Compte rendu

Sushil Chaudhury et Michel Morineau (éds), Merchants, Companies and Trade. Europe and Asia in the Early Modern Era, Cambridge-Paris, Cambridge University Press/Éditions de la MSH, « Studies in Modern Capitalism/Études sur le capitalisme », 1999,330 p.

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  • Bottin, J.
(2003). Sushil Chaudhury et Michel Morineau (éds), Merchants, Companies and Trade. Europe and Asia in the Early Modern Era, Cambridge-Paris, Cambridge University Press/Éditions de la MSH, « Studies in Modern Capitalism/Études sur le capitalisme », 1999,330 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(3), IV-IV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-3-page-IV?lang=fr.

  • Bottin, Jacques.
« Sushil Chaudhury et Michel Morineau (éds), Merchants, Companies and Trade. Europe and Asia in the Early Modern Era, Cambridge-Paris, Cambridge University Press/Éditions de la MSH, “Studies in Modern Capitalism/Études sur le capitalisme”, 1999,330 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/3 58e année, 2003. p.IV-IV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-3-page-IV?lang=fr.

  • BOTTIN, Jacques,
2003. Sushil Chaudhury et Michel Morineau (éds), Merchants, Companies and Trade. Europe and Asia in the Early Modern Era, Cambridge-Paris, Cambridge University Press/Éditions de la MSH, « Studies in Modern Capitalism/Études sur le capitalisme », 1999,330 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/3 58e année, p.IV-IV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-3-page-IV?lang=fr.

1 Voici un salutaire réexamen des rapports économiques entre l’Asie (de l’Indonésie et du sous-continent indien à la Méditerranée) et l’Europe à l’époque moderne. Il s’agissait, pour les concepteurs de l’ouvrage, de réévaluer l’impact de la dilatation des échanges, tels qu’ils se sont notamment opérés à travers les grandes compagnies, hollandaise, anglaise ou française, tant sur les économies asiatiques qu’européennes. Projet irréalisable sans un renversement de perspective dont la nécessité peine à se faire jour chez les historiens européens et particulièrement français. Bref, dépasser l’observation de Lisbonne, Anvers, Amsterdam ou Londres, pour lesquelles l’accès aux épices ou aux soieries d’Orient fut inégalement mais indéniablement moteur, et porter le regard sur les flux et les structures du commerce dans la zone de l’océan Indien permettent d’évaluer les changements induits par une présence européenne structurée, sur le long terme. Il s’agissait aussi de ne pas limiter l’enquête aux luxury goods et de prendre en compte l’importation et la diffusion, de part et d’autre, des produits de large consommation, draperies légères ou cotonnades qui tinrent une place au moins aussi importante du point de vue des échanges et de la production. Avec une contrainte : surmonter la médiocre conservation des sources du côté asiatique, en prenant le risque d’élaborer une histoire croisée des relations économiques Europe-Asie à partir d’informations d’origine essentiellement européenne.

2 Le livre s’articule autour de quatre thèmes. Il s’ouvre sur un tableau de la situation indienne autour de 1500, puis aborde les routes, les marchés et les acteurs de l’échange, ainsi que la présence européenne en Asie – surtout en Inde. Il évalue, enfin, les effets que la croissance des échanges avec l’Asie ne manqua pas de produire sur les économies européennes. Au total, le pari est tenu et l’ouvrage offre des ouvertures stimulantes et une leçon de méthode qui ne vaut pas que pour l’économie orientale.

3 Ainsi, la prise en considération du couple production-circulation conduit d’abord à reconsidérer le poids relatif des participants et des secteurs du commerce indien, à la baisse pour les échanges directs contrôlés par les grandes compagnies, à la hausse pour les acteurs et les marchés locaux. Pour le seul Bengale, Sushil Chaudhury peut montrer qu’au milieu du XVIIIe siècle, les exportations de textiles et de soie grège par les Européens ne représentaient peut-être guère plus de 10 % de la production et que, même du point de vue commercial, les marchands asiatiques assuraient une part majeure des échanges. Ce qui remet en cause deux idées reçues : la soi-disant faible capacité des acteurs commerciaux locaux et la position des Européens dans le courant d’importation de l’argent vers l’Asie. Sur le premier point, Michel Morineau a beau jeu de faire observer qu’il y eut sans doute, jusque tard dans le XVIIIe siècle, plus de similarités entre marchands occidentaux et orientaux, trop vite qualifiés du terme galvaudé de peddlers, que de dénivellation en termes de savoir-faire. La chose est connue pour les aptitudes comptables. Elle l’est peut-être moins en ce qui concerne la dimension capitalistique de certaines grosses firmes indiennes, équivalente à celle de leurs homologues européennes les plus connues, ou la densité des réseaux de commercialisation qui irriguaient notamment l’espace intérieur indien. Relative identité de structures et de comportements commerciaux, donc, que Frank Perlin confirme en abordant la question sous l’angle des systèmes de classification, finalement assez proches, auxquels se référaient les marchands des deux côtés.

4 Que la part des Européens dans l’importation d’argent des Amériques en Asie soit revue à la baisse (M. Morineau) et qu’elle ait été inférieure à celle des acteurs locaux découle de la diversité des canaux empruntés par le métal blanc pour gagner l’Orient. C’est un point qu’éclairent à divers titres les contributions de Niels Steensgaard, Michel Aghassian, Kéram Kévonian et Gilles Veinstein. Réhabilitant l’importance des voies de circulation terrestre, elles mettent en cause la surestimation des grands circuits maritimes et proposent une configuration à la fois plus équilibrée et complexe des échanges commerciaux. Qu’on se souvienne, à titre de comparaison, des observations que formulait, dans le même sens, Wilfrid Brulez sur l’importance des courants commerciaux terrestres dans l’Europe occidentale du XVIe siècle.

