Compte rendu

Paolo Güll, L’industrie du quotidien. Production, importations et consommation de la céramique à Rome entre XIVe et XVIe siècle, Rome, École française de Rome, 2003, 469 p.

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Citer cet article


  • Alexandre-Bidon, D.
(2005). Paolo Güll, L’industrie du quotidien. Production, importations et consommation de la céramique à Rome entre XIVe et XVIe siècle, Rome, École française de Rome, 2003, 469 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 60e année(6), IV-IV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-IV?lang=fr.

  • Alexandre-Bidon, Danièle.
« Paolo Güll, L’industrie du quotidien. Production, importations et consommation de la céramique à Rome entre XIVe et XVIe siècle, Rome, École française de Rome, 2003, 469 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/6 60e année, 2005. p.IV-IV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-IV?lang=fr.

  • ALEXANDRE-BIDON, Danièle,
2005. Paolo Güll, L’industrie du quotidien. Production, importations et consommation de la céramique à Rome entre XIVe et XVIe siècle, Rome, École française de Rome, 2003, 469 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/6 60e année, p.IV-IV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-IV?lang=fr.

Notes

  • [1]
    On me pardonnera de renvoyer, sur ce point peu connu, à DANIÈLE ALEXANDRE-BIDON, Une archéologie du goût. Céramique et consommation (Moyen  ge-Temps modernes), Paris, Picard, 2005.
  • [2]
    Par exemple BARTHOLOMEO SCAPPI, Opera, Paris, BNF, Rés. V.1664.

1 Loin de se limiter à l’analyse pointilleuse d’un objet obsédant en archéologie, la céramique, Paolo Güll se propose d’envisager le sujet sous un angle tout autre, celui d’une « industrie » indispensable à l’économie médiévale et moderne. Industrie « du quotidien », certes, mais qui ouvre sur l’étude des acteurs de la production, des dynamiques sociales du métier (immigration des potiers, en provenance des villes de l’Italie du Nord, réseaux commerciaux, interrelations via les voies romaines entre ville et villages, ceux justement d’où proviennent les potiers immigrés). À l’archéologie s’ajoute donc l’étude des actes notariés (livres de comptes, registres de douane...), privilégiés dans l’ouvrage, qui permettent non seulement de localiser les ateliers urbains mais encore de faire l’histoire d’un corps de métier, les potiers, et d’une activité qui n’a rien de mineur sur le plan de la consommation : les ustensiles céramiques. La poterie apparaît ici comme un marché « dynamique », que l’auteur qualifie même de « proto-capitaliste » (p. 198).

2 En effet, à Rome, les sources écrites, et notamment les inventaires, reflètent une « organisation articulée du travail ». Qu’il s’agisse des quantités produites, énormes, des artisans, nombreux, ou des techniques et des exigences du métier, tout démontre que ce qui n’a longtemps été considéré que comme un artisanat « d’art » dans le meilleur des cas, un métier « rustique » au pire, constitue en réalité une production de masse obéissant à des impératifs précis : standardisation et normalisation des formes, spécialisation des produits – certains ne fabriquent par exemple que des amphores à eau ou des mesures pour le vin –, et, au XVIe siècle, semi-mécanisation du travail, avec des outils performants (moulins hydrauliques ou à cheval). Il n’est jusqu’aux techniques de commercialisation qui ne soient pleinement adaptées au commerce urbain : les potiers se constituent volontiers en « sociétés » vite dissoutes – elles ne durent parfois que quelques mois – pour trouver des investisseurs extérieurs ou partager les investissements et les frais. Ils s’associent à des métiers voisins, les verriers, et, dans la seconde moitié du XVe siècle, parviennent à nouer des alliances matrimoniales avec la noblesse romaine, sans doute intéressée par les producteurs de majoliques, objets de luxe d’abord destinés aux tables de l’aristocratie.

