Compte rendu

Anne Pérotin-Dumon, La ville aux îles. La ville dans l’île. Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820, Paris, Karthala, 2000,990 p.

Page VIa

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  • Haudrère, P.
(2003). Anne Pérotin-Dumon, La ville aux îles. La ville dans l’île. Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820, Paris, Karthala, 2000,990 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(2), VIa-VIa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-2-page-VIa?lang=fr.

  • Haudrère, Philippe.
« Anne Pérotin-Dumon, La ville aux îles. La ville dans l’île. Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820, Paris, Karthala, 2000,990 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/2 58e année, 2003. p.VIa-VIa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-2-page-VIa?lang=fr.

  • HAUDRÈRE, Philippe,
2003. Anne Pérotin-Dumon, La ville aux îles. La ville dans l’île. Basse-Terre et Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 1650-1820, Paris, Karthala, 2000,990 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/2 58e année, p.VIa-VIa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-2-page-VIa?lang=fr.

Notes

  • [1]
    ANNE PÉROTIN- D UMON, Ê tre patriote sous les tropiques : la Guadeloupe, la colonisation et la Révolution, 1789-1794, Basse-Terre, Société d’histoire de la Guadeloupe, 1985.

1 L’intérêt de ce livre est qu’il touche à la fois l’histoire des villes et de la colonisation. La première a été profondément renouvelée depuis une vingtaine d’années, et Anne Pérotin-Dumon en maîtrise parfaitement les méthodes; la seconde s’intéresse surtout à l’histoire des plantations et laisse de côté les villes, bien que celles-ci aient au moins autant d’importance que les « habitations » pour l’économie et la société des établissements européens.

2 La première qualité de l’ouvrage est de reposer sur des archives peu utilisées jusqu’à maintenant, au premier rang desquelles il faut placer les minutiers des notaires de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre (dont une double collection est conservée aux Archives départementales de la Guadeloupe et aux Archives nationales dans le dépôt des papiers publics des colonies) pour la période 1770-1810. L’auteur utilise aussi les registres de catholicité, les recensements, la correspondance administrative, les récits de voyage, ainsi que des fonds conservés hors de France, dans divers pays d’Europe et d’Amérique. Un choix de cent vingt-trois documents manuscrits originaux et de soixante-dix illustrations, parmi lesquelles de nombreuses cartes, complète heureusement ce travail.

3 L’auteur part d’une conclusion posée en 1985, dans son précédent ouvrage, Ê tre patriote sous les Tropiques : la Guadeloupe, la colonisation et la Révolution[1] : « Sans la connaissance des villes, une partie significative du passé colonial des Antilles disparaît ». Les deux premiers chapitres de son livre portent sur un siècle d’histoire de Basse-Terre. Cet établissement, avantageusement situé sur un « passage » entre l’Atlantique et la mer des Antilles, est créé vers 1630 par Liénart de l’Olive, agent de la Compagnie de Saint-Christophe, pour développer le commerce du tabac. Il est agrandi dans les années 1650, à l’initiative de Charles Houel, seigneur et gouverneur de l’île, qui y introduit la culture et le travail de la canne à sucre. C’est alors un petit bourg, protégé par un fort de construction sommaire et entouré d’une palissade en bois, comprenant les résidences des religieux ainsi que les maisons et magasins des marchands, en bord de mer. L’ensemble, dans lequel les bâtiments utilitaires dominent, présente un aspect disparate, et le père Dutertre, qui y séjourne, en souligne la médiocrité, surtout par comparaison avec la ciudad des possessions espagnoles de l’Amérique.

4 Au seigneur-propriétaire, trop proche des commerçants hollandais au gré du gouvernement monarchique, succède en 1664 la Compagnie des Indes occidentales. Sous cette nouvelle autorité, le bourg continue de croître lentement. En 1671, trois cent vingt personnes y résident, soit 22 % de la population de l’île, qui, pour l’essentiel, sont de nouveaux arrivants. Les Blancs y sont cinq fois plus nombreux que les esclaves, alors que, dans le reste de l’île, la proportion est de 1,4 Blanc pour 1 esclave. L’ouverture des échanges à tous les armateurs français après la disparition de la Compagnie des Indes, au bout d’une dizaine d’année d’existence, n’apporte pas de grands changements. Le commerce de Basse-Terre est contrôlé par les « commissionnaires » de Saint-Pierre de la Martinique, véritable capitale commerciale des îles françaises du vent, dont les caboteurs assurent les transports locaux jusqu’au port de chargement des bâtiments de fort tonnage qui assurent les relations avec la métropole. Là, quelques remarques bien venues soulignent l’importance de la contre-bande (pp. 148-152), que les administrateurs évaluent au tiers, voire à la moitié des échanges de la Guadeloupe. Le rôle joué par les négociants hollandais de Saint-Eustache demeure important, mais il faut aussi compter avec les échanges quasi officiels avec la côte espagnole de l’Amérique, qui procure des piastres, tandis qu’une escale à Curaçao, sous un motif quelconque, permet de charger des esclaves. Le monopole, théoriquement sans faille, est largement contourné grâce à des « permissions » accordées par les autorités, qui permettent des voyages vers la Nouvelle-France (avec la possibilité de faire une escale en Nouvelle-Angleterre), ou bien délivrent des autorisations générales, pour faciliter la reconstruction après le passage d’un cyclone.

