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Les transitions monétaires en URSS et en Russie : une continuité par-delà la rupture

Pages 1107 à 1135

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  • Ould-Ahmed, P.
(2003). Les transitions monétaires en URSS et en Russie : une continuité par-delà la rupture. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(5), 1107-1135. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-1107?lang=fr.

  • Ould-Ahmed, Pepita.
« Les transitions monétaires en URSS et en Russie : une continuité par-delà la rupture ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, 2003. p.1107-1135. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-1107?lang=fr.

  • OULD-AHMED, Pepita,
2003. Les transitions monétaires en URSS et en Russie : une continuité par-delà la rupture. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/5 58e année, p.1107-1135. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-5-page-1107?lang=fr.

Notes

  • [1]
    PEPITA OULD-AHMED, Monnaie, financement, systèmes de paiements en Russie : ruptures historiques, continuités monétaires (1917-1998), Thèse de doctorat de sciences économiques, Paris, EHESS, 2000.
  • [2]
    Les transformations majeures des systèmes monétaires et bancaires en URSS ont essentiellement concerné la période 1917-1960.
  • [3]
    Pour une analyse historique de l’hyper-inflation de cette période, se reporter à EDWARD HALLET CARR, La révolution bolchevique (1917-1923), t. 2, L’ordre économique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1974.
  • [4]
    EUGÈNE PREOBRAJENSKY, Bumajnye Den’gi v Epochy Proletarskoi Diktatury (1920), cité et traduit dans E. HALLET CARR, La révolution bolchevique..., op. cit., p. 272.
  • [5]
    EZEKIEL GORDON, La réforme monétaire dans la Russie des soviets, Paris, Jacques Povolozky et Compagnie Éditeurs, 1924.
  • [6]
    « Trudy II Vserossiiskogo S’’ezda Sovetov Narodnogo Khozyaistva », cité dans E. HALLET CARR, La révolution bolchevique..., op. cit., p. 276.
  • [7]
    « Trudy Vserossiiskogo S’’ezda Zavesuyshchikh Finotdelami », 1919, pp. 9-10.
  • [8]
    Il s’agit du Commissariat du peuple à l’industrie alimentaire. Pour plus de détails sur les décrets de 1920, voir SERGE GACHKEL, Le mécanisme des finances soviétiques. Monnaie, prix, crédit, budget, Paris, Payot, 1946.
  • [9]
    Deux ouvrages de cet auteur ont exercé une forte influence dans les écrits soviétiques : OTTO NEURATH, Durch die Kriegswirtschaft zur Naturalwirtschaft, Munich, G. D. W. Callwey, 1919, et ID., Vollsozialisierung Von der Nächsten und Ubernächsten Zukunft, Iéna, E. Diederichs, 1920.
  • [10]
    Le Commissariat aux finances proposa d’instituer une unité de mesure de valeur fondée sur une unité de travail, le tred, reliée, par un système de coefficients, au prix d’avant-guerre, évalués en roubles-or.
  • [11]
    Sur la genèse de la Gosbank et des établissements de crédit au cours de 1920-1930, on peut se référer à GEORGE GARVY, « The Role of the State Bank in Societ Planning », in A. NOVE et J. DEGRAS (dir.), Soviet Planning, Oxford, Basil Blackwell, 1964, pp. 46-76.
  • [12]
    JOSEPH WALLER, « Le rouble de 1918 à nos jours », Économies et sociétés. Économie en URSS : analyses et études, Cahiers de l’ISMEA, XIII-7/10,1979, pp. 1489-1524.
  • [13]
    Cette période est marquée par une concurrence entre le sovznak, la monnaie courante en circulation, et le tchervonetz, qui progressivement fut reconnu comme la monnaie de référence.
  • [14]
    GREGORY GROSSMAN (dir.), Value and Plan. Economic Calculation and Organization in Eastern Europe, Berkeley, University of California Press, 1960.
  • [15]
    CHARLES BETTELHEIM, L’économie soviétique, Paris, Sirey, 1950.
  • [16]
    Ou, plus exactement, son équivalent fonctionnel, car c’est une catégorie qui n’existait pas en URSS.
  • [17]
    GRIGORII TAKOLEVITCH SOKOL’NIKOV (dir.), Soviet Policy in Public Finance, 1917-1928, Stanford, Stanford University Press, 1931.
  • [18]
    ARTHUR Z. ARNOLD, Banks, Credit and Money in Soviet Russia, New York, Columbia University Press, 1937.
  • [19]
    GREGORY GROSSMAN (dir.), Money and Plan. Financial Aspects of Eastern European Economic Reforms, Berkeley, University of California Press, 1968.
  • [20]
    Sur le contrôle par le rouble et le rôle de la planification monétaire, voir ANDRZEJ BRZESKI, « Forced-Draft Industrialization With Unlimited Supply of Money : Poland, 1945-1964 », in G. GROSSMAN (dir.), Money and Plan..., op. cit., pp. 17-37, et ADAM ZWASS, Money, Banking, and Credit in the Soviet Union and Eastern Europe (numéro spécial, Eastern European Economics, XVII, 1978).
  • [21]
    Il s’agit de la Vneshekonombank (VEB), la Promstroïbank, l’Agropombank, la Zhilosotsbank et la Sberbank. Pour une présentation de ces réformes bancaires, voir RAMINE MOTAMED-NEJAD, « Crédit et monnaie dans le processus de transition de l’ex-URSS », Revue d’économie financière, 21,1992, pp. 65-83.
  • [22]
    MIRELA KEUSCHNIGG, « Banking in Central and Eastern Europe », MOCT-MOST : Economic Policy in Transitional Economies, 7-3,1997, pp. 7-35.
  • [23]
    Pour une analyse des fondements théoriques sous-jacents aux politiques de stabilisation, voir PAUL H. DEMBINSKI et JACQUES MORISSET, « Les politiques de stabilisation du FMI : une tentative d’évaluation pour l’Amérique latine et l’Europe de l’Est », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 21-4,1990, pp. 75-94.
  • [24]
    Il s’agit de l’ouverture rapide de l’économie au commerce international, de la convertibilité du rouble, de la libération des prix et, enfin, d’un programme de privatisations rapide.
  • [25]
    JACQUES J. POLAK, « Monetary Analysis of Income Formation and Payment Problems », IMF Staff papers, 6-1,1957, pp. 1-50.
  • [26]
    Sur la convergence de la planification centralisée et du monétarisme, se reporter à RICHARD PORTES, Planification centralisée et monétarisme : des compagnons de route ?, Paris, Centre d’économie quantitative et comparative, « Document de travail-8208 », 1982.
  • [27]
    NICOLAS BOUKHARINE et EUGÈNE PREOBRAJENSKY, ABC du communisme, Paris, François Maspéro, 1963. Même si, de 1917 à 1919, ces auteurs partagent une vision commune, à partir de 1924 ils défendirent des thèses divergentes.
  • [28]
    NICOLAS BOUKHARINE, Économique de la période de transition. Théorie générale de processus de transformation, Paris, Études et documentation internationales, 1976, p. 173.
  • [29]
    EUGÈNE PREOBRAJENSKY, De la NEP au socialisme, Paris, Éditions du CNRS, 1966.
  • [30]
    Une présentation des approches pragmatiques est fournie dans SUZANNE ROUSSEL, « Les catégories de la valeur et de la monnaie dans l’économie soviétique », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 3-3,1972, pp. 61-130.
  • [31]
    ZAKHARIJ VENIAMINOVIC ATLAS, Socialisticheskaia denezhnaia sistema (Le système monétaire socialiste), Moscou, Finansy, 1969, p. 339.
  • [32]
    VLADIMIR MIKHAILOVICH BATYREV, Denezhnoe obrashchenie v SSSR (La circulation monétaire en URSS), Moscou, Gosfinizdat, 1959; I. J. KONNIK, Zakonomernosti Vzaimosvyazi Tovarnogo i denezhnogo (Les lois de l’interaction de la circulation monétaire et de la circulation des marchandises dans le socialisme), Moscou, Mysl’, 1968; IAKOV ABRAMOVICH KRONROD, Zakon stoimosti i socialisticheskaia ekonomika (La loi de la valeur et l’économie socialiste), Moscou, Éditions Nauka, 1970.
  • [33]
    « Chaque versement de numéraire effectué à partir des caisses de la banque suppose un mouvement scriptural antérieur, inversement, chaque mouvement de monnaie scripturale est la conclusion de la rotation de monnaie fiduciaire » (I. J. KONNIK, Zakonomernosti..., op. cit., p. 15), cité dans MARIE LAVIGNE, « La création de monnaie par la Banque d’État de l’URSS », Essais en l’honneur de Jean Marchal, vol. 2, La monnaie, Paris, Éditions Cujas, 1975, pp. 266-288, ici p. 268.
  • [34]
    WLODZIMIERZ BRUS, Problèmes généraux du fonctionnement de l’économie socialiste, Paris, François Maspéro, 1968.
  • [35]
    PETER J. D. WILES, Communist International Economics, Oxford, Basil Blackwell, 1968.
  • [36]
    Les instigateurs de cette distinction sont : ROBERT LOWE HALL, The Economic System in a Socialist State, Londres, Macmillan, 1937, et ROBERT MOSSÉ, L’économie collectiviste, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1939. D’autres auteurs occidentaux l’ont également reprise, notamment PIERRE TRAIMOND, Le rouble. Monnaie passive et monnaie active, Paris, Éditions Cujas, 1980.
  • [37]
    W. BRUS (1968), Problèmes généraux..., op. cit., pp. 98-100.
  • [38]
    JANOS KORNAÏ, Economics of Shortage, Amsterdam, North-Holland Publishing Company, 1980, p. 529.
  • [39]
    I. S. MALYSEV, Obschestvennyi uchet truda i cena pri socializme (Comptabilité sociale du travail et prix en système socialiste), Moscou, 1960; et VALERIAN ANTONOVICH SOBOL, Ocherki po voprosam balansa narodnogo khoziaistva (La balance de l’économie nationale : problèmes et réponses), Moscou, Gosstatizdat, 1960.
  • [40]
    V. A. SOBOL, Ocherki..., op. cit., p. 40.
  • [41]
    VLADIMIR MIKHAILOVICH BATYREV et GRIGORI KAGANOV, Organizatsiia i planirovanie denezhnogo obrashcheniia v SSSR (L’organisation et la planification de la circulation monétaire en URSS), Moscou, Finansy, 1964.
  • [42]
    IAKOV ABRAMOVICH KRONROD, Dengi v socialisticheskom obshchestve (La monnaie dans la société socialiste), Moscou, 1960.
  • [43]
    I. A. KRONROD, Zakon stoimosti..., op. cit., p. 209, cité dans S. ROUSSEL, « Les catégories... », art. cit., p. 117.
  • [44]
    Le non-paiement des dettes par les entreprises ne se traduisait pas par la mise en faillite de celles-ci.
  • [45]
    CHARLES BETTELHEIM (dir.), L’industrialisation de l’URSS dans les années trente, Paris, Éditions de l’EHESS, 1982.
  • [46]
    MARIE LAVIGNE, Le capital dans l’économie soviétique, Paris, SEDES, 1961.
  • [47]
    ROY FORBES HARROD, « Replacements, Net Investment, Amortisation Funds », Economic Journal, LXXX-317,1970, pp. 24-31.
  • [48]
    JACQUES SAPIR, Les fluctuations économiques en URSS. 1941-1985, Paris, Éditions de l’EHESS, 1989.
  • [49]
    DONALD R. HODGMAN, « Soviet Monetary Controls Through the Banking System », in G. GROSSMAN (dir.), Value and Plan..., op. cit., pp. 105-131.
  • [50]
    ROBERT W. CAMPBELL, « Soviet Accounting and Economic Decisions », in G. GROSSMAN (dir.), Value and Plan..., op. cit., pp. 76-104.
  • [51]
    VASSIL VASSILEV, « Caractères et spécificités des crises économiques de type soviétique », Économies et sociétés, Cahiers de l’ISMEA, série G, no 34,1977, pp. 1377-1448.
  • [52]
    ALEC NOVE, L’économie soviétique, Paris, Plon, 1963.
  • [53]
    MARIE LAVIGNE, « Planification et politiques monétaires dans l’économie soviétique », Annuaire de l’URSS, 1968, pp. 349-400.
  • [54]
    J. KORNAÏ, Economics..., op. cit.
  • [55]
    A. NOVE, L’économie..., op. cit.
  • [56]
    IGOR BIRMAN, « The Financial Crisis in the USSR », Soviet Studies, XXXII-1,1980, pp. 84-105.
  • [57]
    En 1934 particulièrement, l’État procéda largement à l’annulation des dettes des entreprises publiques.
  • [58]
    Sur la formation des prix en URSS et leur évolution, voir HENRI DENIS et MARIE LAVIGNE, Le problème des prix en Union soviétique, Paris, Éditions Cujas, 1965.
  • [59]
    De ce point de vue, la citation suivante de Z. V. Atlas est particulièrement symptomatique : « Le système socialiste de l’économie, par sa politique financière et l’organisation de la planification de la circulation monétaire, permet d’obtenir des taux élevés et constants de reproduction élargie sans une quelconque utilisation de la méthode inflationniste de redistribution du revenu national mais en élevant systématiquement le pouvoir d’achat de la monnaie », Z. V. ATLAS, Socialisticheskaia..., op. cit., cité dans HÉLÈNE MESCHERIAKOFF, Inflation et politique monétaire dans les économies socialistes, Paris, Université de Paris 1, Doctorat d’État ès Sciences économiques, 1979, p. 169.
  • [60]
    OCDE, L’économie de l’URSS. Résumé et recommandations, Paris, 1991.
  • [61]
    TOSHIHIKO SHIOBARA, « A Historical Analysis of Relations Between Banks and Enterprises in Russia », Acta Slavica Iaponica, 19,2002, pp. 191-227.
  • [62]
    PEPITA OULD-AHMED, « Politiques monétaires, comportements bancaires et crises de financement en Russie : les vicissitudes des années 90 », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 30-2/3,1999, pp. 89-121.
  • [63]
    Les données sont issues de Russian Economic Trends, juin 2001.
  • [64]
    Voir en particulier FABRIZIO CORICELLI, Macroeconomic Policies and the Development of Markets in Transition Economies, Budapest, Central European University Press, 1998.
  • [65]
    RAMINE MOTAMED-NEJAD, « Monnaie et travail en Russie : fondements et enjeux d’une déconnexion », Revue d’études comparatives Est-Ouest, 2,1996, pp. 53-108.
  • [66]
    Les résultats de ce sondage ont été fournis par le Russian Economic Barometer.
  • [67]
    VLADIMIR TIKHOMIROV, « The Second Collapse of the Soviet Economy : Myths and Realities of the Russian Reform », Europe-Asia Studies, 52-2,2000, pp. 207-236.
  • [68]
    PAOLO MIURIN, « The Banking System, Monetary Policy and Economic Transformation in Russia : 1992-1994 », MOCT-MOST, 1,1995, pp. 53-70.
  • [69]
    Sur les conditions de formation des puissances bancaires russes, voir GILLES FAVAREL-GARRIGUES, « Privatisation et changement politique en Russie soviétique et post-soviétique », in B. HIBOU (dir.), La privatisation des États, Paris, Karthala, « Recherches internationales », 1999, pp. 247-284.
  • [70]
    MARK E. SCHAFFER, « Do Firm in Transition Have Soft Budget Constraints ? A Reconsideration of Concept and Evidence », Journal of Comparative Economics, 26,1998, pp. 80-103.
  • [71]
    S. SINEL’NIKOV-MURILEV et G. TROFIMOV, « Fiscal Crisis and Macroeconomic Policy in Russia », Communist Economies & Economic Transformation, 10-2,1998, pp. 189-202.
  • [72]
    De 1994 à 1996, les entreprises utilisaient à leur avantage la règle dite du « 30/70 », selon laquelle l’État les autorisait à conserver 30 % de leurs recettes pour le règlement des salaires même si cela devait se faire au détriment du paiement de la dette fiscale (OCDE, Études économiques de l’OCDE : la Fédération de Russie-1997, Paris, 1997).
  • [73]
    PETER KIRKOW, « Distributional Coalitions, Budgetary Problems and Fiscal Federalism in Russia », Communist Economies & Economic Transformation, 8-3,1996, pp. 277-298.
  • [74]
    P. OULD-AHMED, Monnaie, financement..., thèse citée.
  • [75]
    Il faut distinguer, d’une part, le troc « pur », qui consiste en un échange de valeurs d’usage, requérant par conséquent la double coïncidence des besoins et, d’autre part, la compensation dans laquelle la marchandise reçue en paiement ne se voit pas reconnue comme valeur d’usage par le créancier qui va chercher à s’en débarrasser soit contre des liquidités, soit pour éteindre, à son tour, ses propres dettes auprès d’un tiers.
  • [76]
    PEPITA OULD-AHMED, « Logiques économiques de la fragmentation monétaire : l’expérience de la Russie post-socialiste », Journal des anthropologues, numéro spécial « Monnaies : pluralités, contradictions », 90/91,2002, pp. 261- 282.
  • [77]
    SIMON COMMANDER et CHRISTIAN MUMMSEN, « The Growth of Non-Monetary Transactions in Russia : Causes and Effects », in P. SEABRIGHT (dir.), The Vanishing Rouble. Barter Networks and Non-Monetary Transactions in Post-Soviet Societies, Cambridge, Cambrigde University Press, 2001, pp. 115-146.
  • [78]
    PEPITA OULD-AHMED, « Barter Hysteresis in Post-Soviet Russia : An Institutional and Postkeynesian Perspective », Journal of Post Keynesian Economics, 26-1,2003, pp. 95-116.
  • [79]
    ID., « Le troc en Russie : perte de légitimité du rouble ou perte de légitimité des institutions monétaires ? », in B. THÉRET (dir.), La monnaie dévoilée. Crises monétaires d’hier et d’aujourd’hui, à paraître.

