Edoardo Demo, L’« anima della città ». L’industria tessile a Verona e Vicenza (1400-1550), Milan, Edizioni Unicopli, 2001,385 p.
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- BRAUNSTEIN, Philippe,
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Notes
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[1]
LUCA MOLÀ, La comunità dei Lucchesi a Venezia. Immigrazione e industria della seta nel tardo Medioevo, Venise, Istituto veneto di Scienze, Lettere ed Arti, 1994; ID., The silk industry of Renaissance Venice, Baltimore-Londres, The John Hopkins University Press, 2000.
1 L’ouvrage d’Edoardo Demo s’inscrit dans la continuité d’un courant historiographique puissant qui, sans délaisser les inépuisables fonds vénitiens, explore les richesses des archives des principales villes de Terre Ferme; ce courant ne cherche pas seulement des sources nouvelles pour une histoire de l’État, il libère les esprits de la tutelle que la fascination pour la Dominante a imposée à une histoire maritime de la puissance; tourné vers une meilleure connaissance de l’arrière-pays vénitien à la fin du Moyen  ge et au début des Temps modernes, il ne traite plus des villes sujettes et ne se borne plus à s’interroger sur leur fidélité ou leur survie dans un système de contrôle économique et politique du territoire soumis : il situe toujours plus haut dans le temps un intérêt des Vénitiens pour la production agricole et industrielle de Terre Ferme et replace dans une longue durée la soi-disant conversion au XVIe siècle des élites marchandes vers les investissements fonciers; il démontre aussi la vitalité des entreprises industrielles et commerciales de Trévise, Padoue, Vérone et Vicence, dont l’activité se développe entre les XIVe et XVIe siècles dans une conjoncture qui, sans être étrangère à celle de Venise, construit ses succès sur une exploitation de ses propres ressources et des courants naturels de circulation entre les vallées alpines, la plaine du Pô et l’Émilie.
2 E. Demo a consacré son enquête à l’industrie textile (laine et soie) de Vérone et de Vicence aux XVe et XVIe siècles, période pendant laquelle les deux villes et leur campagne environnante sont devenues des centres de production et de diffusion régionale et internationale d’une gamme de produits de toutes qualités. La laine « de pays » (« nostrana »), la meilleure d’Italie selon Marin Sanudo, est le produit de contrats conclus entre les paysans de la plaine et des collines et des marchandsentrepreneurs lainiers qui contrôlent tout le processus industriel; lorsqu’au XVIe siècle le prix élevé des céréales fait régresser les zones d’élevage, la laine « de pays » est de plus en plus mélangée, pour la fabrication des draps de qualité moyenne, à de la laine d’Espagne, voire à des laines plus médiocres des Balkans, alors que la laine anglaise, dont les exportations déclinent dès le début du XVe siècle, est concurrencée pour les plus belles qualités de draps par les laines « subtiles » de Mantoue. Cependant, la sériciculture au XVe et surtout au XVIe siècle sur le territoire de Vérone et celui de Vicence est devenue le principal investissement de la classe dirigeante des grandes villes : la soie grège représentait sur tout le territoire vénitien de Terre Ferme 90 tonnes en 1559 et 150 tonnes au début du XVIIe siècle, quantité qui aurait suffi à couvrir les besoins de Florence ou de Naples dont on connaît la capacité industrielle à la même époque. Mais, d’une ville à l’autre, les produits n’étaient pas les mêmes : la soie de Vicence était la plus recherchée, celle de Vérone servait à la production de la passementerie et de fil à coudre pour le marché allemand.
3 Qu’il s’agisse de laine ou de soie – et il arrive que les mêmes firmes associent la production de soie et celle de la laine au traitement des peaux et au négoce de la viande et des grains –, le cycle productif nécessite un ordre des opérations qui juxtapose des entreprises de tout niveau; dans le Vicentin, on trouve des sociétés familiales au faible capital qui contrôlent le processus dans son ensemble, donnant la matière première à préparer, filer, tirer, tisser, ourdir dans les « botteghe » urbaines et dans les campagnes industrieuses; la soie grège était achetée par des entrepreneurs propriétaires d’ateliers de filature et de moulinage, des intermédiaires entre marchands et maind’œuvre féminine confiant les écheveaux et reprenant la soie bobinée. À Vérone, où la première filature hydraulique est attestée en 1456, on passe de six ateliers en 1528 à quatre-vingt-huit en 1559. De Vicence, la soie est envoyée pour teinture à Venise, mais la plus grande partie est exportée grège. On n’est pas surpris, par comparaison avec la société florentine, que le textile lainier absorbe à Vérone le tiers de la population active; on constate une forte croissance de la production dans la seconde moitié du XVe siècle, qui atteint le seuil des huit mille pièces de drap vers 1480 à Vérone; si la guerre de la Ligue de Cambrai précipite le recul, le déclin véritable n’intervient que dans les années 1560, alors que la croissance du secteur lainier à Venise redouble dans les mêmes années, atteignant les vingt mille pièces en 1568. Il convient de préciser qu’au XVIe siècle les draps de second choix, comme les « ormesini » très demandés sur le marché allemand, l’emportent sur les draps de qualité à Vérone comme à Vicence et dans les centres satellites des collines (Schio, Thiene, Valdagno). Dans le secteur de la soie, malgré les pressions des producteurs vénitiens qui inspirent une politique persistante de contrôle et de taxation sur les produits de Terre Ferme exportés vers l’Orient, l’essor de la production et de l’exportation de soie grège et, à partir du XVIe siècle, de filés et de passementerie est vraiment spectaculaire : Vicence, qui avait treize ateliers en 1507 en a plus d’une centaine en 1596, et Vérone, qui en avait cinquante en 1543, compte en 1650 cent quatre-vingt-quatorze entreprises.
