Éloge de la copie. Le marché napolitain (1614-1764)
- Par Gérard Labrot
Pages 7 à 35
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- LABROT, Gérard,
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- Labrot, G.
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Notes
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[1]
ROBERTA PICCINELLI, Le Collezioni Gonzaga, il carteggio tra Firenze e Mantova (1554-1626), Milan, Silvana, « Collana del Centro Internazionale d’arte e di cultura di Palazzo Te », 2000, p. 70.
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[2]
R. PICCINELLI, Le Collezioni..., op. cit., p. 157. Le même correspondant, quelques jours auparavant, le 30 avril 1602, rappelle au duc une lettre du marquis Carlo Rossi qui le charge : « Io faccia fare dodici quadri di ritratti di santi e di sante quali siano cavati da valenttuomini e vengino da pitture fatte da Michelagnolo, d’Andrea del Sarto, Rafaello d’Urbino e simili. »
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[3]
Sur 1’importance de la copie à Venise, voir ISABELLA CECCHINI, Quadri e commercio a Venezia durante il Seicento : uno studio sul mercato dell’arte, Venise, Marsilio, 2000, p. 213.
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[4]
On trouvera toutefois une série d’observations particulièrement stimulantes dans l’étude de LINDA BOREAN, La quadreria di Agostino e Giovan Donato Correggio nel collezionismo veneziano del seicento, Udine, Forum, 2000, p. 134 sq.
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[5]
Les observations du cardinal milanais, d’une grande finesse, assignent à la copie un rôle historique particulièrement éminent, auquel elle ne peut prétendre qu’en atteignant la plus haute qualité (FEDERICO BORROMEO, Musaeum, Milan, Claudio Gallone, I997, p. 21). Marco Boschini, quant à lui, clame son admiration pour deux copistes de talent, Sebastiano Bombelli et Giovan Battista Zampezzi, si habile dans ses copies de Jacopo Bassano qu’elles passèrent parfois pour des originaux : cf. « Breve istruzione, premessa a le ricche miniere della pittura veneziana », in Le carte del navegar pittoresco, éd. par A. Pallucchini, Venise-Rome, Istituto per la collaborazione culturale, 1966, p. 704. Nous savons enfin que bien 1/5 des tableaux amassés par Cassiano Del Pozzo était constitué de copies, et Donatella Sparti interprète cette abondance comme un véritable manifeste culturel : « Un orizzonte culturale che privilegia la completezza conoscitiva e il rigore didattico sul culto feticistico dell’autografia », in Le collezioni dal Pozzo. Storia di una famiglia e del suo museo nella Roma Seicentesca, Modène, Franco Cosimo Panini, 1992, p. 110.
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[6]
« [...] C’est par rapport à ces nappes d’histoire lente que la totalité de l’histoire peut se repenser, comme à partir d’une infrastructure. Tous les étages, tous les milliers d’étages, tous les milliers d’éclatements du temps de l’histoire se comprennent à partir de cette profondeur, de cette semi-immobilité; tout gravite autour d’elle », FERNAND BRAUDEL, « Histoire et sciences sociales : la longue durée », Annales ESC, 13-4,1958, pp. 725-753, ici p. 734, repris dans Écrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1969, p. 54.
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[7]
Sur ces cent quatre collections, quarante-trois proviennent de notre publication : GÉRARD LABROT, Italian inventories, collections of paintings in Naples, 1600-1780, Londres-New York-Munich, The Provenance Index of the Getty Art History Information Program, 1992. Quarante-trois collections sur quatre-vingt-trois, la moitié donc, ce qui donne une idée de l’importance du phénomène, qui concerne des collections de bonne ou de très bonne qualité. Les soixante et une autres sont inédites (et leur publication n’intéresse nullement les Napolitains, sans doute effrayés par les grands nombres).
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[8]
Archivio di Stato di Napoli [ASN], Notai ’600, Alessandro de Martino, scheda 582, protocollo 50,31 juillet 1692.
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[9]
Cinq copies sur neuf tableaux, la plupart « vecchi e laceri », décoraient la Sala de l’appartement de la Pignasecca, et l’on ne trouvait que des copies pour un seul original dans l’antichambre « a sinistra della sala » (ASN, Notai ’600, Nicola Farace, scheda 762 protocollo 34,9 février 1732).
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[10]
La collection Montoya de Cardona, en 1718, renferme une Prière au Jardin identifiée comme « scuola di Bassano » (G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., p. 306, no 139).
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[11]
ASN, Giustizia, Pandetta Corrente, fascio 7819, inventario dei beni di Carlo Ceva-Grimaldi, duca di Telese, 10 janvier 1764.
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[12]
G. LABROT, Italian inventories..., op. cit. (Giovanni Francesco de Ponte, marchese di Morcone, 26 mai 1614, p. 49).
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[13]
L’idée de réplique est toutefois indissolublement liée à l’idée d’authenticité, entendue comme perception du caractère unique de l’œuvre d’art. Au moment où l’on reconnut une valeur à la copie, qu’accompagna la volonté d’y distinguer des degrés et des typologies fonctionnels, on mit ouvertement en cause la valeur absolue de l’authenticité et du statut de l’original. Ainsi, la détection des copies enrichit la pratique du connoisseurship (L. BOREAN, La quadreria di Agostino..., op. cit., pp. 134-135).
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[14]
G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., p. 55, no 44 et p. 54, no 32. Le dernier tableau fut commandé à Marco Pino en 1573, et installé dans l’église à la même date, cf. PIER LUIGI LEONE DE CASTRIS, Pittura del Cinquecento a Napoli, 1540-1573. Fasto e devozione, Naples, Electa, 1996, p. 336.
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[15]
28 avril 1603, in GIOVAN BATTISTA D’ADDOSIO, Documenti inediti di artisti napoletani dei secoli XVI e XVII, Edizione anastatica, Bologne, Forni, 1991, p. 109.
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[16]
Pour la collection de Gian Francesco Salernitano, cf. G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 12 juin 1648, p. 79 sq. Pour la collection de Giovanna Battista Pignatelli, duchesse de Terranova e Monteleone : ibid., p. 309 sq. 1
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[17]
Ibid., p. 51, no 47.
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[18]
Les exemples en sont nombreux et nous devons par conséquent en limiter l’évocation. Citons un Saint Jérôme de Corrège dans la collection de Maddalena De Donne (ASN, Notai ’600, Pietro de Canto, scheda 291, protocollo 15,15 février 1651), ou encore les cinq copies de Bassano possédées par Giuseppe Tocco, dont un Christ au jardin et une Nativité de 156 cm de côté (ASN, Notai ’600, Alessandro Grimaldi, scheda 281, protocollo 31,11 mars 1662). Rappelons la présence d’une Madeleine de Titien et d’une Mise au tombeau de Bassano dans la collection de Gian Camillo Cacace (G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 23 février 1658, p. 109 sq.) Un autre Titien encore, la copie d’un Tarquin le Superbe tuant Lucrèce, dans la collection de Santo Maria Cella (ibid., 3 avril 1680, p. 144 sq.). Évoquons enfin l’Ecce Homo, le Martyre de saint Laurent et le Saint Sébastien, trois Titien, rassemblés par Carlo De Cardenas, qui possédait également une Sainte Famille avec saint Jean de Andrea Del Sarto (ibid., 23 décembre 1699, p. 202 sq.).
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[19]
Nombreuses sont les copies des grands noms bolonais : Annibal Carrache (une), le Dominiquin (deux), Guido Reni (neuf) et le Guerchin (quatre, particulièrement appréciés). Plus rares sont les copies de peintres romains : en dehors de Carlo Maratta, sur lequel nous reviendrons, nous ne pouvons citer que deux œuvres : une Immaculée Conception de Pierre De Cortone dans la collection de Juan Suarez de Figueroa (ibid., 25 septembre 1702, pp. 214-215) et deux batailles du « Borgognone », Guillaume Courtois, possédées par Michèle Troise (ASN, Notai ’700, Biagio Imbrogno, scheda 156, protocollo 8,29 décembre 1726 – la date tardive indiquerait plus un héritage qu’une commande ou un achat personnel).
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[20]
Ici encore, comme pour Rome, la moisson est maigre (il n’en va pas de même, soulignons-le, pour les originaux). Une copie d’un Noé, attribuée à Monsù la Neve, dans la collection de Mario Genovese (ASN, Notai ’600, Girolamo di Roma, scheda 1124, protocollo 24,23 octobre 1684). Ottavio De Simone, en revanche, apprécie visiblement cette peinture, lui qui posséda, en plus de deux tableaux copies de « Tempesti », Pieter Muller, deux séries de chasses, pas moins de « 10 quadri di battaglie, paesi e marine due e tre palmi in circa, copie di Antonio Chem » (ASN, Notai ’600, Domenico Antonio Gifuni, scheda 532, protocollo 36,17 mars 1703).
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[21]
Pas moins de treize Giordano (quatre philosophes, saints et saintes, Ancien Testament et légendes antiques) dans une collection fort riche en copies : à Giordano viennent en effet s’ajouter Azzolino et Mattia Preti, Stanzione et le Guerchin, ainsi que des paysages d’un Giovanni Fiammingo d’identification difficile : G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 18 février 1744, p. 440 sq.
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[22]
Ibid., 10 janvier 1703, pp. 222-223.
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[23]
Il est en effet indispensable, pour toute étude équitable du collectionnisme, mais aussi pour toute analyse approfondie, articulée, du marché de l’art, d’introduire cette distinction. Une collection véritable présente une charpente, une cohérence d’ensemble, ou une juxtaposition de groupes cohérents d’œuvres, permet aussi d’entrevoir avec plus ou moins de précision le goût de son propriétaire, qui peut être très restreint et favoriser un petit nombre de peintres, ou au contraire fort large et multiplier les noms. Un amas de peintures manque d’articulations, se fonde en général sur la quantité, sur le pouvoir décoratif des œuvres assemblées; il peut donc multiplier incohérences, voire incompatibilités. Un nombre relativement élevé de « collections » aristocratiques présente cette physionomie : l’important est de montrer de la peinture, beaucoup de peintures, en se souciant des noms. N’oublions pas, enfin, que certains collectionneurs, et parmi les plus remarquables, rejetèrent la copie : citons simplement Pietro Giacomo D’Amore, Gabriela Casanate et Bernardino Corrado (leurs inventaires sont publiés dans notre volume de 1992). 1
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[24]
Outre ces deux exemples, déjà cités, on peut rappeler une Espagnole, Antonia de Castro (1692), Catalina Manriquez, princesse de Marano (1696), Agnesa Marciano (1702) et Vittoria Barile, duchesse de Sicignano (1718).
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[25]
Citons Andrea Cautiero, doreur (1703), Nicola Vinaccia, orfèvre (1696) et Matteo Suuaen, qui fabrique des horloges.
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[26]
G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., Domenico De Marino (1687), p. 173 sq.; Paolo De Matteis (12 décembre 1728), p. 349 sq.; Domenico Antonio Vaccaro (15 septembre 1745), pp. 444 sq. et 448. La présence chez ce dernier de maintes copies de Solimena, dont une au moins exécutée par Vaccaro lui-même, peut illustrer le rôle proprement pédagogique que joue la copie des prédécesseurs dans la formation des peintres plus jeunes. Rien de tel dans la collection totalement égocentrique de P. De Matteis : beaucoup de copies anonymes et quelques copies d’œuvres du maître de céans, « da discepoli ». Pour Francesco De Simone (ASN, Notai ’600, Domenico Antonio Gifuni, scheda 532, protocollo 29,27 octobre 1696). N’oublions pas que ce dernier fut le père de deux peintres, Antonio et Giovanni, et d’un revendeur de tableaux fréquemment rencontré dans les expertises de collections, Giuseppe.
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[27]
Ferdinand Vandeneynden, ASN, Notai ’600, Gennaro Palomba, scheda 648, protocollo 42,2 décembre 1688 : inventaire publié, accompagné d’un excellent commentaire, par RENATO RUOTOLO, Mercanti e collezionisti fiamminghi a Napoli, Gaspare Roomer e I Vandeneynden, Massalubrense, 1982. Au grand homme d’affaires anversois, on joindra Guglielmo Samueli, personnage que nous allons retrouver (ASN, Notai ’600, Carlo Celso di Giorgio, scheda 358, protocollo 31, avril 1677), inventaire publié dans GÉRARD LABROT, Études napolitaines, Seyssel, Champ Vallon, 1993, pp. 233-236.