1L’étude des transformations du rôle et de la place de la monnaie en Russie depuis l’effondrement du système socialiste permet de dégager un résultat surprenant. En dépit des grandes réformes institutionnelles qui visaient à rompre avec l’ancien système et à instaurer une économie de marché, l’examen de l’ordre monétaire russe des années 1990 révèle en effet la survivance de comportements économiques et monétaires hérités de la période soviétique, lesquels se combinent avec les normes et les pratiques installées par les nouvelles institutions. Ce mélange de l’ancien et du nouveau suggère alors de remonter dans le temps et d’éclairer le présent monétaire par le passé, dans un rapport à la fois de prolongement et de rupture. Ce travail adopte donc la perspective d’une macro-économie institutionnelle et historique. Partant d’une telle démarche, l’analyse des ruptures entre l’URSS et la Russie des années 1990 permet alors, paradoxalement, de faire mieux apparaître des continuités monétaires sous-jacentes de long terme [1].

2Certaines de ces continuités se manifestent d’abord dans l’ordre des discours et des doctrines. La première d’entre elles tient à ce que la monnaie s’est trouvée au cœur du constructivisme institutionnel au cours de chacune des deux grandes transitions – vers le socialisme en 1917, vers le capitalisme en 1992. En effet, la monnaie véhicule des normes dont on escompte qu’elles façonnent les nouveaux rapports économiques conformément au système en cours d’édification. Parce qu’elle a été identifiée comme une catégorie immanente au capitalisme, le passage au socialisme supposait alors sa disparition – ou bien l’invention d’une monnaie « socialiste » –, quand l’avènement d’une économie de marché impliquait la restauration du rapport monétaire.

3Continuité également dans une même vision restrictive du rôle de la monnaie dans l’économie chez les artisans des réformes de l’économie soviétique comme chez ceux de l’économie russe actuelle. Il y a d’ailleurs là un paradoxe, si on rapproche cette continuité de la précédente : autant, dans un cas comme dans l’autre, la monnaie est jugée d’une portée fondamentale au moment de l’installation du système, autant elle est considérée comme subalterne quand le système est « en régime ». La lecture des doctrines monétaires montre que les conceptions soviétiques et monétaristes, dont on imaginerait a priori que tout devrait les opposer, se rejoignent en fait sur un point : on y retrouve une même dénégation du rôle de la monnaie. Ainsi la monnaie, reflet des flux économiques de l’époque soviétique, a-t-elle pour écho la « monnaie-voile » des doctrines monétaristes qui ont présidé à la transition russe.

4La troisième continuité renvoie à la similarité des enchaînements de la régulation de la monnaie-finance. En URSS comme en Russie, on est confronté à ce qu’on pourrait appeler un régime de tensions financières généralisées. Malgré les formes et les contextes institutionnels différents, on voit néanmoins revenir en chacune des deux périodes les mêmes grandes caractéristiques générales de ce régime de tensions financières qui s’enchaînent et se renforcent mutuellement : une restriction financière permanente et l’impact récessif de ces restrictions sur la sphère productive; l’absence d’une véritable relation de crédit, et l’imbrication entre la crise du crédit bancaire et la mise en déséquilibre des finances publiques; une pénurie de liquidités alimentant une crise des paiements et l’essor de pratiques monétaires parallèles; enfin, la remise en cause de la légitimité des autorités centrales au sein d’un espace monétaire fragmenté.

Une monnaie entre puissance normalisatrice et neutralité économique

5En dépit de positions diamétralement opposées sur le rôle de la monnaie dans l’économie, les réformateurs soviétiques ont en commun avec les réformateurs russes d’inscrire la question de la monnaie au devant de la scène au cours de chaque grande transition. À cette continuité vient s’en ajouter une seconde, en apparence contradictoire : alors qu’ils placent la monnaie au cœur du projet politique du changement de système, les réformateurs des deux époques défendent « en régime » une conception diminuée de la monnaie.

