Christoph Bernhardt et Geneviève Massard-Guilbaud (dir.), Le démon moderne. La pollution dans les sociétés urbaines et industrielles d’Europe. The Modern Demon. Pollution in Urban and Industrial European Societies, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, « Histoires croisées », 2002, 465 p.
- Par Elsa Faugère
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1 Des pétitions de riverains d’usines malodo~rantes dégageant d’incessantes fumées noires; leurs tentatives pour interpeller et intéresser les autorités municipales et préfectorales; le recours aux expertises des ingénieurs, méde~cins et scientifiques; les évolutions des légis~lations en matière d’environnement et leurs difficultés d’application; les résistances des industriels et leurs chantages à l’emploi... Autant d’actions, de dénonciations et de justi~fications présentes dans les pays européens depuis le XVIIIe siècle au moins, selon les riches études de cas des vingt-six historiens belges, français, anglais, allemands, hollandais, japo~nais, italiens et américains réunis dans cet ouvrage.
2 De Manchester à Naples, en passant par Gand, Leipzig, Paris, Grenoble, Londres et bien d’autres villes, le lecteur parcourt la diver~sité et les similitudes des situations euro~péennes en matière d’environnement urbain, de pollution des eaux et de l’air, étonné de rencontrer sur son chemin tant de situations familières et de découvrir tant de processus qu’il pensait actuels et novateurs. Faisant alterner textes en anglais et en français, cet intéressant livre d’histoire – aux contributions néanmoins inégales – est le fruit des premières « Rencontres internationales pour l’histoire de l’environnement urbain », tenues à Clermont-Ferrand en mai 2000.
3 La pollution doit-elle être constituée en objet d’histoire, se demandent en introduction du livre Christoph Bernhardt et Geneviève Massard-Guilbaud ? Étant donné que saleté et maladies causées par les émissions en tout genre font partie des racines communes à l’his~toire sociale de toutes les grandes conurbations contemporaines, que la pollution des trois environnements (eau, air, sol) a été la cause de graves problèmes de santé publique, d’innom~brables dommages matériels, de pertes finan~cières considérables et de milliers de conflits entre citoyens, mais aussi, et surtout, poursui~vent ces deux auteurs, parce que la pollution possède une dimension culturelle, elle mérite bien son statut d’objet d’histoire. Associée, dès la fin du XVIIIe siècle, aux désordres sociaux et politiques, la pollution et la lutte contre la pollu~tion ne sont pas des conséquences secondaires de la société industrielle moderne, comme le prétend le sociologue Ulrich Beck, mais bien des éléments constitutifs de la modernité, ce que C. Bernhardt et G. Massard-Guilbaud appellent le « démon moderne ».
4 Apparu au XIIe siècle dans la langue fran~çaise avec le sens religieux et moral de « souil~lure » qu’il gardera jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le terme « pollution » n’est jamais accolé à celui d’« urbain » avant le XIXe siècle (Patrick Fournier). Dressant un historique de l’évolu~tion du terme depuis le Moyen  ge, l’auteur évoque les liens entre le lent renforcement de la notion d’État, la volonté de contrôler l’es~pace social à partir de la fin du XVIIe siècle et l’effort statistique pour évaluer l’importance et les conséquences des nuisances nées de l’eau, de l’air et du sol. Selon lui, les théories mias~matiques qui se perpétuent tout au long du XIXe siècle et qui prétendent que l’air joue un rôle essentiel dans la santé et l’hygiène, tant publiques que privées, constituent les balbu~tiements des théories écologistes et environ~nementalistes.
5 Particulièrement saisissante est l’analyse de la construction et de la déconstruction du problème du dépérissement de la forêt (Waldsterben) allemande proposée par Franz-Josef Brüggemeier. Thème politique devenu central dans les années 1980 ainsi que sujet médiatique omniprésent, la disparition des arbres et des forêts d’Allemagne, considérée alors comme une certitude scientifique, est aujourd’hui controversée par de nouvelles études. Replaçant ces violentes polémiques actuelles dans l’histoire des débats sur la déforestation en Allemagne, qui débute au XVIIIe siècle, F.-J. Brüggemeier s’intéresse à la construction des connaissances et insiste sur une question essentielle à laquelle sont confrontés historiens, sociologues et anthro~pologues de l’environnement : étudier des constructions sociales qui sont aussi des pro~cessus naturels.
