitale du monde chrétien, et par conséquent une aire privilégiée de l’application du message chrétien. Certes, le Rhône ne forme pas dans cette géographie une « barrière infranchissable », mais la concentration des institutions d’assistance en Comtat et de manière exceptionnelle dans la cité pontificale confirme ce dernier trait. Ce qui paraît le plus caractéristique, et que l’historiographie (après Pierre Pansier, Jacques Chiffoleau, Christian Guilleré ou Monique Bourin) avait partiellement entrevu, est la place prise par les « aumônes » ou « charités », instances de distributions quotidiennes, telle la célèbre Pignotte (fournisseuse de pain) établie à Avignon par les papes : elle va jusqu’à nourrir plus de trois mille « affamés » par jour et en vêtir la moitié par an. Doublé de l’Aumône secrète destinée aux secours occasionnels, à payer les médecins envoyés au chevet des malades, les clercs en attente de charge, les couvents, les étudiants et les filles pauvres (orphelines, veuves), ce dispositif pontifical de grande ampleur est complété par trois hôpitaux ambulants. Aumônes des princes, des prélats, aumône canoniale comme à Viviers, aumônes de confrérie, de métier, de quartier, des consuls comme à Nîmes, « bassin des pauvres », assurent des « donnes » en nature et en argent à longueur d’année et collectent en amont produits fiscaux, casuels, produit des quêtes ou legs privés. La ville est le théâtre principal de leur déploiement. Ces réalités perçues dans leur cohérence régionale attestent les attitudes d’une société jamais indifférente; mais au-delà de la fragmentation souvent invoquée des sources, ni la chronologie du mouvement d’assistance ni le rythme des soutiens prodigués ne semblent aisément corrélables à la conjoncture. Si le maillage constaté plaide davantage en faveur de la volonté d’intégration que de la marginalisation, l’ensemble des besoins fut-il satisfait et leurs destinataires furent-ils toujours de réels nécessiteux, « pauvres involontaires » ? Malgré ses intentions, la pratique d’évergétisme systématique et de niveau constant n’occulte-t-elle pas l’existence chronique d’une catégorie – on n’ose dire une clientèle – d’assistés volontaires ? La description de l’offre, ici brossée avec minutie, ne présume en rien de l’importance de la demande.
2 FRANÇOIS-OLIVIER TOUATI
Date de mise en ligne : 01/12/2005