Compte rendu

Brigitte Marino (éd.), Études sur les villes du Proche-Orient, XVIe - XIXe siècle. Hommage à André Raymond, Damas, Institut français d’études arabes de Damas, 2001,274 p.

Page XXVIII

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  • Yerasimos, S.
(2003). Brigitte Marino (éd.), Études sur les villes du Proche-Orient, XVIe - XIXe siècle. Hommage à André Raymond, Damas, Institut français d’études arabes de Damas, 2001,274 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(5), XXVIII-XXVIII. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XXVIII?lang=fr.

  • Yerasimos, Stéphane.
« Brigitte Marino (éd.), Études sur les villes du Proche-Orient, XVIe - XIXe siècle. Hommage à André Raymond, Damas, Institut français d’études arabes de Damas, 2001,274 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, 2003. p.XXVIII-XXVIII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XXVIII?lang=fr.

  • YERASIMOS, Stéphane,
2003. Brigitte Marino (éd.), Études sur les villes du Proche-Orient, XVIe - XIXe siècle. Hommage à André Raymond, Damas, Institut français d’études arabes de Damas, 2001,274 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, p.XXVIII-XXVIII. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XXVIII?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Respectivement intitulés : Islamic Urban Stu~dies, Londres, Kegan Paul, 1995, et Islamic Urbanism in Human History, Londres, Kegan Paul, 1996.

1 Ce volume réunit les contributions présentées lors d’une rencontre organisée en mai 1998 à l’Institut français de Damas à l’occasion du 25e anniversaire de la publication du livre d’André Raymond, Artisans et commerçants au Caire au XVIIIe siècle. En tant qu’application au Proche et au Moyen-Orient moderne des méthodes d’investigation de l’histoire écono~mique et sociale, cet ouvrage suivait Istanbul dans la seconde moitié du XVIIe siècle, publié par Robert Mantran en 1962, lequel s’engouffrait dans la brèche ouverte dans la masse des archives ottomanes par l’historien turc Ô mer Lütfü Barkan. Un quart de siècle plus tard, ce recueil témoigne de l’abondance des pistes ouvertes et du foisonnement des débats, qui pourraient presque être lancés par le titre.

2 En effet, l’appellation « Proche-Orient » ne couvre en réalité que le Machrek arabe, malgré la contribution de Gilles Veinstein sur les drogmans de l’administration ottomane, qui reste assez marginale par rapport à une problé~matique spécifiquement urbaine. A. Raymond engage d’ailleurs explicitement le débat dans son introduction en défendant l’appellation de ville « arabo-musulmane » et en affirmant que peu de ses caractéristiques « ressortissent en fin de compte à la religion musulmane ».

3 La recherche française sur le monde arabe ne pouvait pas ne pas subir les effets de la politique. L’orientalisme, imbu de la tradition antique, tout en fustigeant le Turc pervertisseur de la civilisation arabe – ce qui lui permettait de se poser comme libérateur –, ne manquait pas de considérer la ville du monde musulman comme un tissu anarchique en régression par rapport à l’ordre hellénistique et romain. Ce n’est donc pas par hasard que le recueil dont nous rendons compte s’ouvre sur une photo~graphie triomphante du représentant flam~boyant de cet orientalisme, Jean Sauvaget, afin de mieux marquer les efforts de A. Raymond et de son école pour s’en démarquer. En effet, depuis les Artisans... jusqu’aux Grandes villes arabes à l’époque ottomane, en 1985, et au-delà, qui ont battu en brèche l’idée du déclin du monde arabe pendant la période ottomane, il a démontré au contraire l’essor urbain jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, tandis qu’en même temps l’analyse méticuleuse des méca~nismes urbains tendait, au moins implicite~ment, à démentir l’anarchie supposée. La remise en cause de la vision orientaliste d’une ville relevant d’un immuable « islam des sables » entraîna toutefois le souci de relativi~ser le critère religieux au profit d’une apparte~nance ethnique qui aurait le double avantage de « laïciser » la définition et de flatter le natio~nalisme arabe. Il conduit néanmoins à repous~ser dans les ténèbres extérieures tout ce qui est musulman sans être arabe, à commencer par la puissance tutélaire que constitue alors l’Empire ottoman.

