Compte rendu

Peter Clark (dir.), The Cambridge Urban History of Britain,vol. II, 1540-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 2000,906 p.

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  • Ruggiu, F.-J.
(2003). Peter Clark (dir.), The Cambridge Urban History of Britain,vol. II, 1540-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 2000,906 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(5), XIII-XIII. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XIII?lang=fr.

  • Ruggiu, François-Joseph.
« Peter Clark (dir.), The Cambridge Urban History of Britain,vol. II, 1540-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 2000,906 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, 2003. p.XIII-XIII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XIII?lang=fr.

  • RUGGIU, François-Joseph,
2003. Peter Clark (dir.), The Cambridge Urban History of Britain,vol. II, 1540-1840, Cambridge, Cambridge University Press, 2000,906 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, p.XIII-XIII. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-XIII?lang=fr.

1 Plusieurs décennies après l’Agrarian History of England and Wales, les Presses universitaires de Cambridge renouent avec les grandes synthèses historiques, avec trois volumes consacrés à l’histoire urbaine de la Grande-Bretagne. Le volume II, 1540-1840, publié sous la direction de Peter Clark, qui a été le direc~teur du prestigieux Center of Urban History de l’université de Leicester, s’insère entre le volume dirigé par David M. Palliser, consacré à un long Moyen  ge allant de 600 à 1540, et celui édité par Martin Daunton, qui couvre la période 1840-1950. La monumentalité de l’en~treprise frappe d’abord le lecteur : 906 pages, plus de trente collaborateurs, un cahier cen~tral d’illustrations d’une trentaine de pages, presque cinquante pages d’index. Elle corres~pond à l’importance des transformations éprouvées par les villes britanniques durant cette période : urbanisation mesurée, puis massive de la population; essor de toutes les formes de commerce, puis industrialisation; création de nouvelles manières de vivre en société; apparition de nouvelles formes de loi~sirs. La réforme, au début de la décennie 1830, qui clôt la période, d’un système politique de plus en plus contesté n’est que le couronne~ment de ces mutations d’une ampleur inégalée jusqu’à nos jours.

2 L’ouvrage se décompose en trois parties. La première, qui est la plus courte, décrit l’évolution des villes des grandes régions de l’Angleterre, de l’Écosse et du pays de Galles sur l’ensemble de la période. Les deuxième et troisième parties sont organisées chrono~logiquement autour d’une césure située autour des années 1700, la plus commode à retenir même s’il est indiscutable que les rythmes du développement urbain ont varié selon les régions. Elles commencent toutes deux par un ensemble d’études thématiques consacrées, d’abord, à l’inscription des villes dans le sys~tème économique des îles Britanniques, puis aux populations urbaines, aux gouvernements des villes, aux évolutions des cultures urbaines et, enfin, aux paysages de la ville; elles s’achè~vent par une étude des différents types de villes selon la classification élaborée en 1976 par P. Clark et Paul Slack dans leur ouvrage de référence, English Towns in Transition, 1500-1700. Ils y distinguaient la métropole londo~nienne, les capitales régionales, les villes moyennes dites comtales, les ports et les villes industrielles et, enfin, les petites villes ou mar~ket towns. Le volume reprend à l’identique cette hiérarchisation qui reposait sur les cri~tères classiques de la taille et des fonctions des villes. La partie consacrée aux années 1700-1840 est augmentée d’une étude réalisée par Peter Borsay, sur les nouvelles villes liées aux loisirs, en particulier, les spa, et d’une autre sur les villes et l’industrialisation. Le choix de ce plan rigoureux donne au volume une unité de ton remarquable eu égard au nombre et aux singularités des auteurs engagés dans l’entre~prise sans pour autant aseptiser l’ensemble.

3 L’ouvrage porte par ailleurs la marque des réévaluations historiographiques survenues dans d’autres champs de la recherche. Nous sommes en présence de l’Urban History of Britain, extension géographique notable par rapport à l’Agrarian History of England and Wales. L’inclusion de l’Écosse montre en fait l’impact des études récentes sur la forma~tion du Royaume-Uni de Grande-Bretagne ainsi que sur l’élaboration des identités natio~nales dans les îles Britanniques. De surcroît, ni les villes galloises ni les villes écossaises n’ont été traitées à part, sauf dans la première partie où elles font l’objet d’une mise au point précise sous les plumes de spécialistes : Philip Jenkins et Thomas Devine; elles ont été, au contraire, abordées en parallèle avec les villes anglaises dans tous les chapitres thématiques et typologiques. Notons, enfin, que l’Irlande a cependant été exclue de l’étude, comme d’ailleurs les villes coloniales, en particulier d’Amérique du Nord.