Au cœur du constructivisme institutionnel des deux grandes transitions

6Au cours du passage vers le socialisme à partir de 1917, vers le capitalisme à la fin des années 1980, la monnaie fut perçue comme l’un des opérateurs principaux du changement de système. Elle a été érigée au rang de sujet du changement, dans le sens où elle véhicule des normes dont on escompte qu’elles façonneront les nouvelles relations économiques, conformément au système en cours d’édification. Mais cette monnaie structurante est également une monnaie structurée : pour que la monnaie produise tous ses effets au service du nouveau système, il faut qu’elle soit adéquatement organisée au sein d’institutions spécifiques, cohérentes avec celui-ci. Autrement dit, la monnaie, en ses institutions, est aussi objet du changement de système. Les deux grandes transitions ont donc été respectivement marquées par des réformes monétaires de grande ampleur, pendant la période 1917-1930, puis dans les années 1980-1990.

7Si l’on se penche sur la formation du système soviétique, chacune des séquences qui se sont succédé à partir de 1917 [2] – notamment le communisme de guerre, la NEP et le début des plans quinquennaux – a été marquée par des réformes monétaires et bancaires majeures. Certes, le projet d’abolition pure et simple de la monnaie se révéla impossible. On toléra donc la monnaie, mais une monnaie qu’on voulait « socialiste », permettant d’aider à la normalisation des rapports économiques selon des critères politiques et administratifs exprimant le primat de l’État soviétique dans le champ économique.

8Lors du communisme de guerre (1917-1921), période influencée par les thèses des fondateurs de l’économie politique du socialisme, la monnaie a été vouée à la disparition. Il convient de souligner néanmoins que la présentation de la destruction de la monnaie comme acte politique délibéré paraît en réalité comme une justification a posteriori d’un processus de dévalorisation monétaire qui, dans la pratique, ne pouvait être évité. L’épisode d’hyper-inflation [3] au début de la révolution de février 1917, qui se traduisit par l’effondrement total de la monnaie et le retour du troc en 1919, fut justifié après coup par deux arguments différents. La dépréciation du rouble fut tolérée par le gouvernement soviétique car elle était un moyen efficace d’exproprier le capital de la bourgeoisie. C’est cette idée que l’on retrouve dans les propos de Preobrajensky lorsqu’il compare, lors du 10e Congrès du Parti, la planche à billets à « cette mitrailleuse du Commissariat aux finances qui tirait sur l’arrière-garde du système bourgeois en utilisant les lois monétaires de ce régime pour le détruire [4] ».

9Le second argument, ultérieurement le plus répandu, repose sur la thèse de la disparition nécessaire de l’argent [5] dans la société communiste à venir. Des modifications allant dans ce sens eurent donc lieu concernant le système financier, essentiellement à travers le décret du 14 décembre 1917 par lequel les autorités procédèrent à la nationalisation des banques. Un projet d’asservissement de la monnaie aux flux réels fut revendiqué à nouveau lors du Congrès du Parti en mars 1919, qui s’ouvrit sur la déclaration de principe suivante :

10

Le développement de la reconstruction socialiste de la vie économique exige nécessairement le renoncement aux anciennes relations réciproques du capitalisme privé dans la production et l’élimination en dernier recours de toute influence de l’argent dans les relations entre les divers facteurs économiques. L’abolition des institutions financières privées, la concentration des branches fondamentales de la production dans les mains de l’État et la centralisation de la distribution sous la direction des organismes d’État constituent une base suffisante pour l’élimination de la vie économique de la circulation monétaire dans les proportions qu’elle a eues jusqu’ici[6].

11Ce congrès fut suivi, deux mois plus tard, lors du Congrès des sections financières, de mesures qui préconisèrent la dématérialisation de la monnaie : remise obligatoire de l’argent à la banque nationale, remplacement de l’argent par des chèques et par des bons à court terme permettant de recevoir les marchandises... Lors de ce congrès, Krestinsky insista sur l’importance d’un système de paiements sans argent, où le rouble pourrait subsister en tant qu’unité de compte. Il proposa ainsi que : « Le revenu d’une entreprise, tout comme ses dépenses, doivent être consignés et évalués en symboles monétaires; il ne faut pas que l’argent passe de main en main, mais qu’il soit enregistré à concurrence du nombre de millions de roubles requis... Grâce à cette méthode de règlement par comptabilité, nous aurons la possibilité de juger si une entreprise se développe ou décline, pour quelles raisons, où se situe la difficulté, ce à quoi il faut remédier. Mais, je le répète, avec de tels règlements entre entreprises particulières pour l’achat et la livraison de marchandises, la circulation de symboles monétaires est parfaitement inutile [7] ». De nombreux décrets se succédèrent afin de supprimer l’argent comme contrepartie des services et des produits, par exemple ceux du 16 août et du 11 octobre 1920, qui instituèrent, au profit des ouvriers et des employés de l’État, la gratuité des transports par chemin de fer et par voie navigable, la gratuité du logement, de la fourniture d’eau, du gaz, de l’électricité et des produits distribués par le Nakomprod [8]. D’un point de vue théorique et académique, le projet de suppression de l’argent occupa une très grande place dans les écrits économiques soviétiques des années 1920, influencés par l’œuvre de l’économiste allemand Otto Neurath [9].

12Mais, par un tournant radical, l’URSS sortit du communisme de guerre et s’engagea dans la NEP (1921-1928). Le projet de règlement sans monnaie-argent [10], qui finit par être élaboré en mai 1921, ne fut pas mis en pratique. Cette inflexion était liée à la nécessité d’autoriser la paysannerie à développer des relations monétaires et marchandes à concurrence d’une petite fraction de ses récoltes, en échange des réquisitions par l’État soviétique de la majorité de ses produits. Le mot d’ordre de la politique économique devint alors la « dénaturalisation » de l’économie, la généralisation des échanges et l’instauration d’une unité monétaire soviétique stable. Un système bancaire fut mis en place à partir de 1921 avec la création d’une nouvelle banque d’État, puis de nouvelles banques sectorielles [11]. Tous les attributs bancaires qui, pendant le communisme de guerre, étaient confiés, faute d’un système de crédit organisé, au Commissariat aux finances furent alors délégués à cette banque d’État. Des réformes monétaires importantes furent mises en œuvre afin de juguler la montée des tensions inflationnistes. Le décret du 5 novembre 1921 créa une nouvelle unité de compte, appelée le rouble-index, qui était une monnaie de compte correspondant au rouble d’avant-guerre [12]. Cependant, le changement de signe monétaire ne suffit pas à enrayer l’inflation. C’est pourquoi la création d’une nouvelle monnaie fut décidée par le décret du 11 octobre 1922, qui instaura le tchervonetz [13]. La monnaie-argent, initialement exclue, s’installa donc en URSS. Mais, pour être tolérée, elle dut s’affirmer comme une monnaie spécifiquement « socialiste ». La monnaie socialiste fut définie comme n’ayant aucune influence sur les grandeurs économiques. L’organisation soviétique du système monétaire et financier permit de dessiner les contours des pratiques monétaires et de « neutraliser » la monnaie [14].

13La singularité de la monnaie socialiste ne trouva son expression la plus explicite qu’à partir du lancement des plans quinquennaux dans les années 1930 [15]. Le nouveau système de financement centralisé, constitué d’une banque d’État et de ses succursales, dut alors répondre à un objectif simple : la subordination du système bancaire aux finances publiques et au Plan afin d’assurer le financement de l’économie. Par une série de décrets, les prérogatives de la banque nationale furent à nouveau renforcées. La banque d’État, la Gosbank, devint tout à la fois institut d’émission, institution de crédit, agent comptable du Trésor [16] et organisme de clearing. Au même moment, se multiplièrent des réformes fiscales qui visaient au renforcement du rôle de l’État dans l’économie, à travers l’appropriation centralisée du surplus des entreprises et sa redistribution selon des objectifs politiques [17]. Désormais, seul le crédit bancaire était autorisé, le crédit inter-entreprises étant interdit par une loi du 30 janvier 1930. Autrement dit, les rapports monétaires entre les entreprises devaient transiter et être supervisés par le système bancaire, contrôlé lui-même indirectement par l’État. La symétrie dans le temps concernant les réformes bancaires et les réformes fiscales illustre l’émergence d’une étroite relation entre le crédit, le budget et le Plan [18].

14L’organisation centralisée du financement des entreprises eut pour corollaire une planification des transactions et des paiements. On assista à l’édification d’un double circuit de paiements – circuit des biens de production et circuit des biens de consommation –, utilisant respectivement deux formes monétaires considérées comme distinctes : la monnaie scripturale et la monnaie fiduciaire. Ce double circuit monétaire était destiné à la fois à exercer un contrôle total sur les flux réels (le principe du « contrôle par le rouble ») et à entraver l’accumulation et la thésaurisation de l’argent par les entreprises [19]. La planification monétaire, enfin, porte également l’empreinte de la conception de la monnaie comme instrument de comptabilité au service du Plan, défendue par une grande partie des théoriciens et des praticiens soviétiques. Elle se présente comme une sorte d’homologue structural de ce que l’on nomme dans les économies capitalistes « politique monétaire », avec néanmoins cette différence substantielle de répondre à des objectifs et à des logiques très différents. Alors que, dans les économies de marché, la politique monétaire consiste à réguler l’offre de monnaie et à veiller au contrôle de l’inflation, la planification monétaire, dans les économies socialistes, a pour objectif de faire correspondre les ressources aux flux monétaires planifiés par l’État [20].

15La transition des années 1980-1990 a, elle aussi, accordé une importance centrale à la question monétaire et repose, à l’inverse, sur la « restauration » de la monnaie comme véhicule des normes marchandes. En effet, la plupart des études consacrées aux enjeux monétaires des transformations des économies socialistes, partant de l’idée que la monnaie était par le passé asservie au Plan, ont considéré que l’un des grands objectifs de la transition consistait à la « libérer » afin qu’elle puisse devenir le vecteur de la discipline financière qui caractérise en propre les économies de marché. La réorganisation des rapports monétaires devait également se traduire par l’émancipation du système bancaire pour donner naissance à de véritables relations de crédit, aptes à engendrer une contrainte de remboursement pour les emprunteurs. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’action des réformateurs sur l’organisation du système bancaire et monétaire en URSS d’abord, puis en Russie pendant la période 1988-1993.