3 Ces artisans se font aussi marchands, et l’auteur, pour qualifier les potiers du milieu du XVIe siècle, n’hésite pas à parler de véritables « entrepreneurs ». Si les artisans de l’argile parviennent à obtenir un véritable monopole de la vente, ils ne semblent pas se soucier de se constituer, comme dans d’autres métiers, en sociétés caritatives : le profit semble l’objectif principal. La seconde moitié du siècle, notamment, voit la profession entraînée dans une courbe de croissance telle que l’auteur peut affirmer : « À cette époque, les investissements et les activités dans le secteur potier se multiplient et atteignent une échelle qui dépasse celle du simple artisanat » (p. 77). Il en va de même de la vente, que l’on cerne grâce aux livres de compte de la douane au XVe siècle. La commercialisation reflète une industrie florissante. Certes, les campagnes alentour sont sillonnées par des petits marchands, paysans ou artisans qui transportent leurs pots à dos de mulet. Mais l’auteur observe surtout un énorme trafic fluvial de marmites sur le Tibre, et une circulation maritime non moins importante de céramiques, y compris culinaires. La poterie suit en effet les grandes routes de la Méditerranée vers le sud (Espagne/Sicile/Italie) comme vers l’Italie du Nord et la Corse, et les marchands vont jusqu’à exporter de l’argile crue pour fournir les artisans soucieux de se fournir en qualités particulières de terre pour satisfaire une clientèle captive mais exigeante en matière sanitaire et de sapidité alimentaire  [1].

4 Rome et ses « communautés ouvrières » d’entre XIVe et XVIe siècle viennent donc contre-balancer fortement l’image de la Ville laissée par Montaigne et que rappelle l’auteur en introduction : une cité « qui n’a guère de manœuvres et hommes qui vivent du travail de leurs mains ». En réalité, Rome est alors aux mains des artisans, et les potiers règnent jusque sur la piazza Navona. Un tissu urbain aéré permet aux artisans du feu d’installer leurs fours intra muros, au milieu des ruines et des jardins. Ici, on fabrique des pots dans un cirque; là, sur les collines de la rive droite du Tibre, on exploite une carrière d’argile. Les artisans œuvrent d’autant plus librement dans la ville qu’aucun droit minier ne vient semble-t-il grever le budget des hommes de l’argile : les carrières, libres d’accès, n’ont pas suscité l’intérêt des pontifes. Faut-il y voir l’indice que ceux-ci ne considéraient justement pas le métier comme une « industrie » au sens plein du terme ? Ou au contraire que, pour reprendre le mot de Bernard Palissy, l’industrie céramique, qui permettait alors aussi de paver les rues et les routes, était jugée par eux « utiles à la république » ? Au XVIe siècle, en effet, c’est « l’industrie du bâtiment [qui] est le véritable “ or de Rome” » (p. 90), et la céramique pouvait être éclipsée par la pierre, à moins qu’elle ne fût perçue comme un appoint indispensable aux métiers de la construction et à la rénovation de la ville.

5 L’absence de réglementation de la profession, qui ne laisse d’ailleurs pas de nous étonner, à la suite de l’auteur, répond vraisemblablement au même paysage laborieux de la libre entreprise. Aucune organisation unique ne vient imposer un cadre de travail unique aux artisans et contrôler le marché urbain, et rien n’est fait non plus en ce sens du côté des édiles. Si une réglementation favorable peut aider à l’implantation d’établissements artisanaux, une absence de réglementation, comme le démontre le cas romain, ne leur apparaissait sans doute pas moins bénéfique sous l’angle économique. Néanmoins, la ville souffre de cette liberté : aucun règlement urbanistique, aucune planification dans l’implantation des ateliers et des fours ne viennent limiter les nuisances induites par ce type de métier.

