Compte rendu

Michael James Miller, The Representation of Place : Urban Planning and Protest in France and Great Britain, 1950-1980, Aldershot, Ashgate, « Historical Urban Studies », 2003,364 p.

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  • Topalov, C.
(2003). Michael James Miller, The Representation of Place : Urban Planning and Protest in France and Great Britain, 1950-1980, Aldershot, Ashgate, « Historical Urban Studies », 2003,364 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(5), XXIV-XXIV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XXIV?lang=fr.

  • Topalov, Christian.
« Michael James Miller, The Representation of Place : Urban Planning and Protest in France and Great Britain, 1950-1980, Aldershot, Ashgate, “Historical Urban Studies”, 2003,364 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, 2003. p.XXIV-XXIV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XXIV?lang=fr.

  • TOPALOV, Christian,
2003. Michael James Miller, The Representation of Place : Urban Planning and Protest in France and Great Britain, 1950-1980, Aldershot, Ashgate, « Historical Urban Studies », 2003,364 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, p.XXIV-XXIV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XXIV?lang=fr.

1 Cet ouvrage, d’un jeune historien britannique, présente les résultats d’une enquête sur deux mouvements de protestation contre des opéra~tions de rénovation urbaine et leurs consé~quences dans les années 1970. L’une est située à Roubaix, où fut mise en échec la destruction du quartier de l’Alma-Gare, un ensemble de courées officiellement caractérisées comme « taudis ». L’autre à Glasgow, où les anciens habitants des Gorbals, une zone urbaine clas~sée comme slum et démolie à ce titre, mirent en cause les conditions de leur relogement dans un ensemble de logements municipaux, les New Gorbals. Deux acteurs collectifs furent au centre de ces mouvements et parvin~rent à se faire reconnaître comme porte-parole des habitants : l’Atelier populaire d’urbanisme et l’Anti-Dampness Campaign. Tous deux furent amenés, au cours de leur action, à s’en~gager activement dans la construction d’une « communauté ». Les autorités avaient imposé une identité commune fondée sur la résidence en un même lieu (« habitants des courées », tenement dwellers) à des habitants par ailleurs très divers, les activistes firent de même en retournant le sens du stigmate, ce qui exigeait de reconstruire entièrement la représentation du passé du « quartier » ou de la communitydont ils avaient pris la défense.

2 L’enquête porte sur un moment de crise, quand s’effondra soudain le consensus sur la signification de l’ancien quartier comme « tau~dis » et du nouveau quartier planifié comme « miracle » du progrès. Ces « études de cas » permettent à l’auteur de réfléchir sur la repré~sentation et le sens du « lieu » (place) dans une période où commençèrent à être mises en cause les politiques urbaines organisées par le paradigme réformateur « moderne » en archi~tecture et en urbanisme. Contrairement à ce que le sous-titre du livre laisse entendre, la recherche ne compare pas deux pays, mais deux localités. Les mouvements de protesta~tion qui s’y déroulèrent furent, bien entendu, marqués par des conditions résultant de leur contexte national respectif. Mais le très grand intérêt de l’ouvrage de Michael James Miller est de laisser de côté l’étude des politiques urbaines des États nationaux pour adopter une échelle d’observation inhabituelle dans les tra~vaux comparatifs sur les politiques publiques. Dès lors, ce que l’on peut observer dans les deux sites constitue une variation sur un même thème : les représentations de l’ancien et du nouveau quartier étaient au coeur des conflits entre acteurs. En leur donnant sens, elles contribuèrent à en déterminer les issues, y compris les plus matérielles. Au coeur du pro~cessus, l’assignation de sens aux lieux, qui pas~sait par la mise au présent du passé, l’activation de quelques-uns parmi « une multiplicité de passés possibles ». Cette étude montre super-bement que les représentations se construi~sent socialement en même temps que les acteurs eux-mêmes et qu’elles sont des pra~tiques qui constituent le moment cognitif de l’action.