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[28]
Quelques noms : Scipione Porzio; Filippo Di Bernardo, mastrodatti de Gaeta, 1677; Giovan Battista D’Amore, dottore, 1692; Pompilio Gagliano, dottore également, 1699; Domenico Giannettasio, uditore provinciale, 1713, qui appartient à une véritable dynastie de serviteurs de l’État (cf. GAETANA INTORCIA, Magistrature del Regno di Napoli : analisi prosopografica, secoli XVI-XVII, Naples, Jovene, 1987, p. 518); Antonio Astuto, « magnifico dottore » et homme de goût, 1716, et Giuseppe De Dominicis, dottore, 1742.
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[29]
On notera l’importance de cette présence qui illustre à la fois l’enrichissement du groupe et ses interventions dans les domaines culturel et artistique. De Gian Camillo Cacace à Gennaro D’Andrea (1710), en passant par Partenio Petagna (1644), Carlo Vergara (1678), Ignazio Provenzale (1693) et Ottavio De Simone (1703), ce sont autant de « reggenti », de présidents, qui retiennent légitimement l’attention.
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[30]
Pour Ottavio Orsini, cf. G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 29 décembre 1704, p. 224 sq. Pour Ignazio Provenzale, ibid., s. d. (1693), p. 176 sq.
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[31]
L’inventaire d’Alessandro Bianchi se trouve dans ASN, Notai ’600, Giuseppe De Vivo, scheda 714, protocollo 7,31 août 1700.
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[32]
Arrivées avec les Aragons ou le pouvoir espagnol, ces familles furent particulièrement nombreuses, se hissèrent sans difficulté dans l’appareil d’État, et purent se parer de titres nobiliaires « altisonanti ».
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[33]
Ces deux derniers noms présentent un grand intérêt parce que nous sommes mis en présence de collections de belle tenue, mais fort différentes. Les deux frères Alarcon de Mendoza, Geronimo Ferdinando et Gennaro Ferdinando, disparus à quelques années d’intervalle, présentent des goûts bien tranchés, le second privilégiant les œuvres de grandes dimensions et faisant exécuter de très nombreuses copies, alors que le premier a déjà relégué les siennes, d’origine plus variée, dans son château de Fiumefreddo. Pour Geronimo Ferdinando, voir G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 31 janvier 1703, p. 216 sq.; pour Gennaro Ferdinando, ibid., 24 septembre 1715, p. 275 sq. Même passion familiale pour la peinture, et diversement exprimée, dans les deux collections colossales, plus de huit cents tableaux chacune, possédées par Emanuele Pinto D’Ischitella et par son fils Luis Emilio. Très nombreuses copies chez le premier (vingt-cinq sûres), présence beaucoup plus modeste pour le second : cf. ASN, Notai ’600, Giuseppe de Vico, scheda 662, protocollo 8, Emanuele Pinto, 12 janvier 1690, et ibid., scheda 662, protocollo 5, Luis Emilio Pinto, 12 juin 1704.
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[34]
ASN, Notai ’600, Giuseppe Ragucci, scheda 508 protocollo 51,4 mai 1724.1
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[35]
ASN, Notai ’600, Pietr’Antonio Volpe, scheda 1277, protocollo 30,24 novembre 1707. On découvre la même parcimonie chez un homme de loi, « dottore », Scipione Palumbo : une seule allégorie, la Charité, copiée de Massimo Stanzione, et rien d’autre (ASN, Notai ’600, Nicola de Filippo, scheda 643, protocollo 9,4 février 1697). Plus frappant encore, l’inventaire d’un président du conseil royal, Carlo Vergara : un unique Saint Augustin, copie de Ribera (ASN, Giustizia, Processi, Pandetta Corrente, fascicolo 3794,18 août 1678).
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[36]
Pour Giuseppe Gaetani D’Aragona, patriarca Alessandrino, cf. G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 5 septembre 1710, p. 232 sq. Pour Alvaro Della Quadra : ASN, Archivi Privati, Carafa di Castel San Lorenzo, carta 13, fascicolo 12,1694.
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[37]
On note une dispersion particulièrement frappante dans la collection d’Emanuele Pinto : vingt-cinq copies, mais pas moins de treize peintres sollicités. On y observe également des sauts qualitatifs abrupts : Andrea Del Sarto, Raphaël et Marullo; Véronèse, Titien, Giordano et Viola. On retrouve, quelque peu atténuées, les mêmes sautes de qualité et la même tendance à la multiplication des noms dans la collection de Alvaro Della Quadra.
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[38]
Ces quatre copies sont : le Martyre de saint Barthélemy, Absalon et Tamar, le Festin de Balthasar et David jouant de la harpe devant Saül « quatro quadri consimili [...] di palmi 12 e 9 a traverso », G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 24 septembre 1715, p. 276, no 6.
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[39]
« Due quadri di palmi 7 e 6 con le copie del Bassano senza cornice », in ibid., 25 février 1730, p. 369, no 69.
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[40]
ASN, Notai ’600, Pietro Antonio Volpe, scheda 1277, protocollo 15,27 février 1692. Signalons que Antonia De Castro ne possède que neuf tableaux.
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[41]
Rappelons, pour Gennaro Ferdinando Alarcon, la Chute de Lucifer et la Mort de Sénèque, 182 234 cm, Sainte Thérèse et saint Pierre d’Alcantara, 208 234 cm, et encore Sainte Anne tenant la Vierge dans ses bras entourée d’angelots, 156 208 cm. Giovanna Battista Pignatelli possédait quant à elle une histoire de « Diana coll’arme incantate », 208 286 cm, une Annonciation de 156 130 cm et une Suzanne de 182 130 cm.
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[42]
G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., p. 321, no 255. Il est peu probable qu’il s’agisse de la toile du musée Pepoli de Trapani, de dimensions nettement inférieures : cf. catalogue de l’exposition Cavallino, Naples, 1985, p. 238.1
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[43]
Ibid., 2 janvier 1742, p. 431, no 9. À noter qu’une histoire d’Hercule non précisée fait aussi son apparition dans la collection du prince de Colubrano Domenico Carafa, une belle machine de 260 208 cm (ASN, Notai ’600, Francesco de Ruggero, scheda 1225, protocollo 46,16 décembre 1710). Quant à l’Enlèvement d’Europe, il appartient à une importante collection, celle de Guglielmo Samueli. Pour les trois dernières copies du prince de Belvedere (ASN, Notai ’600, Gregorio Servillo, scheda 665, protocollo 53, 15 janvier 1707).
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[44]
Ces trois « originaux » sont : « una S. Cecilia con quattro figure » (no 26), « uno giuditio di Salomone sopra a tavola con prospettiva di trenta figorine di mano di Rafaele », (no 32), « una madonnina di due palmi di Rafaele con una testa e braccio di puttino sopra tela » (no 37), p. 51.
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[45]
Bon nombre de ces œuvres sont de petites dimensions, et certaines d’entre elles (collection de Palma; « un vecchio, cioè testa sola di vecchio svano ») peuvent être des fragments de tableaux plus importants découpés postérieurement.
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[46]
« Tre quadri di palmi 4 e 5 rappresentanti la Primavera, l’Autunno e l’està, mano di Caravvaggio, ritoccati [...] un altro di palmi 4 e 5 rappresentante l’Inverno mano di Caravaggio ». Notons que le seul Hiver estimé 60 ducats vaut trois fois plus que chacun des autres, estimés globalement 40 ducats, une différence difficilement explicable, mais qui ne plaide guère en faveur de l’autographie des quatre tableaux, dont Caravage n’a par ailleurs jamais abordé le thème, semble-t-il (cf. G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 16 juillet 1716, p. 286, nos 50 et 51). Les trois Caravage de Carlo De Cardenas sont : une Madeleine, une Flagellation du Christ et le Paiement du tribut (ibid., pp. 208-209, nos 136,157 et 159).
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[47]
À l’exception de Bassano, présent par deux œuvres, une Nativité et une Mise au tombeau, chaque peintre est illustré par une seule copie, une Assomption de Raphaël, une Madeleine de Titien et un Saint Roch de Guido Reni.
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[48]
Le régent dut avoir un goût quelque peu éclectique, faire preuve d’un conformisme qui cachait peut-être un désintérêt pour la peinture en tant que telle. Signalons toutefois la présence de deux raretés : une Lucrèce de Luca Cambiaso (estimée 12 ducats, donc de qualité), et deux copies de Domenico Brandi, dont c’est l’unique apparition dans notre corpus : une Sainte Marie l’Égyptienne et un Saint Jean Chrysostome.
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[49]
ASN, Notai ’600, Dionisio d’Alterio, scheda 320, protocollo 9,13 octobre 1671.
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[50]
ASN, Notai ’600, Giuseppe Tommasuolo, scheda 1150, protocollo 21,15 décembre 1717.
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[51]
ASN, Notai ’600, Gennaro Palomba, scheda 648, protocollo 54,23 mars 1713. Ajoutons au palmarès les cinq copies de Andrea Vaccaro de la collection de Mario Genovese : ASN, Notai ’600, Girolamo de Roma, scheda 1214, protocollo 24,23 octobre 1684.1
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[52]
LUIGI AVINO et MARIA ANTONIETTA DEL GROSSO, Arte e cultura nel Seicento. Il testamento e l’inventario dei beni di Fabrizio Pinto, Salerne, Laveglia, 1989, p. 48.
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[53]
ASN, Archivi Privati, Caracciolo di Brienza, I, 14,1679.
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[54]
Gaspare San Giovanni Toffetti, probablement d’origine vénitienne : G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 10 juillet 1651, p. 86 sq. Pour Ferrante Spinelli, l’un des meilleurs collectionneurs de son temps, ibid., 13 janvier 1655, p. 93 sq. Aucune Décollation de saint Jean Baptiste n’apparaît dans le catalogue de 1’exposition : Mostra didattica di Carlo Sellitto primo caravaggesco napoletano, Naples, Macchiaroli, 1977.
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[55]
G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., p. 431, no 23.2
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[56]
« Un quadro mediano de la circumcisione del Signor, copia del Baça » (ibid., 22 janvier 1631, p. 58, no 57).
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[57]
« Altri quattro quadri di palmi 4 e 5 rappresentantino quattro Cesari copie del Tiziano » (ibid., 2 avril 1757, p. 459, no 4).
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[58]
ASN, Notai ’600, Gian Domenico Pisano, scheda 269, protocollo 13,15 octobre 1644.
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[59]
« Uno S. Andrea di cinque palmi e quattro [...] copia di Gioseppe de Rivera », (G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 23 janvier 1648, p. 76, no 10).
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[60]
Ibid., 13 octobre 1661, p. 115, no 79.
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[61]
Ibid., 13 mai 1718, p. 294, no 7.
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[62]
Les estimations disponibles pour les natures mortes de Abraham Breughel vont de 10 à 100 ducats (il est vrai que ce dernier chiffre concerne la collection Vandeneynden qui n’accueille que d’excellents tableaux); leurs prix intermédiaires sont de 15,20 et 30 ducats. Les originaux de Giacomo Recco se situent entre 6 et 20 ducats; trois estimations, 10,50,60 ducats, fixent la valeur de Gian Battista, alors que Giuseppe Recco, mieux représenté, voit ses estimations osciller entre 10 (en 1744, tardivement donc) et 100 ducats, situant l’artiste au même niveau que Gian Battista. 2
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[63]
ANTONIO DELFINO, « Documenti inediti per alcuni pittori napoletani del’600 e l’inventario dei beni lasciati da Lanfranco Massa con una sua breve biografia », in Ricerche sul’600 napoletano, Milan, L & T, 1985, pp. 93-96, et EDUARDO NAPPI, Notizie dai documenti inediti dell’Archivio Storico del Banco di Napoli, Naples, Banco di Napoli, 1992, passim. Le comportement de Massa illustre de manière presque dramatique la situation de maint collectionneur pris entre sa passion et des moyens financiers insuffisants, et l’on peut voir en lui comme une version napolitaine du marchand florentin Paolo Del Sera, fixé à Venise, qui écrit en 1648 : « Non potendo la mia povera borsa far acquisto di originali conforme al mio desiderio, mi getto alle copie fatte però di buona mano », cité par I. CECCHINI, Quadri e commercio..., op. cit., p. 215.