4 E. Demo a découvert des sources suffisamment variées dans les archives de Terre Ferme pour donner à cette histoire industrielle mal connue une dimension sociale et des prolongements internationaux. Il analyse des contrats d’apprentissage et des hiérarchies salariales, il éclaire le travail presque uniquement féminin de la filature, il cerne les contours de l’immigration spécialisée, moins allemande qu’à Florence, plus nettement originaire de Lombardie; il montre aussi comment les membres de l’élite urbaine, qui contrôlent le Conseil et les métiers, s’enrichissent par la manufacture et le commerce des draps de laine et des filés de soie, sans négliger d’autres formes de l’investissement, le bétail, le bois, la verrerie ou les mines d’argent. Des chapitres très neufs décrivent les rapports commerciaux entretenus par Vérone et Vicence avec l’aire allemande, l’Italie méridionale et le Levant : exportateurs outre-Alpes des draps de Vérone les plus chers, du safran des Abruzzes et de la guède lombarde, et, à partir de 1530, de soieries, les hommes d’affaires de Vérone, comme les Stoppa, achètent aux foires de Bolzano et de Merano des draps de laine grossiers et résistants produits à Ratisbonne, Munich ou Gundelfingen, qui, embarqués sur l’Adige, finis et teints en bleu, sont diffusés en milieu rural jusqu’en Émilie, en Romagne et dans les Pouilles. Les conquêtes turques dans les Balkans et la Méditerranée orientale ont ouvert de nouveaux marchés aux produits textiles de la Terre Ferme; elles ont aussi encouragé des marchands ragusains, grecs, arméniens à venir eux-mêmes acheter des draps à Vérone. À Vicence où s’est créée une fraternité des Allemands, qu’illustrent des noms d’opérateurs économiques comme ceux des Kolb, des Meuting et des Rem, le commerce au long cours des draps de laine vers l’Adriatique ou le Levant passe, à la différence de Vérone, par le canal de Venise, que les acheteurs soient des Vénitiens ou que soient fondées des sociétés mixtes entre Vénitiens et Vicentins. En ce qui concerne la soie grège, les filés et la mercerie – le tissage de la soie n’est autorisé par Venise dans les deux villes de Terre Ferme qu’en 1554 et 1561 –, le marché est plus nettement régional (de Bologne à Milan) ou occidental (Gênes, Lyon, la Rhénanie, la Flandre).
5 Cette étude approfondie d’un secteur productif pendant un siècle et demi rend à la Terre Ferme une place éminente à côté de la métropole vénitienne; on découvre des carrières d’entrepreneurs, comme celles des membres de la famille Guarienti, dont les intérêts s’étendent, entre XVe et XVIIe siècle, de Ferrare à Bâle et de Bologne à Barcelone; on constate que le gouvernement vénitien n’a pas tenté, à la fin du Moyen  ge, de constituer une région cohérente et étroitement subordonnée dans le territoire qu’elle domine; hors du domaine réservé qu’est le commerce maritime vers l’Orient, les hommes d’affaires soutenus par les conseils urbains et les organisations de métiers ont su, à Vérone et, dans une moindre mesure, à Vicence, conserver une grande liberté d’action sans recourir à des intermédiaires obligés ou emprunter des itinéraires exclusifs. C’est un paysage industriel qui se découvre sous l’ombre portée depuis trop longtemps par l’historiographie politique de la Dominante. Après les belles études sur la soierie vénitienne [1], on attend avec intérêt une étude en cours d’Andrea Mozzato sur les métiers de la laine à Venise; la preuve sera faite qu’aucune métropole économique ne peut devenir une puissance commerciale sans se fonder sur des capacités industrielles.
6 PHILIPPE BRAUNSTEIN
Date de mise en ligne : 01/12/2005