16Les premières réformes bancaires visèrent, d’une part, à accorder une plus grande autonomie à la banque d’État et, d’autre part, jetèrent les bases d’un pluralisme bancaire. Ainsi, à partir de janvier 1988, on assista à la création d’une structure bancaire ajoutant à la Gosbank des banques coopératives et cinq banques spécialisées [21]. À partir de mai 1988, une série de lois furent également prises, qui aboutirent à d’importantes métamorphoses du système bancaire. Elles conférèrent le droit aux unions coopératives et aux entreprises de créer des banques indépendantes avec un statut de type SARL. En avril 1989, à nouveau, la loi autorisa la création de banques par actions, de type coopératif, et d’autres institutions financières, par l’enregistrement de leur statut auprès de la Gosbank et avec l’accord du ministère des Finances. Le statut juridique de type SARL des banques coopératives, créées l’année précédente, se transforma en sociétés par actions.

17Un contrôle prudentiel fut également amorcé, même si les règles élaborées furent clairement insuffisantes. La banque d’État établit, en mai 1989, un ensemble de normes bancaires afin d’éviter le développement de crédits sans évaluation des risques de non-remboursement. Désormais, la banque commerciale avait droit d’accès aux documents comptables des entreprises emprunteuses afin de s’assurer de leur solvabilité et de leurs garanties. Le crédit accordé à un emprunteur ne devait pas dépasser 50 % des fonds propres d’une banque coopérative, et 100 % pour une banque commerciale. La Gosbank se réserva le droit de mettre un terme à l’activité d’une banque si celle-ci ne respectait pas les règles d’enregistrement, ou si elle se livrait à des opérations débordant les autorisations légales.

18Deux ans après les premières réformes bancaires, les changements institutionnels s’approfondirent, marquant le passage d’un simple pluralisme bancaire à un système bancaire hiérarchisé et décentralisé [22]. L’avènement d’un système à deux niveaux en 1990 fut destiné à distinguer clairement la fonction commerciale, exercée par les banques de second rang, des fonctions de supervision et de régulation, endossées par la nouvelle banque centrale. Ainsi, les mutations du système bancaire présentent deux caractéristiques. En premier lieu, la banque centrale devint indépendante des organes exécutifs de l’État, mais placée sous le contrôle du Parlement. Ses fonctions consistent à assurer l’émission de billets de banque, à veiller au bon déroulement de la politique monétaire et au respect de ses objectifs. Enfin, elle exerce un rôle de supervision sur l’ensemble du système bancaire. En second lieu, la réforme bancaire eut également pour objectif de doter les banques de second rang d’une indépendance opérationnelle à l’égard de la banque centrale, celle-ci n’intervenant désormais que pour le refinancement ou comme prêteur en dernier ressort pour assurer la stabilité monétaire.

19L’importance des réformes bancaires vise à créer les canaux de transmission d’une discipline financière qui n’est pas seulement l’effet des relations de crédit privées, mais aussi le fruit de l’action restrictive impulsée « d’en haut » par la politique monétaire. C’est pourquoi cette nouvelle architecture bancaire s’accompagne d’une politique de stabilisation favorisant un dispositif de restrictions monétaire et budgétaire. De ce point de vue, les deux vagues de politiques monétaires restrictives successives dans les années 1990 s’interprètent, comme on va le voir, comme un indice supplémentaire du rôle structurant accordé à la monnaie dans le processus de transition, en tant que véhicule des nouvelles normes marchandes. Un paradoxe doit à présent être soulevé : alors que les réformateurs ont placé la monnaie au cœur de leur projet politique de transition, on assiste à une même conception restrictive du rôle de la monnaie.

La monnaie soviétique et la monnaie russe : d’une dénégation à l’autre

20C’est au moment des deux grands changements de système que les positionnements théoriques quant à la place et au rôle de la monnaie furent formulés le plus explicitement. À partir des débats et conceptions sous-jacentes aux réformes monétaires au cours de ces deux séquences, l’analyse comparative permet de dégager une autre continuité quant aux conceptions théoriques de la monnaie inscrites dans ces deux systèmes économiques pourtant diamétralement opposés. Les théoriciens et les réformateurs des deux périodes, bien qu’à front renversé, partagent une même dénégation de la monnaie.

21Au moment de la transition libérale, c’est la thèse bien connue de la neutralité de la monnaie qui sous-tend l’approche des organismes internationaux tels que le FMI. Cette conception est implicite aussi bien dans leur diagnostic de la crise de l’ex-URSS qu’au travers de la politique de stabilisation qu’ils recommandent dès 1992 en Russie [23]. Pour les conseillers occidentaux, la crise des années 1980 conduisant à l’effondrement officiel du système soviétique aurait été pour une large part d’origine monétaire. Elle s’enracinait dans le laxisme de la politique monétaire, jugé inhérent aux décennies de planification impérative des activités économiques. C’est la montée de l’offre de monnaie à un rythme supérieur à celui du PIB qui aurait alimenté la rigidité à la baisse de la demande des ménages et des entreprises, attisant par là des tensions inflationnistes permanentes. Ce dérapage monétaire était lié au fait que les déficits micro-économiques ont été le plus souvent monétisés par la banque d’État.

22Le programme de stabilisation proposé par le FMI répond aux mêmes présupposés théoriques. Ce programme, qui cherche à intégrer le court et le moyen termes, tout en restant dans le cadre du monétarisme, comporte deux volets. D’un côté, par son volet structurel, il vise à favoriser le plus rapidement possible l’instauration d’une économie de marché à travers un « plaquage institutionnel » qui s’est traduit par un dispositif de mesures de libéralisation intérieure et extérieure de l’économie [24]. De l’autre, il met l’accent sur l’importance de la lutte contre l’inflation; pour ce faire, il préconise un policy-mix de stabilisation monétaire et d’austérité budgétaire.

23Que les conseillers occidentaux du FMI, chargés du pilotage des réformes et des politiques économiques, soient largement influencés par une conception de la « monnaie-neutre » est assez facilement compréhensible. Le programme de stabilisation porte encore à l’heure actuelle l’empreinte de l’approche monétaire de la balance des paiements, héritée notamment des travaux de Jacques J. Polak [25], et se trouve encore inspiré par le corpus théorique monétariste.

24On est en revanche beaucoup plus étonné de voir les réformateurs de l’époque soviétique adopter, bien qu’empruntant un tout autre itinéraire, des thèses qui résonnent étrangement avec celles de leurs lointains homologues monétaristes [26]. Influencés par les travaux de Marx, les théoriciens soviétiques reconnaissaient la non-neutralité de la monnaie « capitaliste », et ils cherchèrent, à défaut de pouvoir supprimer la monnaie de l’économie socialiste, à définir une monnaie dite « socialiste ». En réalité, la construction de la monnaie socialiste apparaît comme le produit de l’interaction complexe entre les schémas intellectuels a priori et les évolutions monétaires de cette période. D’un point de vue théorique, deux principales approches du statut de la monnaie dans les économies socialistes peuvent être distinguées.

25Les premières approches, celles des années 1920 et 1930, que l’on qualifiera de « radicales », renvoient aux thèses des fondateurs de l’économie politique du socialisme. L’analyse monétaire de ce courant de pensée est très clairement formulée dans les travaux de Boukharine et Preobrajensky [27]. Prenant pour point de départ la désagrégation inévitable de la société tsariste, consécutive à la révolution d’Octobre, cette approche propose une théorie positive de la transition vers le communisme et des fondements de la nouvelle économie à venir. Ces auteurs pensent le communisme comme l’antithèse du capitalisme et considèrent la monnaie, le marché et la propriété privée comme autant de catégories propres au seul capitalisme. C’est pourquoi l’émergence du socialisme, période intermédiaire, doit favoriser, selon ces auteurs, la suppression de la monnaie et de la propriété privée. À ce propos, Boukharine écrit : « L’argent représente ce lien matériel, ce nœud auquel est lié tout le système marchand développé de la production. Il s’entend qu’au cours de la période de transition, dans le processus d’anéantissement du système marchand comme tel, un processus “d’auto-négation” de l’argent s’engage. Ce processus s’exprime en premier lieu dans ce qu’on appelle la “dépréciation monétaire”, puis dans le fait que la distribution des signes monétaires devient indépendante de la répartition du produit, et inversement. La monnaie cesse d’être un équivalent universel et devient un signe conventionnel de la circulation des produits exclusivement imparfait [28] ». Les deux périodes de crise monétaire radicale qui ont affecté l’Union soviétique – la guerre civile et le communisme de guerre (1917-1921), et le début de l’industrialisation rapide (1928-1931) – ont été des moments privilégiés d’expérimentation de ces théories [29]. Avec le déclin de la NEP, dès 1927, et de nouveaux désordres monétaires, un regain d’intérêt pour les thèses fondées sur le dépérissement de la monnaie se fit jour, notamment avec Kozlov, Sanin et Trakhtenberg.

26Entre les années 1930 et 1960, de nouvelles thèses qualifiées de « pragmatiques » apparurent, qui reconnaissaient, au moins partiellement, la nécessité de la monnaie dans les économies socialistes [30]. Deux approches pragmatiques – dites respectivement « dualistes » et « substantives » – ont cherché à définir les fonctions de la monnaie dans ces économies, fonctions irréductibles à celles qu’elle exerce dans les économies capitalistes.

27Les approches pragmatiques dites dualistes partent de l’organisation des systèmes monétaire et financier qui caractérisent l’URSS pour appréhender la monnaie « socialiste ». Le premier axe théorique de cette approche consiste à saisir les attributs de sa singularité à travers l’emprise de la planification des activités économiques. Les travaux de Zakharij V. Atlas offrent une bonne synthèse de l’interprétation de la monnaie par cette approche. Il affirme : « L’expérience de la construction du socialisme en URSS et dans d’autres pays nous convainc que non seulement la suppression de la monnaie, mais même l’affaiblissement de son rôle et le rétrécissement de sa sphère d’action ont une influence négative sur l’économie et le bien-être des travailleurs. Sans l’utilisation des formes monétaires et marchandes, il n’est plus possible d’organiser et de planifier la production socialiste dans un ensemble, et dans chaque entreprise en particulier [31]. » La monnaie socialiste, selon cet auteur, revêt deux avantages fondamentaux pour le bon fonctionnement du système économique planifié. D’une part, elle est l’outil de contrôle de l’activité productive des entreprises, et donc de vérification de la bonne exécution des objectifs du Plan; d’autre part, la monnaie rend possible l’organisation des échanges entre la ville et la campagne, et atténue les disparités entre le secteur étatisé et le secteur coopératif de l’économie.