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[64]
JOHN MICHAEL MONTIAS, Le marché de l’art aux Pays-Bas, Paris, Flammarion, 1996, pp. 113-114. 2
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[65]
Le marché vénitien de la copie fut lui aussi des plus actifs, compte tenu d’une demande incessante qui provient de tous les centres d’Italie septentrionale et centrale. Les prix conservés montrent des différences sensibles d’un artiste à l’autre. Deux comparaisons possibles : une Madone de Titien coûte, en 1659,400 ducats, alors que sa copie atteint 80 ducats (un prix élevé), soit un écart de 20 %. Mais deux ans auparavant, un original non précisé de Véronèse est estimé 450 ducats, et sa copie 18, soit un écart considérable, « napolitain » dirions-nous (cf. I. CECCHINI, Quadri e commercio..., op. cit., p. 215). On pourra dresser une comparaison convaincante originaux/copies en analysant l’inventaire de la collection Correggio publié par L. BOREAN, La quadreria di Agostino..., op. cit., pp. 171-193.
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[66]
Même valeur pour un Saint Jean, copie de Battistello Caracciolo, dans la collection de Vittoria Barile, duchesse de Sicignano (ASN, Notai ’600, Gregorio Servillo, scheda 665, protocollo 29,1718).
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[67]
Trois Vertus, estimées 1/2 ducat, deux tableaux non précisés, 4 ducats, une Galatée de 130 130 cm, 1,5 ducat. Mais Bassano n’est pas mieux traité : 1/2 ducat pour une copie de 104 52 cm. Prix tout aussi minimes pour deux copies de la collection de Agnesa Marciano : un « tondo » de Raphaël, 4 ducats, et un Saint, également « tondo », de Ribera, 3 ducats (ASN, Notai ’600, Gian Battista Cava, scheda 686, protocollo 14, 27 avril 1702).
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[68]
Pour la collection de Palma, G. LABROT, Italian inventories..., 10 mai 1716, p. 286, no 69. Le tableau de Guido Reni appartient à la collection du vice-roi cardinal Vincenzo Grimani (ibid., 18 décembre 1710, p. 247, no 5).
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[69]
Quelques inventaires permettent de chiffrer ces différences de valeur : la copie de Raphaël déjà évoquée que possède Punzo est estimée 40 ducats, deux têtes d’Azzolino, 6 ducats. Trois copies de la collection Montoya de Cardona (1718), un Titien, valent 7 ducats 1/2, un Battistello Caracciolo, 4 ducats, et un Andrea Vaccaro, 3 ducats. Mais c’est la collection de Palma qui se révèle la plus explicite en ce sens : un Saint François d’Assise de Giovanni Balducci atteint 2 ducats (26 cm), un Saint Onuphre de Fracanzano et une Naissance de l’Enfant Jésus de Micco Spadaro sont estimés 6 ducats chacun, une Vierge à l’Enfant et saint Jean de Andrea Del Sarto, 10 ducats, alors que la très belle copie de Titien que nous citions vaut 100 ducats. Mais une Cléopâtre de Marco Pino « tutta ritoccata », 104 182 cm il est vrai, atteint 15 ducats. Cette valeur relativement élevée n’est pas une surprise. Marco Pino fut un peintre longtemps fort apprécié comme en témoignent les prix des originaux et des copies. On peut même soupçonner qu’un certain nombre d’estimations sont faussées par une surcote des peintres napolitains aux dépens des « étrangers ». La collection de Agostino Pinto est de ce point de vue emblématique : une Madone de Stanzione et un Ecce Homo de Ribera sont estimés respectivement 10 et 6 ducats, alors qu’un Saint Sébastien du Cavalier d’Arpin (du même format que l’Ecce Homo) et une Adoration des Mages de Bassano n’en atteignent que 3 (ASN, Notai ’600, Francesco Limatola, scheda 439, protocollo 28,26 mars 1681).
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[70]
À l’exception d’un Saint Jérôme du Guerchin de 26 26 cm, estimé 10 ducats, on remarquera les dimensions appréciables du groupe possédé par le financier, qui s’échelonnent entre 104 130 cm et 156 182 cm, et qui contribuent à enfler les prix : 25 ducats, le plus fréquent, puis 30 et 40 ducats. Mais ces prix ne représentent toutefois que 10 ou 20 % du prix d’originaux des mêmes artistes. 2
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[71]
Nous disposons d’un témoignage particulièrement éclairant du bonheur que peut éprouver un amateur doué à copier, bien entendu sans esprit de lucre, un bon tableau. Antonio Astuto, qui collectionna ses contemporains, est aussi peintre amateur : deux de ses travaux apparaissent dans son inventaire après décès : « Un quadrillo [...] che è una copia che feci io molti anni sono da un quadro originale del celebre dipintore Carlo Maratta [...] ». Beaucoup plus intéressante est la seconde copie : « Un altro quadro di palmi quattro e tre per traverso in cui è dipinta la fuga della gloriosa Vergine Maria in Egitto, copiata da me, molti anni sono da un quadro di Titiano del quondam Eccellentissimo Signor Marchese del Carpio » (G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 2 mai 1716, p. 281, nos 39 et 43).
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[72]
« Popolarmente decifrabile era invece la pittura della liberazione. Cristo, la Vergine e i Santi liberano da tutto [...] ». Cette remarque de ROMEO DE MAIO, Pittura e Controriforma a Napoli, Bari, Laterza, 1983, p. 191, nous introduit dans l’immense océan des images pieuses qui submergea la ville après le concile de Trente. La Vierge et les saints sont indispensables, et leur présence peinte obligatoire dans chaque demeure. Certes, la qualité proprement picturale de l’image compte à coup sûr pour le véritable collectionneur, mais c’est l’identité du saint ou de la sainte qui s’impose, et plus encore les sentiments que l’image fait naître chez son spectateur. Dès lors la copie peut suffire, et nous relevons sans étonnement la présence de pas moins de cent soixante-sept copies de saints et de Vierges seules dans notre corpus, soit 25,5 % du total. Cette multitude témoigne éloquemment du succès de l’Église contre-réformée à Naples.
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[73]
Sur l’importance de l’année 1656 pour l’orientation de la peinture religieuse et le nouvel élan donné aux dévotions et au culte des saints, voir le livre si éclairant de ROMEO DE MAIO, Società e vita religiosa a Napoli nell’età moderna, 1656-1799, Naples, Edizioni scientifiche italiane, 1971, en particulier l’introduction. 2
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[74]
Les deux images de Santafede appartiennent à la collection Alvaro Della Quadra, où elles tiennent compagnie à la copie d’une Vierge et saint Nicolas de Solimena (estimée 3 ducats), des Larmes de saint Pierre de Caracciolo (3 ducats encore), d’une Vierge et saint Jean de Stanzione. La présence de nombreuses copies de Santafede dans des amas de peintures ou dans des ensembles extrêmement modestes révèle un fonctionnement proprement dévotionnel. Antonio Lauro, qui possède de très nombreux tableaux à sujet religieux, y joint une machine de 182 234 cm « con diverse figure di Santi copie del Pittore Santa Fede » (G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., 3 juillet 1713, p. 260, no 152). Plus significatif encore est l’inventaire d’un simple rentier, Pietro Alifante : quinze tableaux seulement, tous à sujet religieux, parmi lesquels on pointe deux copies de Santafede : une Flagellation du Christ et une Sainte Famille avec sainte Lucie (ASN, Notai ’600, Nicola Evangelista, scheda 205, protocollo 40, janvier 1649). Signalons enfin la présence d’un Santafede « usato », l’inévitable Sainte Famille, avec sainte Catherine cette fois, dans l’espèce d’« hagiosphère » de Domenico Bambace, qualifié de « magnifico » (ASN, Notai ’600, Biagio Domenico de Conciliis, scheda 399, protocollo 46,12 février 1696).
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[75]
ASN, Notai ’600, Domenico Cardamone, scheda 1221, protocollo 28,26 mars 1693.
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[76]
Ces copies si nombreuses nous engagent par conséquent à réfléchir sur l’intervention, dans le développement du goût et l’évolution de la peinture, de véritables freins qui soulignent l’enracinement de pratiques et de choix dictés par des considérations, des nécessités, qui peuvent être étrangères à l’art. La recherche de l’intercession indispensable fut à Naples l’un de ces freins. Et, de nouveau, citons Fernand Braudel : « Certaines structures, à vivre longtemps, deviennent des éléments stables d’une infinité de générations : elles encombrent l’histoire, en gênent, donc en commandent l’écoulement » (Écrits sur l’histoire, op. cit., p. 50).
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[77]
ASN, Notai ’600, Francesco de Ruggero, scheda 1225, protocollo 36,29 avril 1700.
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[78]
PIER LUIGI LEONE DE CASTRIS, Pittura del Cinquecento a Napoli, 1573-1606, l’ultima maniera, Naples, Electa, 1991, p. 226.
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[79]
Ibid., p. 239. Carafa, Sanseverino : la répétition des patronymes aristocratiques parmi les acquéreurs de copies, en particulier de Raphaël, confirme nos observations sur leur fonctionnement dans ce milieu des grandes familles, toujours si attentif aux lieux et aux noms.
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[80]
EDUARDO NAPPI, Ricerche sul’600 napoletano, saggi e documenti per la storia dell’arte, Milan, L & T, 1992, p. 96 (la publication à Milan de cet instrument de travail indispensable ne manque pas de piquant). 3
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[81]
Ibid., p. 23. Autre copiste de Raphaël, et toujours pour l’aristocratie, en l’occurrence la comtesse de Celano, Scipione Cecere, chargé de cette tâche en 1612 (ibid., p. 37).
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[82]
G. B. D’ADDOSIO, Documenti inediti di artisti..., op. cit., p. 43,8 octobre 1612, repris dans E. NAPPI, Ricerche sul’600 napoletano..., op. cit., p. 43.
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[83]
A. DELFINO, « Documenti inediti... », art. cit., p. 157. Et de Doria à Lanfranco Massa, le chemin est bref : en 1620, Giovan Tommaso Passaro (qui a exécuté des copies de Titien pour la famille de Martino) copie, pour 1’agent de Marc’Antonio Doria, un Ange gardien non précisé (A. DELFINO, « Documenti inediti... », art. cit., p. 159).
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[84]
Ottavio Orsini, G. LABROT, Italian inventories..., op. cit.; 29 décembre 1704, p. 226, no 21.
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[85]
Rappelons que Manzini et Avellino sont représentés dans la collection Alarcon de Mendoza de 1715 par un certain nombre de tableaux autographes. Citons quelques copies : « Un quadro di palmi 7 e 9 [...] l’istoria di Seneca svenato mano di Francesco Manzini da Luca Giordano », « Un quadro di palmi 6 e 8 [...] con l’effigie di S. Francesco d’Assisi mano di Francesco Manzini da Guido Reni », « Un quadro di palmi 8 e 9 con S. Pietro d’Alcantara e S. Teresa, mano di Onofrio Avellino da Luca Giordano », « Due quadri di palmi 4 e 5 [...] istoriati diversi mano di Onofrio Avellino da Francesco Solimena » (ibid., pp. 276-277, nos 9,30,10 et 16). Il n’est pas exclu que les deux peintres aient introduit quelques variantes personnelles dans les tableaux qu’ils reproduisaient. Un bon copiste se préoccupe sans doute d’éviter la duplication strictement mécanique.
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[86]
BERNARDO DE DOMINICI, Vite dei pittori, scultori e architetti napoletani, Naples, 1742-1745, vol. III, p. 463.
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[87]
Ibid., p. 395.
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[88]
Le biographe revient fréquemment sur la capacité rentable des disciples à copier le maître : « Raimondo de Dominici, Maltese [...] le copie di Luca con pochi suoi ritocchi eran date a’padroni per originali di sua mano » (ibid., p. 443); « Monsù Anselmo, di nazione fiammingo, copiò assai bene l’opere di Luca ; laonde fecene molte a richiesta di vari particolari alcune delle quali ritoccate dal Maestro furon date, o mandate per originali » (ibid., p. 444); « Aniello Rossi, tornato a scuola di Luca, copiò con buona grazia le di lui opere » (ibid., p. 447). Et nous retrouvons maintenant Onofrio Avellino « Imitò assai bene la maniera di Luca, del quale copiò assai quadri, e massimamente battaglie pel gran genio che aveva a quelle » (ibid., p. 450). Francesco Testa « copiò assai bene l’opere del maestro » (ibid., p. 451). Derrière cette insistance, ces répétitions, nous saisissons le fonctionnement d’une véritable organisation dans laquelle la copie fait immédiatement suite aux originaux. Cette stratégie explique qu’aujourd’hui plusieurs centaines de copies de Giordano circulent dans le monde. Sur l’organisation industrielle de l’atelier, ses caractéristiques et ses conséquences largement négatives, voir les observations récentes de NICOLA SPINOSA, Il seguito di Luca Giordano a Napoli e in Italia, in Luca Fiordano, 1634-1705, Naples, Electa, 2001, pp. 437-439.