4 Les conséquences de la réévaluation en cours de la révolution industrielle du XVIIIe siècle sont également claires dans tous les chapitres qui traitent de ce thème, et en particulier dans le vingt-deuxième, intitulé Industrialising towns, 1700-1840. Loin de mettre en relief l’émergence et la singularité des villes manufacturières telles Manchester ou Birmingham, comme cela était de tradition, Barrie Trinder a été amenée à souligner le fait que l’industrialisation et l’urbanisation étaient des phénomènes distincts bien que connectés puisqu’il semble maintenant acquis que, jusque dans les années 1840 au moins, l’industrie anglaise s’est davantage caractérisée par une dispersion dans la plupart des villes du pays, y compris les plus anciennes, et par une pro~duction dans de petits ateliers que par une concentration au sein de villes proprement industrielles et une fabrication massive au sein de manufactures. Cela dit, l’ouvrage ne remet pas en cause l’idée même d’une révolution industrielle centrée sur la ville.

5 La Cambridge Urban History démontre amplement la force des acquis de l’historio~graphie anglaise depuis une trentaine d’années. Il semble d’ailleurs qu’elle soit à présent en avance sur l’histoire urbaine française pour trois raisons majeures : elle manipule, d’abord, avec plus d’efficacité, les notions historiques développées dans les années 1980 et 1990 comme la consommation, la culture, l’identité ou le genre; elle est ensuite – par tradition mais aussi par obligation, eu égard à ce qui apparaît à l’historien français comme une moindre richesse des archives disponibles – moins enfermée dans le cadre monographique; elle bénéficie, enfin, avec le paradigme de la « renaissance urbaine », d’une clef qui permet de rendre compte de la métamorphose des villes anglaises entre le milieu du XVIIe et le début du XIXe siècle. L’idée d’une « renais~sance » des villes de province à partir de la Restauration a été avancée par P. Borsay à la fin des années 1970 sur une base essentielle~ment culturelle; la plupart des contributeurs du volume placent à présent sous son évoca~tion toutes les évolutions démographiques, sociales, économiques ou même architectu~rales des villes britanniques; elle résume en fait d’une seule expression le formidable déplacement du centre de gravité du pays des campagnes vers les villes, qui est la grande caractéristique du XVIIIe siècle – bien avant que la proportion de la population urbaine n’ex~cède celle de la population rurale dans le royaume – et qui a concerné non seulement la métropole et les villes industrielles émer~geantes mais aussi tous les autres types de villes de province.

6 Par ailleurs, l’ouvrage synthétise admira~blement les réponses apportées par l’historio~graphie aux grandes interrogations qui étaient celles des années 1980 et 1990. Il faudra que les chercheurs produisent à l’avenir bien des études de cas avant que les chapitres de Ian Archer (chap. 7) et de Joanna Innes et Nicholas Rogers (chap. 16) sur le gouverne~ment des villes, ou celui de Vanessa Harding sur les villes et la Réforme protestante (chap. 8) ne prennent une ride. L’effort consi~dérable qui a été entrepris sous la direction de P. Clark à propos de ces petites villes si particulières que sont les market towns anglaises trouve sa juste traduction dans les chapitres de Alan Dyer (chap. 13) et de P. Clark lui-même (chap. 22). Ce dernier et Rab Houston rendent parfaitement compte de l’inventivité britannique en ce qui concerne les structures de sociabilité, avec l’apparition du club et surtout des multiples formes d’associations volontaires ou encore en ce qui concerne la célébration de l’identité urbaine à travers les images et les histoires de ville (chap. 17). Enfin, la plupart des chapitres typologiques, particulièrement les efficaces synthèses de Jeremy Boulton et de Leonard Schwarz sur Londres ou de P. Slack et Joyce Ellis sur les villes moyennes, rendent bien compte de l’intérêt récent des historiens pour l’analyse des middling sorts et pour l’étude des trajec~toires et des comportements des individus dans la ville, qui sont sans doute les directions les plus prometteuses de l’histoire urbaine anglo-saxonne actuelle; on notera, à ce propos, les pages remarquables de Pamela Sharpe (chap. 15) consacrées à l’intégration des migrants dans la société urbaine.