6 Trois autres textes (dont celui de Myriam Daru sur les dialectiques de la saleté et celui de Mathieu Flonneau sur la création du minis~tère de l’Environnement français) composent cette première partie consacrée à l’invention du concept de pollution et à la naissance du problème politique. Lucie Paquy, pour sa part, s’intéresse à la gestion des nuisances et des pollutions à Grenoble entre 1870 et 1914. Au cours de cette période triomphent, en la matière, la science et la technique par l’inter~médiaire de deux figures qui acquièrent un rôle central : le médecin et l’ingénieur.
7 S’ouvre alors une deuxième partie consa~crée à six études de cas sur la pollution de l’eau et de l’air. La question des eaux usées et de l’assainissement des villes européennes étaient au coeur des problèmes environnementaux et des préoccupations hygiénistes du XIXe siècle, comme le montrent bien les articles de Sabine Barles, Simone Neri Serneri et Jan Oosthoek. De l’invention des eaux usées parisiennes appréhendées sous l’angle de la description et de l’analyse des cycles de l’eau et de l’azote par S. Barles, aux terrifiantes odeurs qui, pendant cent trente ans (de 1850 à 1980), empestèrent le nord des Pays-Bas en raison de la pollution de l’eau par l’amidon de la pomme de terre analysé par Jan Oosthoek, en passant par l’échec, en matière de pollution de l’eau, des approches hygiénistes dans l’Italie des années 1890 aux années 1960 (S. Neri Serneri), l’eau constitue l’élément précurseur et central des prises de conscience, des controverses et des mesures environnementales. L’air n’est cepen~dant pas en reste. Dans des villes comme Manchester et Londres, particulièrement sou~mises aux pollutions domestiques et indus~trielles, et tristement célèbres pour leur smog, des mobilisations individuelles et collectives existèrent dès la première moitié du XIXe siècle. La description minutieuse que propose Harold L. Platt de la situation de Manchester démontre comment les conseils municipaux et la commu~nauté scientifique devinrent les leaders dans la lutte contre la pollution atmosphérique et comment ce problème majeur de santé publique touchait plus particulièrement les individus socialement et économiquement défavorisés. Bill Luckin montre qu’avant les années 1870, peu de gens s’intéressaient vraiment aux liens entre les nombreux et impressionnants épi~sodes de smog qui envahissaient régulièrement la capitale londonienne et les pics de mortalité dus aux maladies respiratoires. L’attention des autorités médicales, scientifiques et politiques était alors concentrée sur un autre problème majeur d’environnement : la question de l’eau. C’est ce qui conduit l’auteur à valider la thèse de Mary Douglas et Aaron Wildavsky selon laquelle, à chaque époque, une seule menace environnementale, culturellement construite, prédomine sur toutes les autres.
8 Changeons de période et de pays pour s’intéresser, avec Frank Uekoetter, à l’histoire du contrôle de la pollution de l’air dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres. Contrai~rement à la majorité des contributions du livre, l’auteur met l’accent sur les consensus plutôt que sur les conflits. Selon lui, le contrôle de la pollution atmosphérique en Allemagne était alors basé sur le consensus suivant : les indus~tries ont autant le droit de produire que les citoyens d’être protégés des pollutions exces~sives. Ces deux droits étaient considérés comme aussi légitimes l’un que l’autre par toutes les parties concernées, d’où l’établisse~ment de compromis entre les intérêts parfois divergents des industriels, des riverains, des politiques et des scientifiques.