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[89]
« Un quadro di palmi sette e sette [...] con l’incoronazione di spine di Nostro Signore Giesù Cristo copia del signore Luca Giordano »; « Un quatro di palmi sette e sette istoriato con Herode a tavola e una donna che porta la testa di S. Giovanni in un Bacile 3 copia del Signor Luca Giordano » (G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., p. 173, no 5 et p. 174, no 8).
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[90]
La stratégie sagace mise au point par Luca Giordano est une adaptation parfaitement intelligente à l’élargissement si vigoureux du marché, inséparable d’une diversification de la demande, et la copie apparaît comme la parade la plus satisfaisante au vu des mentalités du temps. Car Giordano n’est pas seul lancé sur ces pistes. Dans sa très remarquable analyse de la carrière du peintre romain Pier Francesco Mola, LUIGI SPEZZAFERRO établit toute l’importance de la copie pour ce dernier, et rappelle opportunément une observation éclairante de Filippo Baldinucci : « Dipingeva alcuni paesi con grande studio, poi li faceva copiare ai suoi scolari, gli ritoccava di sua mano, e tali copie mandava in diverse parti » (« Pier Francesco Mola e il mercato artistico romano : atteggiamenti e valutazioni », in Pier Francesco Mola, 1612-1666, Mostra di Roma e Lugano, 1989-1990, Milan, Electa, 1989, pp. 40-60). La citation de Baldinucci provient des Notizie dei Professori del Disegno da Cimabue in qua edizione, Paola Barocchi (dir.), Florence, Studio Per Edizioni Scelte, 1974-1975, p. 461.
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[91]
G. LABROT, Italian inventories..., op. cit., p. 263, documento 400.
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[92]
Les collectionneurs de tous ordres furent certainement conscients de la valeur de l’école locale, et les centaines d’originaux qu’ils accumulèrent en sont la preuve. Mais l’évolution quantitative de la copie ainsi que son affirmation au détriment de la copie « étrangère » sont tout aussi éloquentes : entre 1614 et 1680, la copie étrangère l’emporte nettement sur la copie locale, avec 56 exemplaires contre 35 seulement. Le rapport s’inverse vigoureusement après cette date : 198 copies napolitaines pour 119 extérieures entre 1681 et 1730.3
1La seconde moitié du XVIe et l’entier XVIIe siècle proposent un marché de la peinture des plus animés, que caractérise une diversification énergique des produits. On y relève en particulier le développement fiévreux de la copie, habile parade contre l’inquiétante raréfaction sur les places d’originaux de peintres du « grand XVIe siècle », en particulier romain et vénitien. Une visite à Mantoue, haut lieu de collections opulentes, impose en effet un double constat : la pénurie du marché hâte la mise en circulation de faux originaux qui peuvent n’être que de bien pâles copies, indignes des Gonzagues. Alessandro Allori, le 20 juillet 1584, écrit de Florence à Eleonora Medici-Gonzaga, duchesse de Mantoue, qu’il est impossible de trouver des œuvres de Andrea Del Sarto sur le marché et qu’il ne peut donc la satisfaire. Il ajoute, sarcastique : « Nombreuses sont les œuvres que beaucoup tiennent pour originales, et qui sont de bien faibles copies [1]. » Par ailleurs, la chasse aux copies en provoque une véritable inflation. Le 13 mai 1602, le négociant florentin Giuliano Dieciaiuti informe Vincenzo I Gonzaga : « Je me suis efforcé d’obtenir des copies des meilleurs tableaux présents dans la ville [2]. » Et d’autres villes comme Venise [3] présentent la même animation, favorisent les mêmes avidités. À l’évidence, la copie s’impose un peu partout comme un produit utile, voire indispensable, aux multiples emplois. Nous sommes donc ici à cent lieues de notre temps, avec sa valorisation exacerbée de l’original, de la pièce unique, et sa condamnation arrogante de la copie, cette honte de la famille picturale. L’historien se doit, dès lors, d’accomplir un effort certain pour prêter l’attention qu’elle mérite à cette « bâtarde », si peu étudiée encore, ou alors ponctuellement et sans problématique véritable [4], pour admettre et comprendre les éloges de la copie qui se multiplient sous les plumes fort autorisées de Federico Borromeo, de Marco Boschini et de Cassiano Del Pozzo [5].
2Or, la documentation napolitaine disponible permet de scruter cet instrument culturel singulier qu’est une copie de tableau, d’en esquisser une analyse proprement historique parce qu’elle nous offre, luxe tant appréciable, une « armée d’échantillons », et déployée dans le temps. Quantité et longue durée. Elle remplit donc deux conditions « braudeliennes » particulièrement décisives : ne permettent-elles pas, en effet, par le fourmillement bienfaisant de la première et grâce à la lenteur processionnelle, si peu spectaculaire mais si autoritaire de la seconde [6], de compenser les limites spatiales de l’aire géographique considérée, une simple ville, mais une capitale et importante de surcroît.
Quantité et longue durée
3Naples fournit une très riche gamme de produits : 629 copies distribuées en 104 collections [7], des copies rigoureusement identifiées par les inventaires après décès, tirées de peintres explicitement nommés. Ces copies appartiennent à tous les genres picturaux contemporains, à l’exception du seul paysage, dont la production locale et l’importation sont si abondantes, du plus coûteux au meilleur marché, qu’elles frappent la copie d’inutilité. On reproduit donc, mais inégalement, tableaux religieux et profanes, épisodes vétéro-testamentaires et saints, scènes mythologiques et même natures mortes. Mais, à ce fort contingent immédiatement intégrable à l’histoire de l’art, nous devons joindre, pour être un peu moins incomplets, les très nombreuses copies anonymes, présentées comme telles : « copia », témoins muets, et donc parfaitement inutilisables, d’une demande et d’une diffusion massive, dont le mutisme est d’autant plus regrettable qu’ils occupent, dans mainte collection, une place considérable. Ainsi, en 1692, la princesse de Belmonte, Anna Ravaschieri, accrochait exclusivement des copies, quarante-six, dans sa galerie [8], alors qu’en 1712 un apothicaire, Nicola Trilloco, n’en possédait pas moins de trente-cinq [9]. Et si l’on tient compte, en outre, des omissions certaines, inévitables, et de l’anonymat complet de bien des inventaires, nous pouvons affirmer sans crainte que le corpus vraisemblable des copies mises en œuvre est très largement supérieur aux six cent vingt-neuf unités recensées. La copie fut donc omniprésente à Naples, et d’une surprenante variété. Car on copie, bien entendu, et principalement, les peintres anciens, disparus, mais aussi des peintres contemporains, vivants. On copie, en outre, aussi bien des peintres illustres au talent reconnu et exalté que des artistes secondaires, voire médiocres, et pour des raisons qui nous échappent largement. On découvre également, et en grand nombre, des toiles présentées comme des originaux éblouissants, prétention exorbitante, état civil usurpé parce qu’impensable, et qui ne sont, en réalité, que des copies à inscrire sans hésitation dans notre corpus. Ajoutons à cela qu’à l’intérieur même de ce dernier on peut penser que des œuvres classées comme « école de », « scuola di », sont en fait des copies. Et l’on risquera cette affirmation pour au moins un cas précis, qui concerne « Bassano », sans prénom, une présentation des plus fréquentes [10]. Nous la retrouvons, dimensions et cadre rigoureusement identiques, dans l’inventaire de la collection Ceva-Grimaldi, présentée cette fois comme « copia di Bassano » [11].
4L’inventaire du matériel est donc bouclé. Mais son évidente richesse n’est qu’abstraitement satisfaisante, simple euphorie positiviste dans son isolement. Il convient en effet de la faire vivre et, pour lui conférer fécondité et efficacité, pour en dégager quelques certitudes, au moins statistiques, d’y introduire le temps, et plus précisément son excellence la longue durée. Une exigence promptement comblée : le premier inventaire remonte à 1614 [12], le dernier, celui de Carlo Ceva-Grimaldi, à 1764. Un siècle et demi donc à disposition, lentement explorable, mais nullement excessif si l’on veut soumettre les copies et leurs possesseurs à un interrogatoire rigoureux et exploiter correctement cet effet grossissant si bénéfique dont le temps long, véritable loupe, gratifie les phénomènes.
Le calendrier de la copie
5Une première question : quelle distribution de la copie dans la durée, quel calendrier pouvons-nous fabriquer ? Certes, l’information chiffrée est trop insuffisante pour risquer une étude très détaillée, introduire par exemple une moyenne décennale des présences, mais nous pouvons procéder à une distribution correcte des masses principales, au repérage des grands rythmes dominants, en bref suivre le déploiement de la copie qui ne présente pas de régularité. Mais ce premier niveau de l’enquête revient à proposer toutefois une chronologie suffisamment précise pour que nous puissions situer le marché local dans le grand concert italien.
6La répartition chronologique des collections montre en premier lieu un retard sensible de Naples par rapport aux autres centres, Venise, Mantoue, Florence et Rome, pour nous limiter aux centres essentiels, où la production de copies fut précoce. Le retard napolitain relève à nos yeux d’une carence initiale, d’ordre structural : les collections authentiques, modernes, pour lesquelles la copie sous toutes ses formes peut être nécessaire, et même apporter à son propriétaire les satisfactions propres au « connoisseurship » [13], n’apparaissent et ne se multiplient que tardivement; aucun ensemble de tableaux digne de ce nom ne voit le jour avant l’extrême fin du XVIe siècle, voire un peu plus tard. Ce retard montre qu’en réalité la peinture n’est point encore considérée comme instrument de valorisation de la vie civile, comme ornement nécessaire du cadre de vie. Fort longtemps, le tableau reste image pieuse, décor ecclésial, œuvre pie. La progression de la copie, inséparable du développement d’un besoin, d’un savoir et d’un goût, se trouve dans ces conditions ralentie par des freins sociaux ou idéologiques qu’il conviendra d’interroger, parce qu’ils opèrent au sein même de notre corpus.
7La copie est rare avant 1640. Les cinq collections antérieures à cette date ne nous ont livrés en effet que quatorze exemplaires, et l’on observe en outre que le choix des œuvres à copier obéit à des critères incertains qui peuvent ignorer la valeur proprement artistique du tableau retenu. Il se fonde probablement sur l’application mécanique d’une règle de proximité spatiale ou de fréquence dévotionnelle : obtenir la copie d’une peinture que l’on a constamment ou souvent sous les yeux, ou dont on a pu entendre prononcer l’éloge dans une église de la ville. En 1620, Scipione Porzio transmet à ses héritiers, en plus d’œuvres non identifiées du peintre, deux copies parfaitement localisées de Marco Pino : une Sainte-Trinité, conservée en l’église du même nom, la Trinità delle Monache, et la Flagellation de la chartreuse de San Martino [14]. Cette pratique simple, ponctuelle, implique donc un marché des plus limités : le demandeur passe directement commande à un peintre local, secondaire le plus souvent. Nous voyons ainsi, en 1603, Andrea Sarra – encore un inconnu, écrit D’Addosio – exécuter la copie d’un Saint François non attribué exposé en l’église de la Concezione dei Cappuccini (Saint-Efrem-le-Neuf), réclamée par le marquis de Casalbore [15]. Dans ces conditions, la copie est un phénomène dont les finalités sont encore mal définies, et dont l’intérêt artistique, dans le cadre qui est normalement le sien, n’est pas encore, ou mal, mesuré.