5 Cette démonstration est essentielle parce qu’elle met en évidence l’articulation entre commerce du Levant et commerce d’Orient dans les Échelles. Les hypothèses avancées sur le rôle moteur des importations d’argent à bas prix au Levant et sur le coût inférieur du transport par voie terrestre des soieries indiennes ou persanes pour expliquer cette situation ne reviennent donc pas seulement à montrer la vitalité des anciennes routes caravanières. Elles renvoient aussi à des explications conjoncturelles qui restent encore à explorer et dont témoigne la pratique des acteurs commerciaux en Méditerranée occidentale, avec un regain d’intérêt pour le Levant, dès le début du XVIIe siècle, comme le suggèrent des sources marseillaises exhumées par M. Morineau; au Moyen-Orient, avec la mise sur pied par les Arméniens de nouveaux circuits commerciaux, qui s’étendent rapidement, après 1600, à l’ouest jusqu’en Italie, et jusqu’en Inde, à l’est. Tout l’intérêt du livre est à mettre au crédit de cette vision large d’un système complexe d’échanges qui se remodèle en fonction de données politiques et militaires autant qu’économiques. Ainsi, pour Geneviève Bouchon, l’activité des marchands du Gujarat se nourrit, vers 1500, à la fois de la disparition de réseaux antérieurs contrôlés par les Chinois ou les Mamelouks et d’une dynamique née de la demande africaine de produits indiens. De même l’expansion de l’Empire ottoman permet-elle l’émergence d’un vaste marché où se concurrencent rapidement productions indiennes et européennes (G. Veinstein).

6 De la maîtrise de ces courants d’échanges dans l’espace oriental, le livre produit une vision nuancée. En raison d’abord des conditions locales d’organisation des marchés, différentes en Chine, où de gros centres urbains servaient de relais, et en Inde où il fallait aller chercher les produits dans l’intérieur en utilisant des réseaux indigènes de collecte assez comparables à ceux de certaines zones proto-industrielles de l’Europe. C’est donc en particulier autour du commerce indien que se cristallisait la concurrence entre marchands locaux et Européens, mais aussi entre les Européens eux-mêmes. Si les données chiffrées disponibles restent rares ou peu fiables, elles permettent à S. Chaudhury de mettre en évidence la capacité exportatrice des marchands indiens autour de 1670. Un tel constat permet de reconsidérer les points de vue sur le comportement des compagnies européennes, hollandaise et anglaise surtout, face à la concurrence locale. Même si, rompant avec l’attitude portugaise d’insertion dans les structures locales (Om Prakash), elles imposèrent leurs propres réseaux, les marchands indiens ou arméniens y furent tolérés et, jusqu’à un certain point, intégrés jusqu’aux années 1670-1780 (Femme Gaastra). L’existence en Orient de cette dynamique commerciale endogène articulée sur une spécialisation économique régionale (Ravi Armind Palat et Immanuel Wallerstein) relativise peut-être, du même coup, les interrogations sur les raisons qui auraient empêché les acteurs orientaux de s’intéresser aux marchés européens. L’ampleur, liée à une densité démographique sans équivalent, des marchés indonésiens, chinois ou indiens ne dispensait-elle pas d’aller voir plus loin, compte tenu des capacités d’action considérables qu’elle offrait ?

7 Si les auteurs ne sont pas toujours d’accord sur l’évaluation des effets réels de l’implantation des Européens en Inde, la mesure des flux métalliques restant acrobatique, la première moitié du XVIIIe siècle s’y affirme bien comme déterminante par la prise de conscience sur place et en Europe d’un contexte de concurrence généralisée. En Inde, les difficiles tentatives d’insertion des derniers arrivés, les Suédois dans les années 1730 (Christian Koninckx), les Néerlandais du Sud dans le dernier quart du XVIIIe siècle (Helma Houtman-De Smedt), contraints de reporter une partie de leurs efforts sur la Chine, témoignent de l’emprise des premiers venus sur cet Eldorado oriental. La comparaison entre l’action de la compagnie française (Philippe Haudrère) et celle des acteurs français étudiés par Paul Butel, pour la période qui suit sa suppression, démontre sur ce point, comme l’avait déjà illustré le commerce caraïbe, que le contournement des monopoles était souvent plus efficace que l’affrontement direct. Il est plus complexe encore de mesurer l’impact sur les économies occidentales de l’activité commerciale des Européens en Inde. À ce propos, l’ouvrage ouvre de nombreuses pistes, qu’il s’agisse de l’affrontement entre les intérêts des compagnies et ceux des États soucieux de protéger leurs industries textiles ou, à l’inverse, des effets industrialisants de certaines importations (voir la contribution de Dietmar Rothermund à propos du cas anglais). Ces questions appellent de nouvelles études qui n’hésitent pas, comme le remarque M. Morineau, à prendre en compte toutes les composantes du fonctionnement des marchés, y compris la versatilité des modes.

8 Au total, ce livre stimulant, qui envisage, dans une perspective globale et multilatérale, les échanges, la production, les consommations et les savoir-faire, suit la seule approche qui vaille d’être tentée. Elle montre sa fécondité, dès lors qu’elle applique, comme c’est le cas ici, de solides compétences à des études de terrain bien conduites.

9 JACQUES BOTTIN


Date de mise en ligne : 01/06/2003