Compte rendu

Michel Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne ( IXe - XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2003,2 vol., 1403 p.

Page XV

Citer cet article


  • Castillo Gómez, A.
(2005). Michel Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne ( IXe - XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2003,2 vol., 1403 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 60e année(3), XV-XV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-3-page-XV?lang=fr.

  • Castillo Gómez, Antonio.
« Michel Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne ( IXe - XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2003,2 vol., 1403 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/3 60e année, 2005. p.XV-XV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2005-3-page-XV?lang=fr.

  • CASTILLO GÓMEZ, Antonio,
2005. Michel Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne ( IXe - XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2003,2 vol., 1403 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/3 60e année, p.XV-XV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-3-page-XV?lang=fr.

Notes

  • [1]
    HARVEY J. GRAFF, The legacies of literacy. Continuities and contradictions in Western culture and society, Bloomington, Indiana University Press, 1987; OLIVIER GUYOTJEANNIN, L AURENT MORELLE et MICHEL PARISSE (éd.), Pratiques de l’écrit documentaire au XIe siècle, Paris, Droz, « Bibliothèque de l’École des chartes », 1997; MICHAEL T. CLANCHY, From memory to written record. England, 1066-1307, Oxford, Harvard University Press, 1979.
  • [2]
    Cf. JOSÉ V. BOSCÁ CODINA, Ideología, organización social y cultura escrita en la Cataluñ a de los siglos X al XII, Thèse de doctorat, Universidad de Valencia, 1996; ID., « De la voz en el texto : cambios y permanencias en el proceso de afirmación de la escritura (Cataluña, ss. X-XII ) », Acta historica et archaelogica medievalia, 20-21,1,1999-2000, pp. 139-175.

1 Fruit de plus de trente années de recherches portant sur la réalité politique, sociale et juridique de la Catalogne médiévale, Michel Zimmermann nous offre ici une oeuvre monumentale et, à bien des égards, définitive, sur le rôle de la raison graphique dans la construction historique de ce comté entre les IXe et XIIe siècles. Cette période représente un moment clé de l’histoire de la culture écrite occidentale : c’est alors en effet qu’elle s’affirme comme technique au service de l’organisation sociale. Pour autant, l’auteur ne fait pas suffisamment justice à une perspective comparée et il restreint par trop son attention au seul domaine catalan, qu’il caractérise comme « un espace où la population écrit beaucoup et précocement » (p. 313). À ce titre, une série d’omissions bibliographiques sont significatives, au premier rang desquelles la synthèse pionnière de Harvey Graff sur l’alphabétisation en Occident, les travaux sur les usages de la source écrite dans la France du XIe siècle et l’étude de Michael Clanchy sur les progrès de l’écrit dans l’Angleterre médiévale  [1]. Mis à part ces réserves, le propos de M. Zimmermann est particulièrement suggestif. Il montre clairement combien l’étude des pratiques de la culture écrite n’atteint sa pleine et entière signification que lorsqu’elle est mise en relation avec les autres phénomènes historiques contemporains. Il accrédite ainsi l’image de l’historien engagé dans l’analyse globale d’une société, dans son cas à partir des usages et des fonctions de l’écriture. Il le démontre à partir du cas catalan, comme on l’a fait pour d’autres espaces contemporains, sans pour autant sous-estimer la place de l’oralité, en s’attachant au rôle performatif du document juridique écrit, qui enregistra d’importantes modifications quant à sa structure formelle et à son dispositif textuel. Soulignons en particulier l’emploi de la langue vulgaire à partir du XIe siècle, quand la syntaxe latine connaissait un processus de simplification. La période qui va de 880 à 1080 correspond à une étape de création et d’expérimentation continue, marquée par de significatives transformations aussi bien dans le vocabulaire que dans le formulaire diplomatique, que l’on peut mettre en évidence à partir de quelques corpus représentatifs, comme le formulaire conservé dans le manuscrit 74 de la bibliothèque de Ripoll. Ils signalent une activité documentaire toujours plus précise, adaptée aux fonctions juridiques de l’écriture et à la nécessité d’établir avec rigueur les droits et obligations des titulaires du document.