8Tout change après 1640, et l’on observe une vigoureuse poussée, à la fois numérique et nominale, de la copie : vingt-six collections en abritent entre 1640 et 1690, et soixante-quatre entre 1680 et 1720. Cette explosion de la demande ne saurait étonner : elle est un véritable signal, le corollaire des modifications observables dans le monde artistique de la capitale. Le nombre de collectionneurs croît de façon spectaculaire, et l’appétit de peinture se développe largement dans les profondeurs de la société, mais on note en même temps une dilatation constante du nombre de tableaux par collection : résumons-la par le contraste puissant entre les 77 tableaux de la collection Salernitano en 1648 et les 949 peintures accrochées au palais Pignatelli en 1723 [16]. Une seule copie aux mains du premier, vingt au palais. Une ultime modification des conduites a contribué, et sans doute fortement, à développer l’usage de la copie : le double élargissement du marché, dans le temps et dans l’espace. Certes, les « old masters » n’étaient pas totalement inconnus : De Ponte, dès 1614, possède une copie de Sebastiano Del Piombo [17], et Juan De Lescano, ce collectionneur si original, léguait en 1631 une copie de la Transfiguration de Raphaël à San Pietro in Montorio, à Rome. Mais nous sommes ici en présence de deux amateurs authentiques, et l’on doit attendre 1650 pour voir se répandre les copies de peinture ancienne [18]. Par ailleurs, l’extension géographique de la curiosité (au service fréquent de la distinction), nourrie d’une meilleure information et de voyages, a provoqué la multiplication des copies bolonaises, puis romaines [19], pour aboutir à quelques rares présences flamandes en dehors de Rubens : Monsù la Neve, alias Franz Bloesarken, chez Mario Genovese, et Pieter Muller pour Ottavio De Simone [20]. Après 1720, et plus encore après 1730, c’est la chute spectaculaire : seize collections entre 1720 et 1770, mais neuf seulement entre 1730 et 1764, renferment des copies. Disgrâce de ces dernières au profit des seuls originaux ? Ce malheur est peu probable, parce que c’est la peinture tout entière qui est déchue de son rôle de décor privilégié du quotidien. Et l’on peut estimer en outre que bon nombre de copies existantes sont maintenant héritage inerte, legs peut-être oublié, à l’image des huit Falcone de Andrea Bonito (1757) ou de la plupart des copies de la collection Ceva-Grimaldi. Il est certes des exceptions, peu nombreuses, comme les collections de Domenico Antonio Vaccaro et de De Dominicis, deux grands connaisseurs, pour lesquels chaque tableau était vivant et nécessaire, ou encore celle de Antonio Arici, si riche en copies de Giordano, qui fut un ami de son père Carlo [21]. Mais, dans l’ensemble, la copie se trouve largement amputée de ses fonctions et de ses mérites, et son exil peut dès lors être décrété, parfois même à une date précoce : les dix-neuf copies ou tableaux « che vengono da » possédés par Gennaro Ferdinando Alarcon de Mendoza, toutes de bonne origine, sont reléguées – et nous ne sommes qu’en 1703 – dans les 5e, 6e et 7e « camere » du château de Fiumefreddo Bruzio, obscur village côtier de la province de Cosenza [22]. Et un ultime symptôme de ce déclassement s’impose à l’observateur : plus le moindre renouvellement, l’absence complète, en ce crépuscule, de copies d’artistes contemporains.
Les propriétaires de copies
9Ce flux si ample et ce reflux final invitent à poser une deuxième question : qui achète ou possède des copies ? La réponse, pleinement satisfaisante, vient immédiatement, puisque chaque propriétaire des cent quatre collections, qu’il soit collectionneur raffiné ou entasseur ignare de tableaux [23], est socialement défini. La diffusion de la copie fut des plus larges et sa possession concerna en pratique tous les milieux sociaux, simplement aisés, riches ou immensément riches. Bien des femmes en possédèrent, depuis Maddalena De Donne, disparue en 1651, jusqu’à Giovanna Battista Pignatelli en 1723 [24]. Quelques représentants des métiers, métiers d’art il est vrai, sont également présents [25]. Les artistes eux-mêmes ne sont point absents, avec Domenico De Marino, un élève de Luca Giordano, Paolo De Matteis et Domenico Antonio Vaccaro, auxquels on peut ajouter Francesco De Simone, un marchand de tableaux fort avisé [26]. Plus nombreux encore furent les hommes d’affaires, grands négociants et financiers venus de toute part : Génois comme Gian Vincenzo et Domenico Imperiali, Toscans comme Santo Maria Cella, Anglais comme George Stevenson, et surtout Flamands comme le très célèbre Ferdinand Vandeneynden [27].
10Deux groupes, le constat n’est guère surprenant, imposent leurs fortes cohortes : les bourgeois et l’aristocratie. Le premier, bien diversifié, aligne fonctionnaires subalternes, avocats et conseillers, gens de droit en somme [28] et, présence des plus significatives, hauts fonctionnaires et magistrats de l’appareil d’État [29], dont certains sont des aristocrates de haute naissance, tel Ottavio Orsini, prince de Frasso et grand avocat, alors que d’autres vont entrer dans la noblesse, ou s’y trouvent déjà, comme Ignazio Provenzale, duc de Collecorvino [30]. Le second groupe, pléthorique, réunit de simples barons comme Gian Francesco Salernitano, un collectionneur éminent, ou Alessandro Bianchi [31], mais aussi, bien plus nombreux, les grands noms de l’aristocratie féodale ou du patriciat urbain, parfois d’origine espagnole comme les Cardenas, comtes d’Acerra, ou les Suarez de Figueroa [32], des noms qui s’inscrivent dans une véritable continuité collectionneuse, comme les Pignatelli, les Tocco, les Alarcon de Mendoza ou encore les Pinto D’Ischitella [33].
Fonctions et usages de la copie
11Cette diffusion ubiquitaire de la copie invite tout naturellement à poser une troisième question : à quoi sert-elle ? Quelles sont ses fonctions à l’intérieur même de la collection, mais aussi, éventuellement, dans le jeu social ? La multitude de milieux socio-professionnels impliqués annonce à coup sûr des usages variés. Mais une prudence initiale est, sur ce point, tout à fait souhaitable. Dans quelques cas, en effet, la présence volontairement très restreinte de la copie en bannit l’utilité. Un exemple éclatant : Andrea Coppola, prince de Montefalcone, maître averti d’une collection à la fois abondante, trois cents tableaux, et de qualité [34], n’y conserve qu’une seule copie, bien discrète, presque invisible même, un Saint Paul de Ribera (78 65 cm). Présence manifestement dépourvue de signification : Coppola n’avait nullement besoin de copie. On peut tout aussi bien affirmer, lorsque la collection, contrairement à celle de Coppola, est réduite en nombre, de qualité médiocre et ne renferme qu’une seule copie, qu’attribuer à cette dernière une fonction précise serait une erreur. Alessandro Bianchi ne possède qu’une Vénus de Luca Giordano, et de dimensions modestes : 52 39 cm. De même, Giovanna Ossorio y Figueroa conserve un « quatrillo » non identifié, copie de Salvator Rosa [35]. Ces copies peuvent faire nombre, être entrées dans la demeure à cause d’un prix très réduit, sans rôle défini, peut-être passivement héritées de la famille, ou reçues en modeste cadeau, filles d’un hasard possible bien utile pour nous rappeler les dangers de la surinterprétation.
12Ce danger disparaît en revanche lorsque l’on interroge les deux groupes les mieux équipés, bourgeois et aristocrates, chacun privilégiant à dire vrai des usages quelque peu distincts : un grand seigneur n’attendait pas, en effet, les mêmes services de la copie qu’un avocat. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, et parfois bien au-delà, de nombreuses collections aristocratiques renferment un nombre élevé de copies : onze pour Juan Suarez de Figueroa, dix-neuf pour Geronimo Ferdinando Alarcon de Mendoza, dix-huit pour le second Alarcon, vingt et un pour Giuseppe Gaetani D’Aragona, vingt pour Giovanna Battista Pignatelli, et vingt-trois enfin pour Alvaro Della Quadra [36]. Cette manifestation de masse renferme en elle-même son importance, mais plus encore par les noms d’artistes qu’elle égrène. Juan Suarez de Figueroa a assemblé des copies de Raphaël, de Pierre De Cortone, Giordano et Solimena, cependant que Geronimo Ferdinando Alarcon accumule Titien, Andrea Vaccaro, le Guerchin, Ribera, Mattia Preti, Giordano et Rubens, et son frère, la même liste amputée de Raphaël et de Vaccaro, mais augmentée de Solimena [37]. Ce panorama nominal présente, on le voit, des récurrences significatives : pour ces collectionneurs, il est certain que le nom de l’artiste était plus important que l’œuvre exécutée, dont le sujet, dans ces conditions, pouvait être indifférent. Pour ce milieu, la copie fonctionnait comme instrument de distinction, d’exaltation du nom familial, et pouvait dès lors être employée comme arme dans la compétition nobiliaire. Raphaël, Titien, Rubens se rangent derrière le maître de céans pour en proclamer la supériorité. C’est pourquoi bien des aristocrates ne pouvaient se satisfaire des copies déjà présentes dans les collections héritées et enrichissaient cet entourage glorifiant, voire le construisaient de toutes pièces lorsqu’il faisait défaut. Dans les deux cas, ils passèrent commande de copies de grands maîtres du passé comme du présent, ce dont témoignent les documents publiés jadis par D’Addosio, mais aussi certaines collections, Pinto D’Ischitella, Alarcon de Mendoza par exemple, dans lesquelles les copistes sont nommément introduits.
13Le choix des copies fut donc pour l’aristocratie plus affaire de stratégie que de goût, et cette préoccupation permanente de glorification explique la quête fréquente, en plus des noms éclatants, de grands formats et de certains sujets spectaculaires. C’est elle qui assure en particulier le succès durable de Mattia Preti et de Luca Giordano. Aux quatre copies (312 234 cm) du premier accrochées ensemble par Gennaro Ferdinando Alarcon [38] font écho quelques copies des Bassano, autres fournisseurs de spectacles animés, dont les deux (182 156 cm) qu’accroche en son palais Pietr’Antonio Macedonio [39], mais plus efficacement encore les grandes machines de Giordano, si prisées : l’Immaculée Conception (234 182 cm) de Antonia De Castro [40], la Lucrèce (182 260 cm) de Alvaro Della Quadra (qui possède également un Véronèse de 182 286 cm, et un Santafede de 182 212 cm), mais surtout les deux ensembles épanouis qui s’imposent chez Gennaro Ferdinando Alarcon et chez Giovanna Battista Pignatelli [41]. À cette double recherche de l’imposant et du théâtral, satisfaite par le format et par le contenu, on doit probablement rattacher l’apparition quelque peu timide des sujets profanes, en particulier d’une mythologie à connotation érotique fréquente : Vénus et les Amours captivent et séduisent principalement les aristocrates. Voici donc la copie d’un Enlèvement d’Europe de Cavallino [42], ou encore d’Hercule avec Iole filant de la collection Guerrasio, et d’un second Enlèvement d’Europe due à l’omniprésent Luca Giordano. Voici enfin, mais importées cette fois, trois copies bien attirantes : un Rapt d’Hélène, de Guido Reni, un Bacchus et Ariane de Titien, ainsi qu’une immense Didon (260 312 cm) du Guerchin, propriété de Carlo Carafa, duc de Belvedere [43].
14Ce bouquet de grands noms doit attirer notre attention sur de nombreuses présences suspectes, celles des faux originaux évoqués il y a un instant, et particulièrement étalées dans les collections nobles. Bien trop de Raphaël, principalement de Madones à l’Enfant, tel le couple de la collection de De Ponte, où il côtoie en outre pas moins de trois autres « originaux » du maître [44]. Difficile encore d’accepter sans examen les Tintoret des collections de Cardenas, de Palma ou encore de De Ponte et Salernitano [45]. Plus difficile d’admettre au panthéon des originaux les Caravage si généreusement montrés, en particulier les Quatre saisons de la collection de Palma, ou les trois œuvres de la collection de Cardenas [46]. Et l’on pourrait tout aussi raisonnablement mettre en doute l’authenticité de bien des Bolonais : Dominiquin, Guido Reni, Guerchin, un peuple véritable qu’enrichissent les Titien presque pléthoriques.