9 La troisième partie s’intéresse aux tensions et attirances d’un couple particulièrement conflictuel : les villes et leurs industries. Comme l’écrit Estelle Baret-Bourgoin, entre attraction et répulsion, les villes françaises ont, tout au long du XIXe siècle, entretenu des rela~tions d’autant plus complexes envers leur industrie qu’il s’agissait d’activités à la fois créatrices de revenus et sources de nuisances pour de nombreux urbains. Au travers de la manière dont, au X I Xe siècle, les autorités municipales de Grenoble font face aux pollu~tions industrielles, cet auteur montre les conséquences de la centralisation à la française sur l’aménagement urbain et sur la définition de la fonction de magistrat municipal : les édiles étaient confrontés à la toute-puissance des industriels et aux limites posées par la réglementation. En France, conclut-elle, l’atti~tude des autorités municipales n’a donc que peu d’impact sur les localisations industrielles. Cette impuissance des maires, due à la centra~lisation française qui accorde à l’administration supérieure une place dominante, n’existe pas dans les autres pays européens. Comme le montrent Isabelle Parmentier pour la Belgique de la fin du XVI I Ie au début du X I Xe siècle, Dieter Schott pour l’Allemagne de 1890 à 1914, Salvo Ascione et Gabriella Corona pour Naples au XXe siècle, les autorités municipales disposaient ailleurs d’une plus grande marge de manoeuvre qui leur permettait, théorique~ment, d’avoir une politique industrielle cohé~rente. L’Allemagne semble se distinguer par l’affirmation d’une politique urbaine et la mise en place précoce de zones industrielles (C. Bernhardt et G. Massard-Guilbaud). En France, il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que des zones indus~trielles soient créées, alors que ce zonage industriel existait dès 1850 en Allemagne et 1885 à Naples.
10 L’ouvrage se clôt sur une quatrième et der~nière partie consacrée aux mouvements sociaux en matière d’environnement et à la question du genre. Ce qui frappe, à ce stade, c’est la présence, dans ces mouvements contes~tataires pourtant précurseurs, d’individus et de groupes davantage conservateurs que progres~sistes. C’est notamment le cas des mères de famille et des grands-mères de Whyl (en Allemagne) dont l’engagement dans des mou~vements d’opposition à la construction, en 1975, d’une centrale nucléaire est bien analysé par Jens Ivo Engels. S’interrogeant sur les liens entre écologie et féminisme, il montre notam~ment que les nombreuses femmes engagées dans cette lutte active et longue ne remet~taient en question ni les schémas machistes dominants ni la culture patriarcale. De manière quelque peu ambivalente, les activités poli~tiques de ces femmes résistant au pouvoir nucléaire et à l’État étaient tout à la fois des transgressions et des affirmations de rôles féminins traditionnels. Les mouvements contes~tataires rassemblent dans un même combat des individus aux objectifs très différents. Pour certains, il s’agit non pas de s’opposer à une société industrialisée, mais simplement d’empêcher la construction d’une usine près de chez eux, conflits de type NIMBY(Not In My Back Yard). D’autres, en revanche, rejet~tent catégoriquement les choix d’une société industrielle et capitaliste et militent active~ment pour d’autres alternatives politiques, économiques et sociales. Outre J. I. Engels, ces mouvements sociaux ambivalents sont analysés par Marie Bolton et Nancy C. Unger et par Brendan Prendiville. Les deux premières s’intéressent à l’apparition d’un mouvement en faveur d’une justice environnementale en Californie dans les années 1980. Quant au der~nier, il étudie les mouvements anti-routes en Grande-Bretagne dans les années 1990.
11 Soulignons pour finir la richesse et l’intérêt des différents articles réunis dans ce livre même si l’on souhaiterait, parfois, davantage d’ambition théorique. Mais cet ouvrage a le grand mérite de défricher un immense et pas~sionnant chantier de recherche et de commen~cer à combler le retard de la France dans ce domaine. Sachant que la deuxième édition des « Rencontres pour l’histoire de l’environne~ment urbain » s’est tenue en juin 2002 à l’uni~versité de Leicester, on ne peut donc que souhaiter la parution d’un autre livre.
12 ELSA FAUGÈRE
Date de mise en ligne : 01/10/2003