6 Face à la richesse des archives romaines, l’auteur n’a hélas consacré qu’un chapitre – le dernier – au témoignage de l’archéologie, envers lequel il avoue une certaine déception : « la portée limitée de certaines des données archéologiques peut paraître décourageante » (p. 281); cette remarque vaut particulièrement pour ce qui est du commerce maritime, où l’apport des fouilles est plus mince encore qu’en ville. Certes, les longues citations de sources et les commentaires de cas non moins approfondis auxquels P. Güll s’est livré permettent au lecteur d’entrer réellement dans le quotidien de cette industrie ordinaire, et l’auteur aurait pu être tenté de s’en contenter. Or il n’en offre pas moins une excellente analyse archéologique de la production céramique romaine, soutenue par de fort bons dessins – il faut féliciter au passage l’École française de Rome pour la qualité de sa cartographie –, dans laquelle il s’est attaché à établir la chronotypologie d’une partie du mobilier. Mais il a laissé de côté – tant le travail eût été démesuré – les céramiques culinaires, option dommageable dont l’auteur a parfaitement conscience. P. Güll n’a d’ailleurs pas écarté a priori les céramiques utilitaires au profit des pièces décoratives, comme le démontre bien son étude des amphores, des couvercles et des socles. Conduit en cela par ses sources, il a choisi d’envisager la céramique trouvée en fouilles comme un « indicateur économique » davantage que comme le témoin d’une « évolution du goût », thématique sur laquelle il a fait le choix de ne pas s’arrêter (p. 327), ne livrant que quelques considérations trop classiques sur la relation entre production majolique et diffusion de l’assiette individuelle à l’époque moderne, par exemple.

7 Il ne manque donc semble-t-il pas grandchose à cet ouvrage qui fait un point complet sur un sujet somme toute moins bien documenté par les fouilles que par les sources d’archives, deux approches qui n’en sont que plus difficiles à articuler ensemble, une difficulté méthodologique sur laquelle l’auteur revient judicieusement en conclusion, mais sans avoir pu la résoudre. On aurait néanmoins pu espérer une approche économique davantage macro, moins anecdoctique, et surtout plus de renseignements sur d’éventuels doubles métiers des artisans, un phénomène souvent observé ailleurs, mais peut-être davantage à la campagne qu’en milieu urbain. L’émiettement des textes d’archives, dont l’abondance masque quelque peu le caractère simplement cumulatif, ne facilite pas une approche critique du métier. Ici ou là, apparaissent un potier-fruitier, ou une fileuseépouse de potier dont le produit du travail vient curieusement s’ajouter aux bénéfices de la société de son mari. On aurait attendu des potiers-huiliers, comme en Provence, des potiers-taverniers ou vendeurs de plats cuisinés aux ouvriers qui n’avaient pas le temps de rentrer chez eux à midi; la difficulté à traduire la terminologie vernaculaire n’aide pas à mettre en évidence ce phénomène trop mal connu de la double activité du travailleur médiéval, mais que l’on pourrait peut-être quand même déceler dans le cas des potiers-« pizzicarolo », qui commercialisent d’autres denrées que les pots; l’auteur, qui la discute, récuse une traduction pourtant plausible de potier vendeur de charcuteries, de fromages ou d’autres aliments, pour lui préférer la vente de papier ou d’objets moins « ignobles ». On ne le suivra pas sans réticence sur ce point.

8 On aurait surtout pu souhaiter à cette étude si bien documentée sous l’angle archivistique l’appoint d’une comparaison avec d’autres sources écrites et iconographiques contemporaines informant le domaine de la consommation : ainsi les réceptaires culinaires tels que les Opera de Scappi, cuisinier du pape au milieu du XVIe siècle, qui figurent, dûment légendés et replacés dans leur contexte, en cuisine, les vases mêmes dont traite l’auteur (par exemple, les vettine, de grandes jarres à stocker les liquides)  [2]. Certes, il est déjà intéressant de voir examinées par un seul auteur à la fois les sources notariées et l’archéologie, mais elles sont présentées en une démonstration paradoxalement gênée par l’abondance des sources, citées à tout bout de champ. Une expression parfois confuse et surtout desservie par une relecture pressée et un usage pour le moins erratique de l’accentuation nuit enfin à la présentation.

9 DANIÈLE ALEXANDRE-BIDON


Date de mise en ligne : 01/12/2005