15Les copies de noms éclatants n’étaient point absentes des collections bourgeoises où leur présence n’était nullement déplacée : le modèle aristocratique hégémonique exerça en ce domaine comme sur l’ensemble des aménagements domestiques et des goûts artistiques sa vigoureuse influence. Aussi découvre-t-on ces copies dans les collections des très hauts fonctionnaires, des grands serviteurs de l’État si proches des grandes familles. Gian Camillo Cacace, « reggente » particulièrement éminent, concentre dans ses appartements des copies de Bassano et de Titien, de Raphaël et de Guido Reni [47]. Un peu plus tard, en 1648, Martino Diaz Pimienta, « Reggente della Real Cancelleria », se conforme au modèle de manière encore plus visible : l’inévitable Bassano, un Couronnement d’épines, une Judith de Caravage (une bien pauvre chose estimée 4 ducats), mais surtout les Bolonais : une Vierge de Guido Reni, deux copies du Dominiquin, et pas moins de quatre œuvres du Guerchin [48]. Mais Diaz Pimienta s’adjoint en outre le renfort significatif d’un contingent de peintres napolitains : copies de Giovan Battista Caracciolo et de Giovanni Bernardo Azzolino, de Stanzione et de Viviano Codazzi, ce « vedutista » romain qui connut un grand succès à Naples.
16Cette présence de copies d’œuvres napolitaines qualifie en effet les collections « bourgeoises » dans lesquelles les grands noms extérieurs sont nettement moins nombreux, voire absents. Accessibilité immédiate et considérations économiques peuvent expliquer cette prédominance. Et si Giovanni Battista Pepe, un avocat, possède encore un Bassano, un Guido Reni (mais de format réduit, 52 cm) et un Titien, l’essentiel de sa collection est constitué par des copies de Ribera, de Santafede, et plus encore de Stanzione : pas moins de cinq tableaux [49]. Giacomo De Martino, homme de loi, a rassemblé deux Pacecco De Rosa, trois Marullo et bien huit Giordano [50]. Nicola Buono, quant à lui, regroupa des œuvres de Pacecco De Rosa, de Ribera et, de nouveau, Stanzione [51]. Certes, ces copies de signatures locales témoignent d’un souci certain de considération, voire de réputation dans le milieu d’appartenance, mais on peut penser que leur choix se fondait en priorité sur la « valeur d’image » de chaque œuvre, au sens le plus large du terme, sur l’appréciation de qualités proprement picturales aussi : cinq Stanzione, huit Giordano, à n’en pas douter, expriment une préférence.
17Quel que soit le milieu considéré, on constate que la copie, comme partout ailleurs, palliait la cherté des originaux les plus anciens ou leur absence permanente du marché, mais aussi leur rareté lorsque la demande contemporaine était si abondante que l’artiste vivant ne parvenait pas à la satisfaire. Comme à Mantoue ou à Modène, à Venise ou à Florence, la copie s’impose donc comme œuvre à part entière, jouant fort bien son rôle de complément, d’instrument d’homogénéité, aussi bien dans les grands ensembles soigneusement construits de certains aristocrates que dans les collections plus réduites, mais souvent attentives, des bourgeois ou des gens d’affaires. Arme pour obtenir la considération, ou pour déclarer un goût précis, la copie reçoit le traitement qui entoure l’original, et nous disposons, pour éclairer cette espèce d’égalisation original/copie, d’un témoignage révélateur, offert par un grand juriste salernitain qui fut aussi un collectionneur de qualité : Fabrizio Pinto. Son testament, long et minutieux, impose la vente de sa collection sans en excepter les nombreuses copies qu’elle recèle. En voici l’extrait essentiel : « Ces copies sont tout aussi précieuses que les originaux, car elles furent exécutées par un peintre célèbre à la demande de Monseigneur l’évêque Granita, dont nous les avons reçues en héritage » [52].
18Fabrizio Pinto entendait donc vendre ses copies en même temps et dans les mêmes conditions que ses originaux. La documentation existante montre que cette pratique ne fut nullement exceptionnelle. En 1679, en effet, dans l’immense fatras des biens de la princesse de Macchia mis en vente, on pointe la présence d’une copie sûre d’un « San Francesco di Padova (sic) » de Ribera, vendue 2,5 ducats [53]. Plus substantielle, la vente de la collection Ceva-Grimaldi vit partir des copies de Raphaël, de Bassano, de Cesare Fracanzano et de Nicola Vaccaro. On observe en outre que certains artistes ne dédaignaient pas de vendre personnellement des copies de leurs œuvres ou d’en surveiller personnellement la dispersion. L’inventaire du grand financier et homme d’affaires Guglielmo Samueli renferme une véritable foule de copies de son ami Luca Giordano, en particulier de grand format. Samueli était chargé de les vendre, au moins certaines d’entre elles, sur place, mais peut-être aussi hors de Naples. On devine par ailleurs, parfaitement explicable par les multiples fonctions qu’elle assume, une circulation incessante de la copie d’une collection à une autre, sur laquelle nous ne pouvons que formuler des hypothèses. Deux cas, cependant, illustrent peut-être cette circulation. Une Décollation de saint Jean Baptiste, copie de Carlo Sellitto, apparaît en 1651 dans la collection San Giovanni Toffetti. Nous la retrouvons à peu près sûrement, les dimensions sont identiques, quatre ans plus tard, dans l’importante collection de Ferrante Spinelli, où elle est l’unique copie repérable, ce qui pourrait être un indice de qualité [54]. On peut également penser que la Descente de croix (182 231 cm) de Giordano, inventoriée en 1742 dans la collection Guerrasio, provient de la collection de Domenico Carafa di Colubrano, disparu en 1710 [55]. Mais, au-delà des incertitudes et des hypothèses, un constat s’impose : la copie occupait une place importante dans la société napolitaine et mobilisait un nombre particulièrement élevé de peintres.
Les peintres copiés
19La multiplication progressive des noms invite donc à poser à notre corpus une quatrième question, dont la portée est à la fois économique et artistique : quels sont les artistes que l’on copie à Naples ? La documentation permet de dresser un tableau à la fois précis et détaillé des occurrences sur l’ensemble de la période.
Artistes copiés et occurrences
Artistes copiés et occurrences
20La série des artistes montre en premier lieu une extension chronologique considérable, depuis le premier XVIe siècle, Del Sarto, Corrège et Raphaël, jusqu’à Solimena. Mais l’extension spatiale du tableau n’est pas moins remarquable, et les artistes cités permettent en réalité d’ébaucher une véritable géographie de la peinture, structurée par la présence de trois écoles dominantes : Naples, Venise et Bologne. Ce palmarès suggère encore quelques observations, et en premier lieu sur le classement lui-même, sur sa remarquable stabilité, que vient toutefois enrichir l’entrée de nouveaux venus. On soulignera tout d’abord que certains « old masters », les plus glorieux, se maintiennent tout au long du parcours. Raphaël, présent dans la collection Loffredo en 1641 (mais nous avons constaté que des copies du maître existaient dès la fin du XVIe siècle), l’est encore en 1764 lors de la mise en vente de la succession Ceva-Grimaldi. De même Bassano, qui apparaît en 1631 chez Juan De Lescano [56], tient encore compagnie à Raphaël en 1764. Titien, enfin, l’un des fleurons de la collection Cacace (1658), se montre une dernière fois dans la demeure de Andrea Bonito, en 1757 [57]. Ces persistances, dont la documentation, à coup sûr, ne donne pas l’ampleur exacte, entérinent la valeur suprême de ces artistes, en fait les acteurs définitifs, indispensables et éclatants de la scène, leur confèrent en quelque sorte l’intemporalité.
21Mais le spectacle n’est nullement figé, et la longue durée joue parfaitement son rôle en laissant apparaître un enrichissement sensible et progressif du palmarès : Beinaschi, Maratta et Solimena n’entrent en scène qu’après 1700. La copie double donc attentivement l’histoire de la création, et les artistes concernés, en particulier les Napolitains, sont de plus en plus nombreux et sont copiés très rapidement de leur vivant. Gian Domenico Punzo possédait en 1644 deux copies de Giovanni Bernardo Azzolino, qui meurt l’année suivante [58]. Giuseppe Carafa, en 1648, montrait une copie de Ribera, disparu en 1652 [59]. Ettore Capecelatro, plus précoce, détenait en 1659 deux copies de Salvator Rosa, mort en 1673 [60]. Luca Giordano, de son côté, se préoccupa très tôt, grâce à Samueli et à quelques autres, d’arroser généreusement le marché. Le corpus disponible (mais cela n’exclut nullement, répétons-le, l’existence d’exemplaires antérieurs) mentionne les premières dans la collection Samueli justement (1677). Notre documentation révèle en outre que l’on copia, avec modération il est vrai, les naturistes locaux, en particulier les Recco et plus encore Abraham Breughel. On découvre en effet des Recco, représentant des fleurs et des fruits, copiés dans la collection de Ottavio De Simone ainsi que deux natures mortes de poissons, de Gaetano, dans la collection de Domenico Di Capua [61], alors que des copies de Breughel existaient dans les collections de Simone et Pignatelli. L’apparition de copies de natures mortes est particulièrement intéressante non seulement dans la mesure où elle souligne le succès remarquable du genre mais aussi et surtout parce qu’elle dégage une signification sans doute moins économique qu’artistique. Car les rares prix de marché et les nombreuses estimations des originaux des Recco et de Breughel, s’ils ne furent pas modiques, n’atteignirent que très exceptionnellement les prix de la grande peinture à figures, des Giordano ou des Preti, voire des Stanzione, rarement inférieurs à 100 ducats [62]. C’est donc l’engouement des collectionneurs, la très forte demande, cause d’une production d’originaux insuffisante et de délais d’attente ressentis comme exagérés, qui purent orienter certains vers la copie, un remède apprécié.
22Et si du palmarès d’ensemble nous glissons maintenant à l’étude des lauréats eux-mêmes, nous découvrons plusieurs singularités, non dépourvues d’intérêt, qui permettent d’enrichir notre déchiffrage du fonctionnement et des stratégies de la copie. On relève tout d’abord des absences ou des présences fort discrètes, auxquelles on peut apporter quelques explications. Les collections renferment en effet peu de copies d’artistes locaux contemporains, représentés en revanche, et logiquement, par une multitude d’originaux. Production abondante, prix modérés, mais aussi prédilection pour l’autographie d’un peintre aimé, limitent les attraits de la copie et en restreignent l’usage. Ainsi remarque-t-on la présence de vingt-trois originaux de Cavallino (un peintre qui séduit un public raffiné de connaisseurs) pour deux copies seulement. De même, face aux quarante-cinq originaux recensés de Falcone, dix copies seulement, et face aux seize œuvres de Fracanzano, deux copies isolées, mais quatorze copies pour vingt-huit originaux de Santafede, peintre coûteux et qui touche un public bien défini. On observe par ailleurs un nombre restreint de copies déclarées d’artistes considérables et disparus, que limite très visiblement la forte présence des originaux discutables, improbables – repérées il y a un instant. Donc, trente-six (!) originaux de Caravage pour seulement six copies, trente et un Rubens et douze copies, seize Tintoret mais une seule et unique copie. Une fois encore, par conséquent, on doit insister sur la valeur simplement statistique de nos dénombrements.
23Dans leurs chiffres comme dans le classement qui garantit les premières places aux très grands peintres et aux disparus, ces dénombrements, s’ils dessinent un panorama des goûts et des préférences, dévoilent sans doute plus encore une préoccupation quasiment générale : réaliser des économies. À partir du moment où l’écart qualitatif original/copie peut apparaître, au moins pour les meilleures d’entre elles, comme négligeable, dépenser moins pour obtenir un résultat esthétiquement et socialement fort convenable qualifie une conduite sensée, en particulier dans l’aristocratie dont les dépenses somptuaires, sauf exception, maintiennent la peinture au second plan. Et nous pouvons illustrer concrètement ce souci d’économie en examinant en détail le comportement original de Lanfranco Massa, agent napolitain du grand homme d’affaires et collectionneur génois Marc’Antonio Doria. Depuis Gênes, ce dernier passe de fréquentes commandes et de nombreux ordres d’achat à Naples, où Massa assure la liaison avec les artistes ou les propriétaires, la surveillance de l’exécution, l’inspection finale du produit et son expédition. Mais Lanfranco Massa est lui aussi collectionneur et le voici qui, dans le sillage puissant du grand Génois, profite des commandes pour obtenir une copie pour sa propre collection. En fin de parcours, la comparaison des deux inventaires respectifs se révèle des plus éclairantes. Marc’Antonio Doria disparaît en 1621 : l’inventaire de sa collection pointe quatre toiles de Azzolino, un Giovan Battista Caracciolo, Ursule devant le tyran de Caravage et une Pietà de Ribera. Lanfranco Massa disparaît en 1630 : l’inventaire de sa collection enregistre les quatre copies de Azzolino, la copie de Caracciolo, les copies de l’Ursule de Caravage et de la Pietà de Ribera. Au-delà d’une très probable convergence de goût entre les deux hommes, il est certain que Massa a fait preuve d’un opportunisme remarquable, a profité de son rôle pour accumuler à peu de frais un ensemble fort louable de copies soignées [63].