28Le deuxième axe théorique de l’approche dualiste consiste à définir la monnaie à partir du double circuit monétaire (monnaie fiduciaire/monnaie scripturale). Des auteurs comme Batyrev, Kaganov et Konnik [32] appréhendent donc la monnaie à partir de sa matérialité. Pour certains, en particulier les deux premiers, la « vraie » monnaie est la monnaie fiduciaire, la monnaie scripturale correspondant à un simple jeu d’écritures opéré par le système bancaire centralisé. Konnik adopte, quant à lui, une conception monétaire moins tranchée et plus pertinente. Même si les paiements sont réalisés sur la base de deux monnaies distinctes, il insiste sur le fait que celles-ci traduisent en fait les deux faces d’une même réalité [33]. Une grande partie de la littérature centre-européenne et occidentale consacrée aux économies socialistes aborde également la question monétaire à partir de cette configuration institutionnelle des rapports monétaires. En particulier, Wlodzimierz Brus [34] (1963) et Peter J. D. Wiles [35] (1968) reprennent la dichotomie monnaie fiduciaire et monnaie scripturale, en lui faisant correspondre l’opposition monnaie « active »/monnaie « passive [36] ». W. Brus résume clairement cette conception dualiste de la monnaie : « La monnaie, dans le modèle centralisé, joue un rôle actif sur le marché du travail et sur le marché des biens de consommation, en ce sens que les grandeurs économiques exprimées en unités monétaires (salaire, prix) influent sur les choix effectués par les auteurs des décisions (travailleurs, consommateurs) [...]. Le rôle de la monnaie se présente différemment en ce qui concerne les rapports entre l’échelon central et les entreprises elles-mêmes [...]. La monnaie n’est pas un instrument actif, réagissant sur le mouvement des facteurs réels du procès de la reproduction : au contraire, elle n’en est que le reflet passif [37] ». S’inscrivant dans une telle perspective, Janos Kornaï est conduit à qualifier les économies socialistes de « semi-monétisées [38] ».

29Les approches pragmatiques substantives apparaissent à partir des années 1960, lors du regain d’intérêt pour les débats autour de la question des rapports marchands dans les économies socialistes. Ces approches substantives vont renforcer, à leur tour, la thèse de la « monnaie-reflet » de l’économie. Pour certains de ses tenants, notamment Valerian Antonovich Sobol et I. S. Malysev [39], influencés par les travaux de Marx, les rapports marchands ne peuvent pas exister en économie socialiste. Cela présupposerait l’existence de la loi de la valeur « capitaliste », et, par ce biais, la possibilité pour la monnaie d’influencer la fixation des prix des biens. Or, selon eux, la reconnaissance de telles relations marchandes entre en contradiction avec la loi de la valeur « socialiste » en vigueur, selon laquelle le prix d’un bien exprime la quantité de travail socialement nécessaire à sa production. À cet égard, V. A. Sobol affirme : « Dans la société socialiste, la valeur de l’unité monétaire est définie directement en fonction des dépenses en travail établies d’une manière planifiée et non, indirectement, en fonction des fluctuations de la valeur de l’or [40] ». C’est sur la base de tels présupposés théoriques que V. A. Sobol et I. S. Malysev pensent la singularité de la monnaie socialiste, en ce qu’elle n’influence nullement la valeur des biens. Néanmoins, ils reconnaissent dans la monnaie deux fonctions fondamentales qui la rendent indispensable, même si celle-ci est dépourvue de valeur propre : la monnaie socialiste est unité de compte et moyen de circulation des produits.

30Par rapport à ces auteurs, Ostrovitianov, Batyrev, Kaganov [41] et Kronrod [42] admettent, à l’inverse, l’existence de relations marchandes dans le système socialiste. Selon eux, le caractère marchand de l’échange se définit non par la loi de la valeur « capitaliste », qu’ils réfutent eux aussi, mais par le fait que s’opère le changement de propriétaires au moment de la vente. La véritable différence de position tient plutôt à la reconnaissance d’une valeur de la monnaie, mais particulière. Kronrod insiste sur l’importance de recourir à un étalon monétaire, l’or, lui-même doté d’une valeur intrinsèque et constituant un équivalent général. Cependant, il reconnaît que le rôle de l’or dans le système socialiste diffère de celui qu’il exerce en régime capitaliste. Dans le premier, les prix des marchandises ne sont pas influencés par le prix de l’or. En somme, la monnaie a une valeur intrinsèque mais n’influe pas sur le prix des marchandises. C’est en ce sens qu’il affirme : « La nature de l’or en tant qu’étalon monétaire s’est transformée et cette nouvelle nature est apparue dans le fait que la monnaie a été utilisée avec succès dans l’intérêt de la construction du socialisme. En liaison avec cela, la dynamique des prix est devenue de plus en plus indépendante de la valeur relative de l’or [43]. » La dichotomie sphère réelle/sphère monétaire est ainsi réaffirmée.

31La comparaison URSS-Russie a mis en avant deux continuités dans l’ordre des doctrines monétaires : d’un côté, une conception de la monnaie perçue comme un enjeu stratégique de chaque transition; de l’autre, une perception diminuée de la monnaie « installée ». Une dernière continuité, plus objective, plus tangible, doit maintenant être dégagée.

Permanence d’un régime de tensions monétaires et financières généralisées

32L’analyse des régulations et des crises monétaires en URSS et en Russie permet de mettre au jour une troisième continuité : la similarité des enchaînements de la régulation de la « monnaie-finance ». En effet, les régimes monétaires de chacune des deux périodes sont caractérisés par des tensions financières permanentes et généralisées. Tensions généralisées parce qu’elles concernent aussi bien la sphère du financement de l’économie, des finances publiques, de la liquidité, des paiements et celle des autorités monétaires; et que, en provenance de ces multiples champs, ces tensions interagissent et se renforcent mutuellement. Bien que les enchaînements monétaires et financiers prennent à chaque fois des expressions particulières, on retrouve néanmoins à un niveau plus fondamental, les mêmes quatre caractéristiques générales qui définissent la spécificité de ces régimes de tensions financières généralisées (schéma 1).

Schéma 1

Le plan d’abstraction des continuités monétaires. Le régime des tensions généralisées de la monnaie-finance en URSS-Russie

Description de l'image par IA : Diagram montrant les interactions entre les institutions monétaires et les finances publiques.
Schéma 1 – Le plan d’abstraction des continuités monétaires. Le régime des tensions généralisées de la monnaie-finance en URSS-Russie Institutions monétaires Comportements bancaires : centrales : absence de véritable politique (planification) relation de crédit, monétaire restrictive politique de crédit sélective Restriction financière Pénurie de liquidités Rationnement Déséquilibre des finances et crise des paiements du crédit publiques : report des tensions Recours à des modalités de paiement financières sur l’État, et de financement alternatives : Inflation arriérés de paiement, prix comme variable déficit public de financement, troc, crédits inter-entreprises, etc. Fragmentation monétaire : Monétisation des dettes publiques perte de contrôle de l’ensemble et privées par la banque centrale : de l’espace monétaire report des tensions par les autorités officielles sur les institutions monétaires Pratiques monétaires parallèles et institution monétaire centrale : intervention de la banque centrale pour consolider sa légitimité, relâchement intermittent de la contrainte monétaire centrale

Le plan d’abstraction des continuités monétaires. Le régime des tensions généralisées de la monnaie-finance en URSS-Russie

33La comparaison des régimes de la monnaie-finance révèle tout d’abord l’éternel retour de la restriction financière. Cette restriction résulte en partie de la politique sélective d’offre de crédit bancaire menée par les autorités centrales, qui s’opère au détriment de la majorité des entreprises. Dans une économie où la principale source de financement est le crédit bancaire, une telle politique ne peut qu’engendrer des tensions permanentes sur le financement des firmes et les conduire à des ajustements structurels récessifs.

34D’une part, les régulations monétaires et financières sont alors caractérisées par une forte imbrication entre crise du crédit bancaire et crise des finances publiques. En effet, on retrouve à chaque fois une même incapacité des banques à instaurer une véritable relation de crédit, incapacité s’exprimant par des formes de segmentation des entreprises quant à l’accès aux crédits bancaires. Cette politique de sélectivité est en partie liée aux conditions mêmes de formation du système bancaire et à la nature des relations qui lient banques, entreprises et État. Mais cette politique de financement parcellaire se retourne alors contre le secteur bancaire lui-même. Compte tenu de l’absence de contrainte de paiement sur les entreprises [44], en URSS et en Russie, on verra que c’est alors vers l’État que remontent les problèmes du financement de l’économie... mais avec pour conséquence la mise en crise de ses propres finances.

35D’autre part, la régulation des tensions monétaires et financières se caractérise, en URSS comme en Russie, par une pénurie de liquidités alimentant une crise de paiements, et par un essor de pratiques monétaires parallèles. En effet, le durcissement des conditions de crédit confronte les entreprises à une pénurie relative de liquidités et les met dans l’incapacité d’honorer leurs engagements financiers. Ces difficultés sont alors partiellement surmontées par le développement de modalités de financement parallèles alternatives pour contourner la contrainte monétaire centrale, lesquelles conduisent à la fragmentation de l’espace monétaire.

36Enfin, ces mécanismes de régulation des tensions généralisées impliquent, pendant chacune des deux périodes, la contestation des institutions monétaires. Car c’est toujours au sommet de l’ordre monétaire, c’est-à-dire au niveau de la banque centrale (banque d’État pour l’URSS), que remontent toutes les tensions, tensions du financement à proprement parler et crise des paiements. Les tensions du financement d’abord, qui, via le système bancaire ou le budget de l’État, se reportent in fine sur l’institut d’émission. Celui-ci ne cesse d’intervenir, monétisant soit les dettes privées soit les déficits publics. C’est vrai pour la période soviétique où, sur ordre du pouvoir politique, la banque d’État annula partiellement les pertes économiques et valida par ses crédits à l’État tous les ajustements réalisés par le budget. Cela reste vrai, même si c’est sous une autre forme, pendant la transition russe où la banque centrale, en dépit d’une ligne de fermeté affichée, procéda à plusieurs vagues de monétisation. La crise des paiements et le développement de substituts du rouble portèrent un coup d’une autre nature, peut-être plus grave, aux autorités monétaires. Si les pratiques monétaires parallèles ont constitué un filet de protection contre les contraintes imposées par les instances centrales et permis la survie d’une fraction du tissu industriel, elles affectent la capacité de contrôle de la banque centrale sur l’espace économique et monétaire.

La régulation de la monnaie-finance en URSS

Rationnement du crédit et tensions financières

37Pendant la période soviétique, la politique monétaire, qu’on devrait plutôt qualifier de planification monétaire, favorisa surtout le financement des activités du complexe militaro-industriel et des entreprises jugées « prioritaires » (car tournées vers les objectifs de la politique d’industrialisation accélérée), et ce au détriment du reste de l’économie [45]. Les entreprises dites « non prioritaires » connaissaient une pénurie de ressources monétaires et une crise de solvabilité radicale, car tous les éléments de leur contexte économique et institutionnel leur étaient adverses : outre le rationnement du crédit bancaire, elles subissaient l’appropriation centralisée d’une grande partie de leurs surplus et la sous-évaluation administrative de leurs coûts de production. En effet, ces firmes, pourtant majoritaires dans la sphère industrielle, étaient privées par le Plan d’une partie de leurs provisions financières destinées à l’amortissement de leur capital fixe, transférées aux entreprises prioritaires. Les entreprises non prioritaires se trouvaient alors dans l’impossibilité de compenser la fraction usée et dépréciée de leur capital fixe et étaient ainsi confrontées, selon l’expression de Marie Lavigne, à un « déficit d’amortissement » [46] qui compromettait radicalement le renouvellement de leur capital. Les entreprises prioritaires, à l’inverse, non seulement ne souffraient pas de rationnement de crédit, mais connaissaient un excès de liquidités octroyées par le Plan, notamment en matière d’amortissement du capital fixe et de paiement des salaires. L’accès privilégié aux ressources monétaires leur permettait de se procurer des équipements dans des proportions souvent supérieures à leurs besoins réels. Ainsi, à partir de 1947, elles procédèrent à la suraccumulation d’un capital qui demeura de ce fait sous-utilisé.