7 Il serait mal venu de relever ici les rares sections maladroitement rédigées ou mal structurées dans un ensemble d’une très grande qualité. Il serait également sans objet de souligner les lacunes que comporte le volume comme, par exemple, la faible atten~tion portée à l’écologie urbaine ou à l’environ~nement qui a pourtant fait l’objet de brillants travaux récents, ainsi la thèse de Mark Jenner consacrée aux notions jumelles de propreté et de saleté à Londres aux XVIe et XVIIe siècles. Il était de toute façon impossible de faire figurer dans cet ouvrage, malgré sa taille, tous les thèmes qui auraient mérité une étude un peu approfondie. Il serait vain, enfin, de relever les redites, les chevauchements ou même les contradictions entre les chapitres, d’autant que les auteurs assument souvent clairement leurs divergences. La plus notable est sans nul doute celle qui apparaît à propos de la défini~tion démographique d’une ville entre Paul Glennie et Ian Whyte (chap. 7), d’une part, et John Langton (chap. 14), de l’autre; elle per~met au second d’avancer le chiffre surprenant de 40 % d’Anglais urbanisés à la fin du XVIIe siècle, alors que les premiers en restent au chiffre plus classique, mais néanmoins élevé, de 30 %. Le débat sur ce point, qui renvoie par ailleurs à celui sur la nature d’une ville à l’époque moderne – agglomération d’habi~tants, organisme politique ou lieu d’une urba~nité définie culturellement comme dans les spa qui étaient, selon la plaisante expression de P. Borsay, des « villes en esprit » (p. 786) –, n’est bien sûr pas clos.

8 Trois points retiendront plus particulière~ment notre attention, qui concernent d’ailleurs davantage les actuelles rares zones d’ombre de l’historiographie anglaise que le contenu même du livre. Ainsi, la première partie ne constitue pas réellement une étude des réseaux urbains (urban networks) provinciaux malgré la récurrence du terme au fil des pages. D’abord, certains découpages territoriaux rete~nus ne s’y prêtent pas réellement, comme celui qui isole le pays de Galles des comtés de l’ouest de l’Angleterre, alors que les villes anglaises de Bristol au sud et de Chester au nord dominent les comtés gallois. Ensuite, la notion de réseau implique, comme l’ont montré en particulier les travaux de Bernard Lepetit, René Favier et Christine Lamarre, une analyse des liens qui unissent et hiérarchi~sent les villes d’un même ensemble régional comme les migrations, les dominations admi~nistratives, les flux économiques ou de cour~rier, ou encore les échanges culturels. Or, ces thèmes sont peu envisagés, souvent faute de documentation, il est vrai : à l’exception de A. Dyer pour les Midlands, les auteurs évo~quent peu, par exemple, les transformations du réseau routier de leur région. La première partie est alors conçue comme une description, très utile et très dynamique, en particulier en ce qui concerne l’East Anglia et le Sud-Ouest, de l’évolution comparée des villes de la région envisagée.

9 Le second point qui étonnera le lecteur français est la faible autonomie accordée dans l’ouvrage au champ social. Les sociétés urbaines sont abordées à la fois dans les cha~pitres généraux consacrés à l’étude de la popu~lation et de la démographie urbaine, et dans les chapitres consacrés à chaque type de ville. Il en ressort que les problématiques caractéris~tiques de l’histoire sociale qui concernent, par exemple, les structures sociales ou encore le cycle et les âges de la vie, si elles sont bien présentes, sont tout de même un peu noyées malgré les substantielles synthèses réalisées dans les chapitres 6 (Paul Griffiths, John Landers, Margaret Pelling et Robert Tyson) et 15 (P. Sharpe). Il est également possible que l’accent mis sur la « renaissance urbaine » et sur l’idée d’amélioration (chap. « Improvement ») – même si certains auteurs comme J. Innes (p. 542) ou L. Schwarz (p. 670) sont plus nuancés – ne tende parfois à minorer les maux, en particulier sociaux, qui frappaient les villes des XVIe - XVIIIe siècles.

10 Enfin, la seule faiblesse réelle du livre concerne la notion d’espace urbain. Dans les deux chapitres qui lui sont consacrés, elle n’est, en effet, abordée qu’à travers la trilogie espace privé, espace public, espace institution~nel, qui n’est sans doute pas la plus dynamique. Les notions fondamentales de tissu urbain, de centralité et de marginalité, ou encore de ségrégation spatiale (p. 693), sont mention~nées, surtout dans les chapitres par type de ville, mais rarement développées; le parcel~laire urbain comme le réseau viaire n’apparais~sent pratiquement pas. Peu d’éléments, enfin, sont donnés sur la qualité des logements et sur l’évolution de leurs aménagements intérieurs; l’idée d’une diversification et d’une spéciali~sation des pièces ne semble pas avoir été envi~sagée. Mais, là encore, il s’agit bien davantage d’un manque d’études lié à celui des sources que d’une lacune de l’ouvrage en lui-même.

11 Entreprise colossale, la Cambridge Urban History of Britain est l’ultime fruit d’une impul~sion qui a été donnée à la recherche en histoire urbaine au début des années 1970. L’équipe réunie et dirigée par P. Clark en a non seule~ment résumé les acquis mais a réussi aussi à dessiner les directions de recherche qui seront celles de l’histoire urbaine anglaise des prochaines années. C’était le but de son maître d’oeuvre (p. 24); il est pleinement et brillamment atteint.

12 FRANÇOIS-JOSEPH RUGGIU


Date de mise en ligne : 01/10/2003