Le prix de la copie
24L’attitude de Lanfranco Massa nous conduit explicitement à poser une cinquième question : combien coûte la copie ? Quels sont les prix respectifs des originaux et des copies ? Les chiffres disponibles sont parfois des prix de vente, mais plus souvent des estimations proposées à la disparition du propriétaire ou lors de la mise en vente, desquelles on ne saurait espérer une précision et une exactitude totales. De nouveau, nous devons nous satisfaire d’approximations. Mais, compte tenu de la qualification des responsables de ces « stime », peintres eux-mêmes, le plus souvent, ou marchands experts, on peut penser que le rapport estimationprix du marché n’est guère faussé. Suffisamment nombreux, prix et estimations consentent à construire un tableau qui regroupe les peintres les plus sollicités, Napolitains mais aussi étrangers à la ville (cf. tableau 2). Nous avons en outre retenu les artistes pour lesquels nous disposions, pour les originaux comme pour les copies, d’un prix minimum et d’un prix maximum. L’ensemble livre une bonne moisson d’écarts entre originaux et copies, qui explique largement le succès prolongé des secondes et l’énergie soutenue de leur marché. Il fournit par là même des indications suffisantes pour que nous puissions introduire quelques comparaisons éclairantes avec d’autres centres, en Italie comme au-dehors.
Originaux/copies : écart des prix
Originaux/copies : écart des prix
25Une première confrontation place en regard les prix napolitains et les prix moyens que Michael Montias a calculés à l’occasion de l’énorme vente (850 tableaux) organisée le 9 avril 1647 à Amsterdam par la guilde de Saint-Luc, un document qui constitue un instrument de travail exceptionnel [64]. Son analyse permet de présenter un tableau qui prend en considération les quatre genres picturaux les plus répandus (cf. tableau 3).
Amsterdam : prix des genres picturaux
Amsterdam : prix des genres picturaux
26L’écart moyen, qui va de 28,6 à 47,7 % est, on le voit, très sensiblement inférieur à l’écart napolitain (dont le fondement sur les œuvres des peintres au lieu des genres pratiqués ne remet pas en cause la comparaison). Le succès des copies dans la capitale est donc amplement assuré par des prix très bas, d’autant plus attractifs que les originaux atteignent au contraire des prix élevés, et ce, quels que soient les peintres considérés, tous « peintres d’histoire » il est vrai. En bref, au degré le plus bas de l’échelle, une copie atteint en moyenne 10 % du prix de l’original, et 6 % seulement au sommet, des écarts qui garantissent dans la longue durée l’écoulement d’une production considérable [65].
27À Naples, comme dans tous les centres artistiques vivants, mais peut-être avec une netteté plus manifeste, on observe de très sensibles différences de prix entre les copies. Il en est de coûteuses, il en est surtout de bon, voire de très bon marché, infiniment plus nombreuses que les premières : 4 ducats pour la Sainte Agathe de Stanzione (104 130 cm) [66], 4 ducats encore pour la Judith de Caravage qui appartint à la collection Diaz-Pimienta, 5 ducats pour l’Adoration des Mages de Rubens de Alvaro Della Quadra, et 9 ducats seulement pour une Pietà de Véronèse que possédait Gian Vincenzo Imperiali en 1647. Mais voici encore plus abordable : une Madone et saint Nicolas de Solimena, respectable machine de 182 130 cm, de la collection Giudice Di Cellamare, n’atteint que 2 ducats, et toutes les copies de Giordano entre les mains de F. De Simone, à l’unique exception d’un Saint Nicolas valant 10 ducats, s’échelonnent entre un demi-ducat et 2 ducats [67]. Ce menu fretin, que bien d’autres tableaux pourraient encore enrichir, appartient certainement à la cohorte des copies de mauvaise qualité, mal peintes, bâclées, parfois abîmées, et dont les inventaires font trop rarement état : la Madeleine repentante de Corrège passée à la vente Ceva-Grimaldi est annoncée comme « copia mal fatta » et proposée à 5 ducats. En revanche, les bonnes copies de grands noms pouvaient atteindre des prix élevés : la Vierge à l’Enfant de Annibal Carrache de la collection Montecorvino est qualifiée de « copia ben fatta » (le prix manque). Une Sainte Famille avec sainte Anne de Raphaël, qui appartient à la collection Punzo, est estimée 40 ducats; une Vénus de Titien, jugée « copia assai buona » (collection de Palma, 1716) atteint le prix d’un original de qualité, 100 ducats. Un grand tableau de Guido Reni, enfin, mais copié il est vrai par Giordano, vaut 120 ducats [68].
28Ce dernier exemple attire l’attention sur la complexité des paramètres qui interviennent dans le calcul du prix de la copie. Les quelques indications dimensionnelles rapportées montrent que le format entra à coup sûr dans la fixation de la valeur marchande, mais il peut être parfois négligé, pour des raisons strictement qualitatives. La valeur du peintre copié tout d’abord : un Titien ou un Raphaël étaient logiquement plus chers qu’un Azzolino, un Marullo, voire un Andrea Vaccaro ou un Stanzione [69]. Mais la qualité proprement figurative du tableau choisi devait également être prise en considération par le copiste et par le commanditaire éventuel. Un ultime critère, aussi important que difficilement mesurable, est suggéré par l’intervention de Giordano. La valeur du copiste ne saurait en effet être écartée. Une copie due au grand « Fapresto » ou à Francesco De Maria valait plus cher qu’un travail de Francesco Gessi ou d’un obscur tâcheron. L’ensemble des paramètres ainsi dégagé, grand maître, grand tableau, bon copiste, explique certainement les prix élevés de toutes les copies de la collection Vandeneynden. Le marchand-collectionneur flamand fut bien trop attentif et compétent, eut l’œil trop acéré pour acquérir des croûtes dont la vente, par ailleurs, ne présentait pour lui aucun intérêt. Aussi la gamme des prix observés s’échelonne-t-elle de 10 ducats pour un philosophe de Ribera (un Giordano inavoué ?) aux 40 ducats d’une femme nue entourée de satyres et de putti reprise de Nicolas Poussin [70].
29Ces écarts de prix souvent considérables s’expliquent également par le format, une donnée matérielle dont nous pouvons mesurer les effets en examinant la distribution des copies de Luca Giordano. Qu’il occupe sans concurrence possible la première place de notre classement n’est pas le fruit du hasard. Une étude attentive des collections les plus richement dotées en originaux du maître montre une présence restreinte des toiles de grand format, particulièrement coûteuses, plus de 200 ducats bien souvent. En 1694, Francesco Montecorvino, simple « mastro d’atti », accrochait vingt Giordano, mais cinq seulement de grandes dimensions. En 1723, la collection Pignatelli ne regroupait pas moins de vingt-sept originaux, dont six seulement de format appréciable, alors que les dix-neuf Giordano de Stanislao Poliastri étaient tous de dimensions modestes. Une cherté décourageante a donc limité la diffusion de ces grandes machines. Mais les collectionneurs, très certainement aidés par le peintre lui-même, homme d’affaires exceptionnel, purent satisfaire leur goût à meilleur compte en achetant des copies nettement moins coûteuses que son atelier répandit généreusement. Et cette parade explique la présence de ce véritable stock de copies, souvent de grands et de très grands formats, repéré chez un marchand comme Guglielmo Samueli, qui pouvait diffuser indifféremment originaux et copies. Ainsi Gennaro Ferdinando Alarcon ne possédait certes qu’un seul original, mais bien dix copies de 234 182 cm, ou de 234 208 cm, et Giovanna Battista Pignatelli a regroupé, elle aussi, un bon contingent de copies de 130 117 cm jusqu’à 286 208 cm. Ainsi, pour une dépense qui représentait en moyenne 10 % du prix d’un original, les amateurs de Giordano ont pu accumuler ces grandes peintures, une solution d’autant plus satisfaisante que leur possession était, en particulier pour l’aristocratie, un véritable impératif social, un instrument de valorisation du nom ou de la personne. Au-delà de Giordano, la copie à bon marché, aisément multipliable du vivant des artistes, mais aussi après leur disparition (la copie de copie fut certainement pratiquée), pouvait encourager et faciliter des démarches de compensation. Il serait, dans ces conditions, quelque peu maladroit de dissocier le faible coût de la copie d’une véritable stratégie d’ensemble du genre.
30L’abondance de la documentation permet de reconstituer, au moins dans ses caractéristiques les plus contrastées, le statut économique de la copie. Elle conduit également, par son étalement dans le temps, à déceler une évolution significative des prix. Ces derniers furent d’une remarquable stabilité pendant au moins un siècle, entre 1610 et 1720-1730, mais enregistrent une baisse sensible après cette date, et ce, quel que soit l’artiste considéré. Plusieurs collections tardives en témoignent. Une copie de Raphaël (104 130 cm) de la collection Macedonio, inventoriée en 1730, atteint 5 ducats, et les deux Bassano de la même collection (182 156 cm et 104 78 cm) respectivement 6 et 1 ducats. Deux Giordano de la collection Arici sont estimés 5 et 8 ducats, et l’on repère des prix tout aussi modestes dans la vente Ceva-Grimaldi. Or cette dernière, qui consigne à la fois l’estimation initiale et le prix de vente de chaque œuvre, confirme fréquemment la baisse par l’écart enregistrable entre les deux : une copie de Cesare Fracanzano, estimée 1,5 ducat, est vendue 1,3 ducat, soit une baisse de 13 %, une autre de Bassano passe de 12 à 4 ducats, soit une chute de 66 %. Mais cette baisse finale, en réalité, ne fait que confirmer et amplifier le phénomène observable sur le marché des originaux, qui plonge encore plus énergiquement aux mêmes dates. La peinture, toute la peinture, a perdu une part importante de son intérêt et son marché apparaît bien, dans la capitale, comme un ensemble solidaire, soumis aux mêmes flux.
Copie et sentiment religieux
31L’analyse fonctionnelle de la copie dévoile peu à peu une fascinante complexité : instrument de distinction et de compensation, susceptible même d’offrir d’authentiques satisfactions par sa pratique aux collectionneurs les mieux armés [71], elle permettait fondamentalement de nourrir une collection en gommant les lacunes et en sauvant les apparences. Son rôle, toutefois, ne s’achève pas avec ces consolations et ces services rendus. Naples, en effet, lui réservait une ultime fonction, des plus singulières, qui affichait les orientations spirituelles dominantes et conférait au marché une énergie supplémentaire : la manifestation capillaire de la piété [72]. Qu’observe-t-on sur place, en particulier après 1650 (la peste de 1656 joua un rôle essentiel [73] ) ? Bien des collections multiplient en effet sous nos yeux un type particulier de copie : la Vierge, des saints et saintes isolés, plus rarement des scènes de la vie du Christ, et ce besoin si répandu explique à coup sûr le succès de certains artistes jugés particulièrement aptes à traduire en images rassurantes les aspirations du plus grand nombre, à peindre tant de suavités dévotionnelles. L’ensemble de ces exigences justifie le succès durable de Andrea Del Sarto, du sigle « Bassano ». Elles justifient plus encore la véritable inflation de la Vierge à l’Enfant, escortée ou non de saint Jean, dont nous ne recensons pas moins de neuf copies attribuées au seul Raphaël, ou encore, pour les mêmes raisons, la diffusion d’œuvres de bons peintres comme Ribera et Stanzione, mais aussi de peintres bien médiocres, bons catholiques il est vrai, comme Azzolino ou Santafede, grand orchestrateur de sucreries dévotionnelles. Voici donc que s’imposent Vierge de Bon Secours et Vierge du Rosaire [74] ainsi que tant de saints et saintes à usage domestique, toutes copies de faibles dimensions le plus souvent. Giovan Battista Pepe, en 1671, outre une Vierge et trois saintes de Stanzione : Barbe, Agathe et Cécile, était entouré de saint Antoine abbé, de saint Jacques et de saint Paul de Ribera. De même, Nicola Buono était protégé par de saintes effigies de Ribera, Stanzione et Guido Reni. Catalina Manriquez, elle aussi, accumula les copies de Ribera : un Saint Pierre et un Saint Paul, un Saint François d’Assise particulièrement spectaculaire (280 208 cm) [75]. N’oublions pas, enfin, que Nicola Trilloco possédait trente-cinq copies anonymes, toutes de sujets religieux, Vierges et saints en particulier. Cet inventaire trop bref permet par conséquent de jeter un coup de projecteur bien utile sur les comportements et les mentalités : par leurs contenus comme par les obsessions que l’on y peut observer parfois, les collections dévoilent le rôle durable et la pression du sentiment religieux sur le choix des sujets, mais aussi des artistes à copier [76].