38Une telle politique sélective d’offre de crédit a exposé une grande fraction des entreprises à des ajustements récessifs structurels dès les années 1950, dont les signes les plus éclatants furent le vieillissement du capital fixe, le ralentissement de la productivité du capital, puis la dégradation de la productivité globale des facteurs en 1975 et le déclin de la production industrielle [47]. Les « petites crises » (1951-1952 et 1962-1964) furent autant d’éléments qui laissaient présager la rupture de la dynamique de l’accumulation en URSS à partir du milieu des années 1970 [48].

Dysfonctionnement du crédit et report des tensions financières sur l’État

39La situation de tension financière chronique s’enracine pour l’essentiel dans l’inexistence de véritables relations de crédit. D’un côté, le secteur bancaire prive une grande partie des firmes de l’accès aux moyens de financement nécessaires à la pérennité de leur activité. De l’autre, et simultanément, il alimente, sans restriction aucune, une autre partie des entreprises en liquidités. L’origine de cette incapacité des banques à imposer une relation de crédit véhiculant une contrainte de remboursement se trouve évidemment dans la formation elle-même du secteur bancaire soviétique. En effet, il faut rappeler que le système bancaire était caractérisé par une structure fortement centralisée dès 1921 et subordonnée à l’État [49]. Les banques, pour l’essentiel des succursales de la banque d’État, étaient ainsi réduites à de simples agents comptables au service du Commissariat aux finances. La relation de crédit correspondait de fait, le plus souvent, à une allocation de ressources planifiées ex ante.

40Mais cette politique sélective d’offre de crédit affecta à son tour le secteur bancaire lui-même, l’État étant alors mobilisé pour pratiquer un réglage centralisé de la contrainte de solvabilité des entreprises en difficulté. L’organisation du système de financement le lui permettait. En effet, celui-ci se caractérisait par un ensemble complexe d’interactions entre l’État, les banques et les entreprises. Or le point important est qu’au sein de ce système ces trois institutions relevaient de la même entité juridique. De fait, en raison de l’unicité des comptes des entreprises et de l’État, c’est sur celui-ci que se concentrait la contrainte monétaire qui, à la fin des années 1970, prit la forme d’une contrainte de couverture des pertes, et donc des dettes non soldées de l’ensemble des entreprises [50].

41Jusqu’au début des années 1980, la politique budgétaire tenta d’assumer de tels ajustements en appliquant une règle simple : organiser les recettes et les dépenses « ordinaires » de telle sorte qu’apparaissent des excédents permettant à l’État de soutenir les débiteurs. L’essentiel du soutien aux entreprises restait à la charge de la banque d’État. Mais, à partir de 1985-1986, l’emballement des crédits accordés par la Gosbank pour contenir les tensions financières subies par les entreprises commença à inquiéter l’État qui voulut reprendre le contrôle de l’émission de liquidités. Cependant, il ne put tenir cette politique de restriction; aussi décida-t-il de prendre à sa charge une partie du soutien aux entreprises. L’État emprunta alors à la banque d’État pour soutenir directement les entreprises soumises à une pénurie de liquidités ou de solvabilité. L’endettement de l’État, à la fin des années 1980, s’accrut considérablement du fait de ces nouveaux encours. Aussi, prenant massivement en charge le financement des pertes des entreprises, l’État et le système bancaire affaiblirent du même coup leur propre position financière, se trouvant exposés à leur tour à des tensions sévères [51].

Vers des stratégies alternatives de financement

42Avant d’en arriver à ces extrémités de la fin de la période soviétique, les restrictions financières ont eu pour effet de développer une pénurie chronique de liquidités, se soldant par des crises de paiements récurrentes. Des modalités de financement alternatives se sont alors mises en place afin de contourner la contrainte de financement central. Exposées à un rationnement centralisé de l’offre de moyens de financement, les entreprises développèrent deux stratégies de financement parallèles.

43La première consiste à utiliser les prix comme variable de financement. L’augmentation des prix de vente était administrativement autorisée dès lors que le produit était considéré comme nouveau; le prix du produit était alors fixé librement par l’entreprise, la hausse des prix étant « légitimée » par l’effort d’innovation. Mais, en réalité, les entreprises multipliaient les « fausses innovations » pour tenter d’augmenter leur liberté en matière de formation des prix et, par là, leur capacité d’auto-financement. Dans les années 1960, on constate ainsi que 30 % des produits étaient « nouveaux [52] ».

44Simultanément, les firmes eurent recours au crédit inter-entreprises. Il s’agit d’un crédit commercial direct qui se traduit par des facilités de paiement que s’accordent les firmes entre elles. Le crédit inter-entreprises était illégal, mais il était d’autant plus développé que le rationnement du crédit bancaire et des subventions budgétaires était important. Il atteignait une telle dimension que certains auteurs, en particulier M. Lavigne [53], ont parlé à son propos d’un véritable « marché parallèle » du crédit bancaire. Au 31 décembre 1970, il représentait 9 % des sources de financement des capitaux circulant dans l’industrie et 20 % des encours bancaires. Dans le bâtiment, les avances des fournisseurs à leurs clients dépassaient de 50 % le volume des encours bancaires. Ce sont les entreprises prioritaires qui développèrent en particulier le crédit inter-entreprises, grâce à la situation de surliquidité où elles se trouvaient. En effet, assurées des flux d’investissements nouveaux, elles pouvaient alors prêter une partie de leurs disponibilités monétaires aux autres entreprises en échange d’avantages en nature ou moyennant l’équivalent d’un « intérêt ». La pratique du règlement des dettes inter-entreprises par la remise de marchandises était d’autant plus importante que les économies socialistes étaient marquées par une pénurie de biens de production et de consommation – pénurie qui revêtait un caractère endogène et endémique [54]. Le recours à des substituts monétaires comme la marchandise était facilitée par l’existence d’intermédiaires spécialisés, les « tolkatchy », ou « pousseurs », dont la mission consistait à entretenir de bonnes relations entre les directeurs d’entreprise et à faciliter l’écoulement des inputs nécessaires à leurs activités respectives [55]. Mais le développement de modalités de financement alternatives favorisait la réduction de l’emprise des institutions monétaires centrales sur l’ensemble de l’espace monétaire et l’affaiblissement de leur légitimité.

La crise des institutions monétaires

45Dès les années 1960, la restriction financière et la crise de paiements confrontaient régulièrement les autorités monétaires au dilemme suivant : soit elles maintenaient les conditions relatives à l’offre de crédit et elles alimentaient inévitablement le développement des mécanismes de financement parallèles, affaiblissant leur propre contrôle sur la circulation monétaire; soit elles entendaient restaurer leur emprise sur les circuits monétaires et, dans ce cas, elles devaient relâcher la discipline financière et budgétaire. La Gosbank n’eut pas d’autre choix que d’abandonner régulièrement son orientation restrictive pour gérer les conséquences des tensions de financement généralisées [56].

46L’assouplissement de la contrainte de financement devint constant, à partir du milieu des années 1980. Les effets du rationnement du crédit bancaire, les déséquilibres des finances publiques, la pénurie de liquidités et la crise des paiements étaient tels que se produisit inévitablement une centralisation quasi exclusive de la contrainte monétaire sur la banque d’État (schéma 2). Aussi fut-elle contrainte d’effacer purement et simplement une fraction des dettes des entreprises [57]. Malgré la politique monétaire restrictive adoptée à partir de 1985, les créances du système bancaire sur les entreprises furent annulées, au cours de l’année 1990, à hauteur de 104 milliards de roubles (près de 11 % du PIB).

47La monétisation accélérée des dettes de l’État et des entreprises par la Gosbank engendra une surémission monétaire. Depuis longtemps, ces émissions nourrissaient une inflation latente dont le foyer se trouvait dans les marchés libres, puisque les autres prix étaient administrativement fixés [58]. Mais les tensions inflationnistes se propageaient à partir de ce foyer, à quoi il faut ajouter les réformes successives des prix réglementés par lesquelles l’État tentait de redonner un peu de marge de financement aux entreprises. Ces relèvements de prix au coup par coup déformaient la structure des prix relatifs et, de déformation (en faveur des uns) en déformation de compensation (pour remettre les autres dans la course), c’est le niveau général des prix qui augmentait régulièrement – inflation latente qui n’en faisait pas moins l’objet d’une dénégation de la part des économistes soviétiques [59].

Schéma 2

La régulation de la monnaie-finance de l’URSS

Description de l'image par IA : Diagram de régulation monétaire et financière avec divers facteurs et impacts.
Schéma 2 – La régulation de la monnaie-finance de l’URSS Comportements bancaires : Banque d’État : absence de véritable politique monétaire relation de crédit restrictive et sélective (entreprises prioritaires ou non) Restriction financière : rationnement du crédit bancaire Entreprises : problèmes de financement et ajustements structurels déficit d’amortissement, suraccumulation et dégradation du capital fixe, recul de la productivité globale Pénurie de liquidités et crise des paiements Déséquilibre des finances publiques : report des tensions financières sur l’État, déficit planifié d’une partie des firmes Modalités de paiement Inflation :alternatives : latente prix comme variable puis ouverte Centralisation de la contraintede financement, arriérés, troc, monétaire par la banque d’État :crédits inter-entreprises, etc. report et monétisation des dettes des entreprises et du déficit public Fractionnement monétaire Assouplissement de la planification monétaire par la banque d’État pour défendre la contrainte de financement centrale

La régulation de la monnaie-finance de l’URSS

48Cette inflation latente tourna en inflation ouverte à la fin des années 1980 lorsque, parvenant aux limites de la régulation « par l’apurement », l’État décida de libérer plus franchement les prix (réforme de 1990-1991) afin de permettre aux entreprises de les utiliser comme variable de financement. Cette réforme des prix, qui se voulait pourtant gradualiste, a largement supprimé les excédents monétaires [60]. Mais la manipulation des prix à la hausse par les entreprises eut également pour répercussion une augmentation des coûts salariaux. Dès lors, les entreprises continuèrent à demander des crédits importants aux banques afin de s’acquitter de leur dette salariale. L’inflation liée à la boucle prix-salaires contribua à l’augmentation de crédits supplémentaires accordés par le secteur bancaire et à la hausse des subventions de l’État. Dès la fin 1991, les crédits à l’économie croissaient en moyenne de 10 % chaque mois.