3 La méthode d’enquête s’appuie pour l’es~sentiel sur des documents écrits (tracts, bro~chures et déclarations, presse locale, impri~més municipaux), très peu sur des entretiens – malgré la faveur qu’eut longtemps l’histoire orale parmi les spécialistes britanniques d’his~toire sociale. L’auteur s’intéresse en effet à des acteurs collectifs – les activistes, la population, la municipalité – et néglige les itinéraires indi~viduels divers qui, dans une conjoncture don~née, se sont trouvé basculer et converger dans l’action : très peu de noms propres, guère de portraits, pas d’histoires de vie. On ne saura donc pas pourquoi ces militants se sont auto~proclamés représentants du « quartier » ou de la « communauté ». En revanche, l’historien s’est efforcé de rassembler de façon la plus complète possible les archives de ces actions collectives. Ce fut plus facile pour les New Gorbals, où des activistes solidement organisés conservaient soigneusement la chronique de leurs actions, que pour Alma-Gare, où ce serait par accident que fut retrouvée une valise de documents gardée sous un lit par le principal dirigeant du mouvement. Il est tout à fait caractéristique, cependant, que dans les deux cas les dirigeants de la mobilisation collective aient été à ce point soucieux de conserver le matériau nécessaire à un récit historique de leur action. Certes, ils réécrivaient le passé de l’ancien quartier pour fonder leurs demandes présentes, mais ils écrivaient aussi l’histoire de leur action en la plaçant sur une scène plus vaste qu’une étude focalisée sur les deux loca~lités ne pouvait le laisser apparaître.

4 L’auteur, néanmoins, est attentif au fait que Gorbals et Alma-Gare n’étaient nullement isolées du monde. Il montre bien, par exem~ple, comment des notions savantes venues d’ailleurs contribuèrent à forger le langage ordinaire des habitants mobilisés : « Quelque chose que l’on pourrait appeler community conscience commença à apparaître dans les Gorbals pendant les années 1970. Ayant pour origine les sciences sociales et le planning, elle entra dans le discours populaire. [...] Alors que les gens parlaient jadis de famille, amis, voi~sins, boutiques du coin de la rue, ils en vinrent à utiliser le terme communauté de façon de plus en plus fréquente » (p. 287).

5 De même, le langage utilisé pour la défense de l’Alma-Gare devait beaucoup, d’après M. J. Miller, au marxisme d’Henri Lefebvre et à la sociologie urbaine d’alors, importés à Roubaix par Abac, l’agence d’architecture que le ministère de l’Équipement avait désigné pour assister l’association locale. Plus prégnant encore, me semble-t-il, fut le vocabulaire et les méthodes de l’action catholique, véhiculés par les militants de l’Association populaire familiale (devenue ensuite Confédération syn~dicale du cadre de vie).

6 L’auteur montre en outre comment les deux cas étudiés se trouvèrent mobilisés dans un débat d’ampleur nationale sur les bienfaits et méfaits de la rénovation urbaine « au bull~dozer », pratiquée alors à grande échelle au Royaume-Uni comme en France. C’est à ce point que, sans doute, un maillon manque à l’analyse. Si ces protestations locales ont retenu l’attention – notamment celle des sociologues sur le moment, puis celle de l’his~torien un quart de siècle plus tard –, c’est qu’elles avaient été d’emblée construites comme des cas d’école. Sur les Gorbals, l’infor~mation me manque pour appuyer l’hypothèse, mais il est troublant de constater que, très rapi~dement, les planners locaux enfourchèrent le cheval de la « communauté » : dès 1984 fut achevé dans le secteur un self-contained commu~nity village, salué par la presse comme le « return of village life to Gorbals ». Il n’est pas moins intéressant de voir une histoire de la « régénération urbaine » à Glasgow paraître dès 1988, un Gorbals History Research Group et une multitude de livres de souvenirs du vieux quartier être publiés tout au long des années 1990. Sur Alma-Gare, l’histoire m’est plus familière. Les succès obtenus par l’Atelier populaire d’urbanisme – et la notoriété natio~nale immédiate de celui-ci – tinrent pour une large part à l’appui que les activistes locaux obtinrent des services d’études du ministère de l’Équipement, dans une conjoncture mar~quée à la fois par le tournant de 1974-1975 en matière de politique urbaine (l’arrêt de la construction des « grands ensembles » et un conflit naissant parmi les urbanistes entre les « modernes » et les nouveaux « culturalistes »). L’expérience de l’Alma-Gare fut immédiate~ment propulsée sur ces diverses scènes natio~nales, ce qui contribua à en façonner la configuration, à en déterminer l’issue et à signaler l’épisode à l’attention des observa~teurs, parmi lesquels M. J. Miller. Comme quoi les frontières pertinentes d’un « terrain » monographique sont souvent plus larges que l’on croit. Comme quoi, aussi, une posture réflexive sur la façon dont un « cas » s’impose comme objet d’histoire permet généralement de découvrir d’autres dimensions de l’histoire à raconter.

7 CHRISTIAN TOPALOV


Date de mise en ligne : 01/10/2003