2 De tels changements signalent le rôle croissant de la « parole écrite », ce que confirme l’évolution sémantique du terme vox au cours des Xe - XIIe siècles  [2]. M. Zimmermann met en lumière le fait que la valeur des documents écrits n’est pas seulement de nature juridique; elle est aussi historique. Ainsi l’activité des chroniqueurs, comme la Gesta comitum barcinonensium, composée entre 1162 et 1184, aurait été précédé d’une prise de conscience documentaire, en raison du contenu politique de quelques termes et grâce à l’introduction de formules de datation, qui permettent de suivre l’histoire de la Catalogne, depuis son intégration au royaume Franc jusqu’à son émancipation en tant que comté. À ce titre, sont révélatrices certaines informations, comme l’exaltation de la potestas comtale dans les documents de la fin du XIe siècle, l’apparition du terme Catalonia au XIIe siècle ou les allusions contemporaines sur l’organisation d’une chancellerie. Tout cela contribue à mettre en évidence la place majeure du témoignage écrit dans un tel contexte de transformation, que l’auteur met en relation avec l’émergence politique de la Catalogne et le développement d’une certaine identité « nationale », dont le point de départ serait le sac de Barcelone par les troupes de Almanzor en 985.

3 Dans le même temps, s’affirme une structure de production documentaire qui se cristallisa avec l’institution du notariat au cours des décennies centrales du XIIe siècle, bien que l’usage du terme « notarius » soit exceptionnel avant 1230. On peut soutenir qu’alors l’écriture devient un métier, où la participation des laïcs fut toujours plus grande. L’écrit, né principalement d’une obligation régie par le droit, vit ses fonctions s’étendre, devenant un impératif contre l’oubli, comme le montrent les préambules des documents du XIIe siècle, et la faculté d’écrire devint une compétence intellectuelle. Ainsi, ceux qui possédaient cette compétence s’efforçaient de la démontrer par leur souscription autographe, bien que celle-ci fût monopolisée par les clercs dès la fin du XIe siècle. Leur formation était essentiellement pratique et en rapport avec leurs responsabilités religieuses, de sorte que, jusqu’au XIIe siècle, elle ne connut aucune réglementation spécifique. À partir de cette date, le vocabulaire devint plus professionnel et juridique, le titre de magister apparut et une véritable structure scolaire se mit en place, au moment même où les relations de la Catalogne avec les mouvements intellectuels du nord des Pyrénées devenaient plus intenses. Ainsi l’attestent la présence des oeuvres de Pierre Lombard, d’Hugues de Saint-Victor, d’Hildebert de Lavardin, de Marbode de Rennes ou de Gratien dans les bibliothèques, la rénovation liturgique (adoption du rite romain vers 875) ou le développement des études de théologie et de droit.

4 Le livre, jusque-là considéré comme un objet de luxe, servit de vecteur à toute une série d’échanges. La recherche de M. Zimmermann met ici en valeur la diversité des milieux religieux. Alors que les paroisses rurales ne comptaient guère que des ouvrages liturgiques, et que les collections des chanoines, écolâtres, diacres et abbés étaient en accord avec leurs tâches spécifiques, seuls les monastères et les chapitres cathédraux disposaient de véritables bibliothèques, ces établissements étant tout à la fois des centres de formation, de copie des manuscrits et de création intellectuelle. Mais les conclusions que l’on peut tirer de leur analyse sont tributaires de la précarité et de la disparité des fonds conservés, ce qui tend à privilégier les collections barcelonaises, surtout celles du monastère de Ripoll. Cette abbaye disposait en 1047 de deux cent quarante-six ouvrages, ce qui faisait d’elle un centre intellectuel de toute première importance, où se côtoyaient l’héritage classique, la renaissance carolingienne, les sciences venues de Cordoue, sans compter les titres qui signalent les contacts avec Rome, l’influence des Cisterciens ou les pèlerinages à Saint-Jacques et Jérusalem.

5 En somme, l’analyse socio-culturelle que l’auteur fait des documents et du patrimoine livresque catalan ouvre sur les liens politiques de la culture écrite pendant les IXe - XIIe siècles, soutenant que se forgea alors une « identité nationale » avec la constitution d’un État féodal doté précocement d’un nom particulier et d’une souveraineté politique. Dans ce projet, l’affirmation de l’écriture participa à cette expression identitaire. L’ouvrage se clôt par une abondante série de cartes et d’annexes sur l’activité notariale, les caractères et les variations sémantiques des préambules, le salaire des scribes, le formulaire diplomatique et les mentions et donations de livres. Toutes ces informations éclairent et renforcent la démonstration développée par M. Zimmermann tout au long de son ouvrage, destinée à devenir une référence de premier ordre pour toute étude de la culture écrite médiévale.

6 ANTONIO CASTILLO GÓ MEZ


Date de mise en ligne : 01/06/2005