49Si l’inflation latente fut l’expression de la régulation de l’économie socialiste, en ses procédures de compensation partielle des pertes des entreprises, l’inflation ouverte était le signe de l’arrivée aux limites de cette régulation sous l’effet de la suraccumulation et de la détérioration générale de l’efficacité du système productif.

La transition russe : une nouvelle « cohérence » de la monnaie-finance

50La Russie post-soviétique fit surgir, à son tour, un régime monétaire et financier dans lequel il est possible de discerner, selon des formes et un contexte institutionnel différents, les mêmes quatre grandes caractéristiques déjà évoquées pour la période passée.

Contrainte monétaire et fragilité de l’économie réelle

51Le régime monétaire et financier russe de la décennie 1990 se caractérisa par un resserrement drastique de la contrainte de financement imposée à l’économie. L’orientation restrictive des deux politiques monétaires et le comportement des banques ont en effet grandement contribué à alimenter une pénurie de liquidités qui se solda par une double crise des paiements et de financement. Au cours de la période 1992-1994, la Banque centrale de Russie adopta en effet une première politique d’austérité monétaire ayant pour objectifs la lutte contre l’inflation et l’imposition d’une discipline financière accrue aux agents économiques. On assista alors à une pénurie de liquidités. L’insuffisance relative de roubles par rapport aux besoins de l’économie peut être estimée à partir du ratio M2/PIB qui passa de 33,7 % en 1992 à 13,4 % en 1996 [61]. Au tournant de l’année 1995, sous la pression des organisations internationales, les autorités monétaires russes renforcèrent la rigueur de leur politique par deux mesures supplémentaires : l’ancrage du change et le renoncement au financement monétaire du déficit public.

52La restriction monétaire et financière s’explique également par le comportement des banques qui ne cessèrent de se détourner massivement de leur fonction d’intermédiaire financier. Jusqu’au milieu des années 1990, les principales banques réalisèrent en effet des opérations de très court terme et à très haut rendement [62], profitant des différentiels de taux (taux d’intérêt, de refinancement, d’inflation, de change). À partir de 1995, l’ouverture d’un marché des titres publics (GKO) constitua un nouveau moyen pour celles-ci de réaliser des opérations très rentables, se substituant à celles de la période précédente devenues peu porteuses d’intérêts en raison de la plus grande stabilité monétaire dès la fin 1994. Les investissements massifs sur ce marché achevèrent alors de détourner les banques du financement de la sphère productive. Aussi la part des crédits bancaires accordés à l’économie par rapport au PIB diminua-t-elle, passant de 33,6 % en 1992 à 10 % en 1996. L’étranglement du crédit perdura, la part moyenne des crédits rapportés au PIB pour la période 1995-2000 s’élevant à 10,16 %. Mais cette contraction de l’offre bancaire s’explique également par la cherté des coûts d’endettement : même si les taux d’intérêt débiteurs baissent en longue période (320,3 % en 1995), ils s’élèvent à 41,5 % en 1998 et encore à 24,3 % en 2000 [63].

53Une telle restriction financière ne pouvait qu’avoir d’importantes répercussions macro-économiques dans un pays où la principale modalité de financement reposait sur le crédit bancaire. De nombreux travaux économétriques [64] insistent sur l’impact récessif d’un tel durcissement de l’offre de crédit bancaire. Jusqu’au milieu des années 1990, la contraction de l’offre de crédit affecta doublement la sphère productive. D’une part, et paradoxalement, elle s’ajouta à la libération des prix pour provoquer une aggravation des tensions inflationnistes de 1992 et 1993. En effet, les entreprises furent conduites à utiliser, dans un premier temps, le prix comme une variable de financement de leur activité, et ce n’est que dans un deuxième temps qu’elles en vinrent à des ajustements économiques récessifs. D’autre part, cette évolution affecta la formation des revenus réels, la haute inflation du début de l’année 1992 consécutive à la « thérapie de choc » entamant le pouvoir d’achat des ménages. Cette baisse des revenus réels, et plus particulièrement ceux du travail, n’a pu que se répercuter à son tour sur la demande solvable [65]. La situation financière des firmes s’approfondit à partir de l’année 1995 en raison de l’appréciation du rouble accentuant alors la concurrence extérieure. Pour la période 1995-1998, plus de 70 % des directeurs d’entreprises interrogés déclarèrent avoir réduit leurs investissements en raison de la pénurie des ressources financières, et plus de 65 % baissèrent la production pour ce même motif [66]. Le volume des investissements en capital fixe connut un déclin dramatique, n’atteignant plus en 1998 que 22,3 % de son niveau de 1990. Quant à la production industrielle, alors qu’en 1993 son volume représentait 70 % du niveau de 1991, en 1998 il n’en représentait plus que 50 % [67]. Même si la conjoncture économique fut favorable à la production domestique après le krach de l’été 1998, la reprise de l’activité resta faible, la moyenne du taux de croissance de la production industrielle s’élevant à un peu moins de 3 % pour la période 2000-2002.

Restriction de l’offre bancaire et déséquilibre des finances publiques

54La modification du système de financement et de son fonctionnement devait transformer les comportements bancaires et imposer une discipline financière aux agents économiques. Pourtant, ni la sélection économique des emprunteurs ni l’application de la contrainte de remboursement ne parvinrent à émerger véritablement. Malgré la décentralisation bancaire et la création de banques privées, on retrouve une forme de segmentation entre entreprises quant à l’accès au crédit. Pour comprendre le maintien d’un traitement privilégié accordé à certaines entreprises, il faut rappeler, là encore, comment le nouveau système bancaire s’est formé. Les réformes conduites au cours de la période 1988-1992 furent décisives car c’est à cette époque que, encouragée par des mesures législatives, une grande partie des membres de la nomenklatura se retrouva à la tête des nouvelles structures économiques et bancaires [68]. On vit ainsi apparaître à partir de la fin de 1993 d’importants groupes industriels et financiers qui ont pu tirer profit du changement économique et institutionnel pour forger une puissante oligarchie financière [69]. Ces grandes banques adoptèrent des comportements sélectifs en matière d’offre de crédit, mais en substituant à l’ancien clivage entre entreprises prioritaires et non prioritaires une nouvelle différenciation entre entreprises privilégiées et non privilégiées [70]. Ce « privilège » admet plusieurs définitions.

55En premier lieu, la puissance oligarchique, qui détient jusqu’au milieu des années 1990 près de 90 % du capital bancaire total, accorde du financement à leurs entreprises clientes quand celles-ci sont en même temps leurs principales actionnaires. Les banques financent également les entreprises soutenues par l’État en contrepartie de conditions de refinancement privilégiées auprès de la banque centrale. La sélectivité économique et financière qui est normalement au principe de la relation de crédit, sélectivité du risque et de la performance, est donc encore remplacée par une sélectivité politique. À partir de 1995, d’autres entreprises purent compter sur des crédits bancaires. Elles étaient jugées « stratégiques » par l’État. Il s’agissait le plus souvent d’entreprises exportatrices. Les empires financiers ne consentirent à leur accorder des prêts qu’en passant un arrangement avec l’État, connu sous le nom de « prêts contre actions ». En vertu de cet arrangement, ces banques assumaient le financement d’une partie du déficit public; en échange de quoi, elles accédèrent à une fraction du capital de ces entreprises stratégiques, dont la valeur faciale fut délibérément sous-évaluée par l’État, et qui, de fait, permit aux banques de dégager des plus-values exorbitantes lors de la revente de ces titres.

56Comme pendant la période soviétique, la politique sélective d’offre de crédit de la décennie 1990 se retourna contre le secteur bancaire lui-même. D’un côté, il fut affecté par la croissance de créances douteuses d’entreprises déficitaires mais privilégiées. De l’autre, l’octroi de prêts aux entreprises non privilégiées à des taux d’intérêt débiteurs démesurés conduisit, le plus souvent, à l’impossibilité pour celles-ci d’honorer leurs engagements financiers. L’ensemble du secteur bancaire connut donc une irrésistible montée des dettes non soldées. Selon un rapport de la Banque centrale de Russie, 90 % des crédits à court terme accordés par les banques de taille petite et moyenne n’avaient pas de collatéraux ou étaient octroyés avec des garanties douteuses.

57Face aux problèmes de financement de l’économie réelle, l’État se donnait comme le pôle de résistance, voire le recours ultime des entreprises. Ce faisant, il soumit ses propres finances au risque d’un déficit budgétaire croissant [71]. Certes, contrairement à la période soviétique, la décennie 1990 mit un terme au report systématique de la contrainte de solvabilité des entreprises vers l’État. Mais, de fait, celui-ci adopta une attitude ambivalente. D’un côté, il réagit lui aussi à la restriction monétaire imposée à l’ensemble des agents, dont il souffrit également, en refusant partiellement d’honorer ses engagements à l’égard d’agents privés. De l’autre, il constitua un pôle de résistance au chaos en assurant une partie des besoins de financement des différents secteurs économiques. Jusqu’à 1995, l’État endossa en effet une partie importante des dettes des entreprises en procédant à l’allègement de leur charge fiscale, moyennant des politiques sélectives d’exonération ou en fournissant des subventions budgétaires [72], augmentant ainsi son déficit. Selon un enchaînement standard, le financement du déficit public, entre le second semestre de 1992 et le milieu de l’année 1993, ne put s’opérer que grâce à l’intervention de la banque centrale en tant que prêteur quasi contraint [73].

58La bifurcation décisive avec le système soviétique se produisit en 1995, lorsque la banque centrale, sous la pression du FMI, obligea l’État à renoncer au financement monétaire de son déficit et l’incita à se tourner vers des financements obligataires. L’année 1995 marqua ainsi la fin du report de la contrainte monétaire sur la banque centrale. À partir de cette date, ce sont les agents économiques privés, en particulier les banques commerciales et les investisseurs non résidents, qui financèrent la dette de l’État. La stratégie de financement non monétaire, l’ouverture du compte de capital et l’ancrage du change marquèrent (entre autres) la part irréductiblement idiosyncrasique de la transition russe en ce sens qu’elle était sans équivalent structural dans la configuration soviétique. Le nouvel environnement institutionnel que créa cette ouverture des marchés financiers conduisit d’ailleurs les tensions, lorsqu’elles atteignirent un point critique, à trouver leur expression très particulière lors du krach d’août 1998 [74]. Néanmoins, le soutien de l’État ne put suffire, d’autant plus qu’à partir de 1995 le financement de la dette publique devint problématique.