Les copistes
32On a beaucoup copié, et beaucoup plus encore que ne l’établit notre fouille bien incomplète. Mais qui produit les copies ? Tout au long de nos investigations, nous avons vu se multiplier les sujets, la dimension des œuvres, et surtout la qualité – bonne et mauvaise – des copies. Ce panorama si diversifié implique naturellement des provenances et des opérateurs multiples. Bien des copies, en particulier celles des grands maîtres de l’extérieur, peuvent avoir été exécutées à partir de l’original et sur place, et il n’est guère douteux qu’il exista, comme pour les originaux, un flux permanent et nourri d’importations de copies romaines et bolonaises, mais sa trace dans les inventaires demeure malheureusement tout à fait fugitive : une seule indication précise en effet, glanée dans l’inventaire après-décès de Ferdinando D’Afflitto, disparu en 1700, qui consigne la présence de plusieurs copies de Carlo Maratta « venute da Roma » [77]. Et si d’autres copies purent provenir de Venise ou de Florence, il est certain, toutefois, que l’essentiel de la production, y compris des peintres étrangers, fut exécuté par des mains napolitaines.
33Au plus bas de l’échelle, là où la copie ne saurait s’évader de l’anonymat, ce sont de simples barbouilleurs (imbrattatele), ignorés comme leurs produits, qui pourvoyaient à la demande, déversant sur un marché peu exigeant en qualité des foules de tableaux. La forte demande a pu les conduire à se regrouper, à mettre en place de véritables ateliers plus efficaces, plus rapides, au sein desquels on peut même soupçonner quelque velléité de spécialisation : les trois figures de saints anonymes du premier état de la collection Capecelatro pourraient provenir de l’une de ces officines, qui ont pu en outre développer leur production en adjoignant à la copie la fabrication en chaîne de « pittura ordinaria », ou de véritables séries, cette masse si envahissante qui gonfle tant de « collections ». On peut donc imaginer raisonnablement la présence perceptible d’unités de production fort actives, capables d’assurer les « soubassements » du décor domestique et d’étoffer à très bas prix les amas de tableaux les plus ternes.
34Mais la copie n’était pas l’apanage de ces inconnus ou des noms obscurs rencontrés. Car de nombreux peintres, parfois de qualité, se sont consacrés pour différentes raisons à la copie, et souvent si l’on en croit la documentation. Dès 1596, Wenzel Cobergher reçut 50 ducats de Diomede Carafa pour reproduire un tableau de Raphaël dont le sujet n’est pas précisé [78]. Un peu plus tard, en 1608, inaugurant une période particulièrement riche en demande (le grand engouement pour les collections s’amorce à cette date il est vrai), c’est au tour de Gian Vincenzo Forli d’être rémunéré par Alessandro Sanseverino pour « alcune copie » [79]. À la même date, mais pour une destination inconnue, Giovanni Angelo Rubino exécuta une copie de la Madone de Andrea Del Sarto conservée à San Giacomo degli Spagnoli [80]. En 1610 et 1611, un peintre qui fut certainement un copiste exercé, Baldassare Alvise, exécuta pour Giulio Cesare Fontana deux copies d’un David de Caravage (l’année même de sa disparition, soulignons-le), puis, pour la vice-reine, la copie d’une Madone de Raphaël [81]. L’année suivante, Lois Croys copia un tableau de Titien pour Carlo Tappia [82]. Plus tard enfin, en 1619, Gabriele Azzolino (parent de Giovan Bernardo ?) produisait pour Marc’Antonio Doria les copies de deux tableaux représentant saint Barthélemy et saint André (des saints isolés une fois encore [83] ).
35Puis la qualité des copistes s’éleva, et l’on rencontre parmi eux de véritables spécialistes (les collectionneurs étaient, il est vrai, de mieux en mieux informés et leurs exigences augmentèrent certainement). Voici donc tout d’abord Juan Dò, qui copia naturellement les travaux de son maître Ribera [84], et la même collection contient encore trois copies de Raphaël : un tableau de figures, un Jupiter avec un chien, une Vénus avec deux putti (les deux derniers « di carta sopra tavola » (78 65 cm) exécutés par Francesco De Maria, le grand adversaire de Giordano au classicisme si plat). Peu à peu, cette diffusion croissante suscita l’affirmation de peintres qui consacraient sans doute plus d’efforts à copier les autres qu’à créer, et qui offraient au public une gamme élargie de modèles. Deux d’entre eux ont laissé des témoignages convaincants de cette compétence : Onofrio Avellino et Francesco Manzini, qui furent l’un et l’autre élèves de Giordano. La collection Alarcon de Mendoza, inventoriée en 1715, montre combien le marquis Della Valle Siciliana apprécia leur talent, très fréquemment sollicité. Onofrio Avellino lui fournit des copies de Giordano et de Solimena, alors que Manzini, plus éclectique, copia aussi bien les Napolitains, Mattia Preti, Giordano et Solimena, que les Bolonais, Guido Reni et le Guerchin, une capacité bien utile vu la forte demande [85]. Et l’on sait que Manzini fut, peut-on dire, un « copiste à succès » dont Bernardo De Dominici rappelle : « De toute manière, Manzini était un copiste fort recherché, que ses pinceaux enrichirent substantiellement [86]. » Rappelons enfin deux Sainte Catherine différentes « sopra pietra rotonda » peintes par Giovan Francesco Gessi « all’uso di Giordano », mais très tardivement, pour Giuseppe Maria Della Leonessa, disparu en 1772. Observons que la formule employée semble désigner plutôt un « à la manière de » qu’une copie au sens strict du terme, mais elle montre une nouvelle fois combien les pratiques picturales à partir et autour des originaux, en particulier des peintres de valeur, furent complexes et variées.
36Le classement de Giordano au sommet de l’échelle et le stock de la collection Samueli, pas moins de trente-huit copies, témoignent d’une présence exceptionnelle sur le marché. Rappelons tout d’abord que Luca « Fapresto » fut un copiste et un faussaire (deux activités inséparables en ses débuts) qui parvint à tromper Caspar Roomer lui-même sur la paternité d’un tableau [87]. Capable de copier les œuvres de Ribera, en particulier les philosophes, au point de les faire passer pour des originaux, mais reproduisant aussi Véronèse, Pierre De Cortone et Guido Reni, il se soucia plus encore d’organiser la fabrication et la diffusion de copies de ses propres œuvres, en particulier des plus ambitieuses. Car la copie cessa rapidement d’être à ses yeux un simple divertissement ou un outil pour élargir le métier : elle devint un instrument pour occuper le terrain, un procédé pour gagner plus d’argent. Pour y parvenir, il mit sur pied un atelier parfaitement structuré afin de garantir une production d’ensemble, originaux et copies mêlés, incessante et soutenue. Ces ambitions mobilisèrent de nombreux élèves, tous entraînés à reproduire le maître, et sans recourir à l’habituelle division du travail entre eux, une originalité qui a manifestement frappé De Dominici [88], et l’inventaire après décès de l’un de ses meilleurs sujets, Domenico De Marino, peut donc révéler la présence toute naturelle de deux copies du maître [89]. Mais cette pratique collective, consciente et fructueuse dévoile surtout en Giordano une préoccupation neuve, d’une singulière modernité : la recherche d’une productivité, de rythmes susceptibles d’assurer une couverture optimale du marché. Et l’arme la plus efficace de cette stratégie se déploie immédiatement sous nos yeux : les copies, quel qu’en soit l’auteur, couvrent systématiquement tous les domaines de la peinture, religieuse ou profane, comme il appert d’une consultation du long catalogue Samueli : l’Ancien Testament et, spectaculaire, le Nouveau Testament, la Vierge et les saints, la mythologie et les légendes anciennes, des sujets plus modernes enfin, comme les philosophes, empruntés à Ribera : deux philosophes (182 130 cm) et un Archimède impressionnant (182 234 cm) [90].
37Nous observons un comportement et une stratégie légèrement différents chez Paolo De Matteis, qui dirigea lui aussi un atelier important, et dont la production de copies semble avoir été abondante, mais de nature particulière. Si le peintre ne conserva dans ses appartements qu’un faible nombre de copies de ses œuvres, il chargea visiblement des revendeurs d’en diffuser de véritables séries issues de son atelier (au moins partiellement). Un document financier plein d’intérêt a conservé la trace de ces opérations, suffisamment explicite pour mériter l’analyse. Une « fede di credito » (versement) du Banco di San Giacomo, en date du 28 janvier 1729, dispose le paiement de 30 ducats de la part d’un certain Bartolomeo Paj, par ailleurs inconnu, aux héritiers du peintre disparu l’année précédente. Les 30 ducats, à remettre en particulier à son fils Aniello, représentaient le prix « de quarante-six tableaux, tous copies ordinaires et ébauchées, c’est-à-dire vingt-neuf tableaux de quatre palmes chacun, copies ordinaires, et dix-sept tableaux, copies ordinaires également ou ébauchées, de deux palmes chacun, soit un total de quarante-six tableaux dont j’ai assuré la vente [91] ». Soit un prix unitaire de 3 tari et 5 grana, une somme dérisoire qui proclame la piètre qualité de ces copies, fort justement qualifiées de « ordinarie », et divisées en deux groupes inégaux, aux dimensions modestes et des plus répandues, 104 et 68 cm, donc aisément accrochables en tout lieu. L’opération est fort claire : les peintres allaient au-devant des clients (parler ici de collectionneurs serait sans doute abusif), anticipaient en quelque sorte la demande et proposaient des copies « sur mesure », que des revendeurs comme Bartolomeo Paj se chargeaient de placer.
38Les démarches des copistes les plus entreprenants et les plus cohérents, Giordano et De Matteis, précisent les enjeux artistiques, mais aussi socio-économiques du genre au temps de son plus grand épanouissement. Comme dans les autres centres d’art, l’observation des collections les mieux fournies et les mieux structurées, peu nombreuses à dire vrai, permet de constater que la copie d’œuvres napolitaines construit une histoire, en l’occurrence celle de la peinture locale. Pompilio Gagliano, certainement peu fortuné, compléta sa série d’originaux égrenée de Caracciolo à Giordano par des copies de Pacecco De Rosa, de Stanzione et de Francesco De Maria. Beaucoup plus riche, Gennaro Ferdinando Alarcon de Mendoza, grâce aux pinceaux caméléons de Avellino et de Manzini, parvint à dérouler un long cortège napolitain, centré sur les modernes, Preti et Giordano. Contemplons enfin ce véritable panthéon de la peinture locale que fut la collection Pignatelli : les copies de Marco Pino, Stanzione et Preti y étoffent les originaux présents, alors que l’Enlèvement d’Europe de Cavallino déjà entrevu comble un vide malencontreux. Proclamer la gloire de l’école napolitaine des XVIIe - XVIIIe siècles fut par conséquent l’un des objectifs (de plus en plus conscient ?) de la copie [92]. Mais une étude plus fouillée de certaines collections, en particulier aristocratiques, des artistes copiés, parfois même des sujets retenus, dévoile la riche ambiguïté du genre : les fonctions sociales et religieuses, immédiatement reconnues, furent sans doute plus importantes que la fonction esthétique, confinée dans le cercle discret des collectionneurs et amateurs véritables, un Juan De Lescano, un Antonio Astuto, ou un Francesco De Simone. Et n’oublions pas, pour clore l’enquête, les milliers (risquons le chiffre !) de copies anonymes ou issues d’ateliers plus ou moins spécialisés, qui s’imposaient, se multipliaient, sans qu’on les puisse traquer sérieusement, mais dont nous ne devons pas oublier la rude leçon : dans ce marché de l’art, il n’existait pas de sous-produits à négliger, de déchets à écarter, surtout lorsqu’ils relevaient en même temps de l’art et de l’industrie.
Date de mise en ligne : 01/02/2004