4 Or, sans compter les contorsions que cette terminologie impose, l’article fondateur de Robert Brunschvig, en 1947, « Urbanisme médiéval et droit musulman », la traduction et la publication de textes, ainsi que les études entreprises depuis par nombre de chercheurs ont fait prendre conscience que les retombées urbaines du droit islamique constituaient la particularité majeure de l’espace urbain et de sa gestion dans l’aire concernée. Des éléments capitaux comme l’absence de la notion d’es~pace public et sa substitution par un espace communautaire où prime le droit des riverains, ou le remplacement de la notion de limite par celle de confins (fina) devraient contribuer à faire prendre en considération l’hypothèse de travail d’un ensemble régi par ce droit. D’ail~leurs, l’auteur d’une des communications les plus fortes dans ce recueil, Toru Miura, est le co-auteur de deux ouvrages sur le sujet [1], à l’instar de Kennet Cuno, contributeur de la revue Islamic Law and Society dont un des fon~dateurs, Baber Johansen, apporta par ses recherches quantité d’éléments en vue de l’ébauche d’un droit urbain des villes du monde musulman. Dans ce contexte, l’affir~mation d’une particularité « arabo-islamique » tendrait à rester une exception française rele~vant du politiquement correct.

5 Cela ne signifie nullement qu’il faut lui substituer une vision dogmatique d’unité isla~mique, et ce, d’autant plus qu’une vision nor~mative, s’inspirant du fondamentalisme, tend à imposer l’image d’une ville islamique néces~sairement idéale puisque régie par la meilleure loi possible et qui serait par conséquent per~vertie par l’agression occidentale. C’est pour cette raison qu’il faut explorer cette hypo~thèse, examiner les rapports entre la règle et la pratique, les contradictions entre la loi et la coutume et celles, beaucoup plus complexes parce qu’occultées, entre l’État et la commu~nauté musulmane.

6 Pour ce faire, il est nécessaire de procéder à l’analyse de l’espace urbain, qui constitue le support physique de la ville, et à celle de sa gestion. Voilà qui contribuerait en même temps à invalider définitivement la théorie de J. Sauvaget pour qui le désordre de la ville isla~mique se lit par opposition à la ville hellénis~tique dont la manifestation ultime est le plan quadrillé. Ceci en oubliant que le plan en damier est la caractéristique universelle de la ville coloniale, depuis l’essaimage urbain hel~lénistique au Proche-Orient jusqu’aux villes espagnoles aux Amériques en passant par les camps romains en Gaule et en Afrique et les bastides du sud de la France, servant essentiel~lement à distribuer des lots aux colons et à faciliter la tâche des patrouilles, et que ni Athènes ni Rome, comme plus tard Londres (même après l’incendie de 1666) ou Paris, n’ont jamais voulu se soumettre à un infa~mant quadrillage.

7 Les documents qui permettraient de lancer cette enquête abondent, et font même partie des sources exploitées depuis des décennies par les chercheurs, notamment les registres des tribunaux qui enregistrent les litiges de propriétés et les transactions immobilières, voire peuvent consigner des règlements urbains. Or, si les recherches se concentrent sur diffé~rents aspects économiques, sociaux ou cultu~rels, les auteurs ont encore tendance à négliger l’espace. C’est le cas de cet ouvrage où la majo~rité des contributions traite davantage des pro~blèmes qui se situent en ville que de la ville elle-même.

8 Cela ne diminue nullement leur valeur. L’on y apprend, par exemple, que 18,2 % des ménages damascènes de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle possèdent des livres chez eux, contre 19 % pour la même période en Angleterre, malgré l’absence d’imprimerie en Orient (Colette Establet). De même, K. Cuno, qui reconstitue à travers les archives des tribu~naux les dynasties des notables de la ville pro~vinciale de Mansourah, en Égypte, pendant un siècle et demi (fin XVIIe -mi XIXe siècle), montre comment celles-ci s’alimentent plutôt par l’in~tégration progressive des esclaves domes~tiques que par leur descendance directe, phénomène susceptible d’éclairer la reproduc~tion de la société urbaine dans l’ensemble du monde ottoman.

9 Ainsi, la recherche sur la ville proche~orientale de l’époque ottomane progresse mais reste encore entravée par le préjugé « arabo~musulman », ce qui entraîne aussi des consé~quences pratiques : les archives ottomanes d’Istanbul, de loin les plus riches, restent lar~gement inexploitées par les chercheurs travail~lant sur le monde arabe. Plusieurs auteurs de ce livre les mentionnent, mais très peu les uti~lisent. Quand à l’espace urbain, il reste encore le parent pauvre de la recherche urbaine. L’analyse par Jean-Paul David du plan d’Alep du consul Rousseau et le dépouillement des annuaires du commerce d’Alexandrie et du Caire par Jean-Luc Arnaud constituent ici les notables exceptions.

10 STÉPHANE YERASIMOS


Date de mise en ligne : 01/10/2003