Crises des paiements et développement des pratiques monétaires

59La restriction financière et la pénurie de liquidités qui en résultèrent se traduisirent également par une crise de paiements généralisée dont les symptômes les plus évidents furent l’allongement des délais de remboursement, le développement des arriérés de paiements mais aussi l’essor de pratiques monétaires informelles pour éviter la contrainte monétaire centrale. Pour contourner le rationnement du crédit et la pénurie de liquidités, les firmes privilégièrent des moyens de règlements alternatifs dès 1993 qui renforcèrent à leur tour le recul relatif du rouble de la sphère des transactions.

60Le recours aux devises étrangères, en particulier à partir de 1994, fut le premier indice de la remise en cause du monopole du rouble comme moyen de paiement mais ne concerna que très marginalement le paiement des transactions industrielles domestiques. Vinrent ensuite les monnaies privées émises par les agents économiques à la fois publics (administrations locales) et privés (entreprises exportatrices et banques), en particulier les wechsels, qui désignaient un billet à ordre, une reconnaissance de dettes d’un agent envers un autre. Ces moyens de paiement offrirent aux entreprises un moyen de règlement dès 1993 leur permettant le remboursement de trois grands types de dettes : la dette inter-entreprises, la dette fiscale et la dette salariale. L’essor de moyens de paiement en apparence non monétaires, en particulier le troc, constitua une troisième modalité de règlement parallèle. En Russie, il renvoie plus précisément au troc pur, échange simultané de biens, et aux accords de compensation [75]. Il s’agit de deux types de transactions en nature selon lesquels la marchandise, cédée en contrepartie d’un achat, endosse la fonction de paiement et peut être de fait qualifiée de monnaie privée [76]. Les règlements en nature représentaient 20 % des transactions industrielles en juillet 1994, ils passèrent à 37 % en août 1996, jusqu’à atteindre 54 % en août 1998 [77]. Il y eut, enfin, les arriérés de paiement qui concernent l’ensemble des créances et des dettes, et affectent tous les agents économiques. Ils peuvent le plus souvent être assimilés à des « crédits forcés » avec pour particularité d’avoir une échéance de remboursement indéterminée et décidée essentiellement par le débiteur.

61Le troc mérite une attention spéciale, à la fois par l’importance quantitative qu’il prit dans l’ensemble des règlements, et, d’un point de vue qualitatif, par les formes d’organisation particulière qui le gouvernent et font de la marchandise une monnaie privée. Le recours au troc a suscité la remobilisation des réseaux d’entreprises du système soviétique, essentiellement les anciens réseaux officiels organisés par le Plan, mais aussi les réseaux officieux qui s’étaient constitués afin de développer des liens de solidarité informels et de contourner les pénuries et objectifs « tendus » de production. Les réseaux actuels permettent donc de réactiver les longues pratiques d’échanges mutuels entre les firmes dont le principe de coordination réside dans l’habitude et les pratiques rodées à l’épreuve du temps.

62C’est au sein de tels réseaux que les marchandises circulent en règlement de transactions collectivement organisées. La taille du réseau accroît la probabilité de former des relations d’échanges en nature permettant in fine la double coïncidence des besoins. Elle permet en effet de favoriser la circulation de la « monnaie-marchandise » jusqu’à un agent, pour qui celle-ci fait office de valeur d’usage et qui la retire définitivement de la sphère des échanges. La possibilité de payer, et d’être payé, n’est pas son seul atout. En permettant à ses membres de régler leurs dettes en nature, et en se chargeant de la réalisation de la double coïncidence des besoins, le réseau favorise par la même occasion le maintien de leur activité productive. Ainsi, le réseau de troc constitue une institution de paiement alternative qui permet aux entreprises membres de s’émanciper à la fois de la contrainte de liquidité et de la contrainte de débouchés, intimement liées en Russie en raison de la forte incertitude monétaire. Les relations d’échange qui unissent les entreprises reposent sur une relation d’endettement communautaire, elle-même fondée sur la confiance réciproque, dans le cadre de règles de circulation des marchandises très strictes et ordonnées [78]. De fait, la fragmentation de l’espace monétaire qui découle de la multiplication de ces réseaux traduit en partie le repli sur une gestion « communautaire » des contraintes de financement et de paiement par les agents. Ainsi, paradoxalement, c’est dans ces communautés privées construites autour du règlement en monnaie-marchandise, c’est-à-dire autour de la forme en apparence la moins monétaire du paiement, qu’on voit se reconstituer les éléments d’une véritable relation d’endettement privé, introuvable dans le secteur bancaire monétarisé.

La contestation de la légitimité des institutions monétaires

63Les tensions de financement généralisées et la fragmentation monétaire qui en est résulté ne laissèrent pas indemnes les autorités monétaires. Que ce soit par ses crédits aux entreprises, distribués à des taux débiteurs faibles et purement symboliques, par l’annulation, sur ordre, d’une partie de leurs dettes à son égard, ou par ses crédits au budget de l’État, c’est toujours dans l’institution monétaire centrale que se concentraient, en dernière instance, toutes ces tensions financières.

64Quand bien même la banque centrale devint formellement indépendante et se retira ostensiblement du financement public en 1995, elle n’en fut pas moins obligée d’y revenir dans les plus mauvaises conditions, au plus fort du krach de l’été 1998 pour racheter massivement les titres publics et tenter d’enrayer la crise de financement généralisée. Cet épisode critique prolongea la série des innombrables relâchements ponctuels antérieurs de la discipline monétaire, sur laquelle la banque centrale a dû revenir, tant cette discipline s’avéra insupportable pour l’économie productive et, par contrecoup, pour le système bancaire. C’est particulièrement en juillet 1992, en juillet 1993 et au printemps 1994 que l’institut d’émission injecta de la liquidité dans les circuits monétaires, annula les dettes inter-entreprises et procéda à une baisse de ses taux de refinancement et des réserves obligatoires ainsi qu’à un accroissement des crédits accordés à l’économie. Ce n’est qu’une fois le risque de système contenu – la situation du système bancaire semblant s’améliorer – que les instances monétaires purent revenir au contrôle strict du crédit bancaire. Il va sans dire que la crédibilité des institutions monétaires ne sortit pas indemne de ces revirements.

65Le développement des pratiques monétaires parallèles porta également un coup d’une autre nature à la banque centrale. Il fut pour elle une sorte de camouflet, un désaveu collectif exprimé contre sa politique monétaire. L’essor des monnaies privées autonomes mina en effet son emprise sur l’ordre monétaire qu’elle était supposée contrôler et, par voie de conséquence, amoindrit l’efficacité de ses actions de régulation. Pour autant, la multiplication des substituts monétaires et la décrédibilisation de la banque centrale n’entraînèrent pas une perte de légitimité de la monnaie centrale. En effet, il ne faut pas s’y tromper : si les pratiques monétaires privées ont constitué un filet de protection contre les contraintes monétaires imposées par les instances centrales, le rouble n’a pas été évincé du champ économique. Au contraire, il est toujours recherché, mais fait l’objet d’une pénurie sévère qui contraint les agents à recourir à d’autres moyens de paiement; par là, le rouble voit son monopole entamé en tant que moyen de règlement général et universel, mais il reste au sommet de la structure monétaire hiérarchisée et demeure la monnaie de référence [79]. En conséquence, ce qui est atteint dans cet ordre monétaire, ce n’est pas le caractère monétaire de l’économie elle-même mais plutôt la légitimité de l’institution monétaire centrale (schéma 3).

Schéma 3

La cohérence de la monnaie-finance de la Russie des années 1990

Description de l'image par IA : Diagram financier montrant les interactions entre la banque centrale et les entreprises.
Schéma 3 – La cohérence de la monnaie-finance de la Russie des années 1990 Comportements bancaires : Banque centrale : absence de véritable politique monétaire restrictive relation de crédit Restriction financière et rationnement du crédit Impayés Entreprises : Pénurie de liquidités chute de et crise de paiements l’investissement Déséquilibre des finances publiques : impayés fiscaux, reprise des dettes privées, Recours à des moyens déficit budgétaire de paiement parallèles : arriérés, troc, accords de compensation et wechsels Financement non monétairecapital micro-systèmes de paiements locaux ouverture du compte de ancrage du change Fragmentation monétaire Krach de l’été 1998« déroublisation » Perte de légitimité Interventions des autorités monétaires de la banque centrale en tant que prêteur en dernier ressort

La cohérence de la monnaie-finance de la Russie des années 1990

66La comparaison URSS-Russie (1917-1998) a permis de dégager trois continuités monétaires sous-jacentes de longue durée : la monnaie a été perçue comme opérateur de changement de système au cours des deux grandes transitions; une convergence paradoxale des doctrines monétaires autour d’une conception diminuée du rôle de la monnaie « en régime »; une similarité des enchaînements de la régulation de la monnaie-finance. Mais, de manière plus fondamentale, la mise en perspective de continuités monétaires fait resurgir la question générale du constructivisme institutionnel de la transition. C’est dans le manque de familiarité avec les problématiques institutionnelles qu’on peut trouver certaines des raisons de l’échec du constructivisme monétaire de la transition russe. Car il y a une caractéristique de la pensée des réformateurs, certes implicite, mais qu’on peut extraire facilement de la façon dont ils ont conduit la transition : c’est la croyance dans le pouvoir des institutions formelles, « officielles », de déterminer complètement l’ordre monétaire et ses pratiques. La conception institutionnelle minimale de la transition libérale (capitalisme = concurrence + monnaie + propriété privée) ne pouvait suffire à engendrer un capitalisme viable. De fait, les institutions « officielles » ne représentent que quelques îlots dans un grand vide institutionnel. Il n’y a alors rien d’étonnant à ce que s’observent d’énormes carences de régulation, les comportements privés occupant tous les vides de cet espace institutionnel – a fortiori quand les contraintes imposées par les institutions sont inadéquates.

67Tout ceci est particulièrement flagrant en matière monétaire. Il ne suffit pas de privatiser le système bancaire, ni de créer une Banque centrale indépendante munie de consignes de rigueur, pour structurer un ordre monétaire viable. La transition des économies socialistes présente l’immense intérêt de faire apparaître que les transformations des institutions sont une condition nécessaire mais non suffisante de la transformation des comportements micro-économiques. Le débordement des institutions monétaires « officielles » par des pratiques monétaires parallèles, alors même que ces institutions officielles ont été conçues comme le véhicule du changement de logique économique, signale pour le moins les limites de la gigantesque ingénierie institutionnelle de la transition. On peut voir là une sorte de résumé des contresens théoriques du programme de transition qui s’est contenté de plaquer mécaniquement sur le cas russe les recettes les plus orthodoxes en matière de policy-mix et d’ajustement structurel. C’était ne pas comprendre que, dans l’état de décomposition de l’économie russe au sortir de la période soviétique, ce n’était pas d’un modèle tout fait qu’elle avait besoin, mais d’une véritable reconstruction institutionnelle et d’une méta-politique économique – structurelle – entreprenant de (re)constituer les conditions de possibilité d’une politique économique.


Date de mise en ligne : 01/10/2003