5 Tout change dans la seconde moitié du X VI I Ie siècle (chap. 4 et 5). Sous le régime anglais (1759-1763), l’intermédiaire martiniquais disparaît et les échanges actifs avec les établissements britanniques permettent d’obtenir du rhum et de la mélasse contre du bois, du bétail et de la morue, et surtout de vendre le sucre à bon prix, donc d’acheter des esclaves, dont dix-huit mille entrent dans la colonie en quatre ans. Après le traité de Paris, le gouvernement royal français redevenu le maître de l’île lui confère l’autonomie et décide de créer un nouveau port à Pointe-à-Pitre. Celui-ci, qui offre un bon abri, se développe rapidement au détriment de Basse-Terre, quoique ce dernier conserve le gouvernement et profite de l’ancienneté de son réseau commercial ainsi qu’une implantation plus salubre. Les échanges profitent de l’abolition progressive de l’exclusif, de l’ouverture de nouveaux marchés en relation avec la guerre d’Indépendance des États-Unis et, enfin, de la pratique de la course qui perdure au long des guerres de la Révolution (avec des corsaires de couleur après l’abolition de l’esclavage). À la fin du XVIIIe siècle, les deux villes ont sensiblement le même nombre d’habitants, entre cinq et dix mille.

6 Les six derniers chapitres sont consacrés à l’étude de la société et de l’urbanisme des deux villes. Si la population augmente dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est grâce à un apport migratoire important, qui se poursuit jusqu’en 1792. La natalité est médiocre et la mortalité est très forte, en particulier chez les Blancs qui sont victimes de la malaria, du paludisme (dont 75 % décèdent à la première attaque) et de la fièvre jaune. Les épidémies sont particulièrement violentes lors de l’arrivée des contingents militaires, qui ont pour conséquence une surpopulation blanche dans les villes, ainsi lors du débarquement du corps expéditionnaire en 1802. L’importance du mouvement migratoire explique aussi l’excédent des jeunes hommes blancs dans les villes; à partir de 1792, avec l’interruption des relations maritimes, l’équilibre entre les sexes s’établit progressivement. Pour les esclaves, la même disproportion existe, mais la répartition commence à changer dès 1764, car les négriers français importent des femmes. À partir de la fin du siècle, avec l’arrêt du mouvement migratoire, la population urbaine se stabilise sans croître davantage.

7 L’augmentation du nombre des habitants s’accompagne d’un mouvement d’urbanisme initié par les gouverneurs, assistés par des « ingénieurs géographes » généralement très compétents. À Basse-Terre, ils règlent les alignements et organisent les canaux. À Pointe-à-Pitre, ils élaborent un plan directeur en damier en prévoyant la localisation des places, des bâtiments officiels et des canaux, mais ici l’eau n’y circule pas, et ils fixent les dimensions des concessions.

8 Un chapitre est consacré à l’habitat urbain, étudié à partir de la documentation notariale (actes de vente et d’achat, marchés de travaux, inventaires après décès), avec quelques plans qui permettent d’éclairer le propos. La maison basse à un seul étage, construite en bois (avec parfois des pignons en maçonnerie), est la plus répandue. D’autres sont construites de manière plus soignée, en pierre, avec un étage, une cour dans laquelle sont édifiées des dépendances, généralement en bois, et un jardin. Les demeures des négociants les plus fortunés, également en pierre, ont deux ou trois étages : la cour y est plus vaste, ainsi que le jardin. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, elles s’ajoutent aux installations plus anciennes, édifiées en bordure de mer et qui servaient à la fois de résidence et de magasin. Les logements des domestiques ou les « cases à nègres » se trouvent dans la cour, au voisinage de la cuisine, ou parfois en étage, au-dessus de celle-ci.

9 Les propriétés sont l’objet d’un continuel brassage social entre Blancs et non-Blancs, facilité par la présence croissante des libres de couleur dans les métiers de la construction et par le fait que les locations rapportent davantage, comparativement au coût des maisons. Ainsi une demoiselle blanche peut-elle être locataire d’un affranchi noir. Il y a très peu de discrimination de couleur par quartier. Si, à Basse-Terre, le bord de la mer et le cours sont presque exclusivement « blancs » et les savanes en lisière de ville plutôt habitées par des gens de couleur, on trouve partout des maisons appartenant à des Blancs imbriquées dans celles dont des gens de couleur sont propriétaires.

10 Un brassage analogue s’observe dans les métiers; cependant, comme le souligne l’auteur, le « processus de séparation ou d’intégration des individus autour d’activités spécifiques opère différemment s’il s’agit d’un homme ou d’une femme ». En définitive le monde du travail a une base plus noire et plus féminine, un sommet exclusivement masculin et Blanc. Selon le statut, la représentation du travail est différente : pour un esclave, le travail manuel est le seul possible, et c’est une obligation; pour un libre, le travail est un métier ou une charge et il fait partie du statut d’homme, surtout pour un Européen citadin; travailler ne convient pas à une dame blanche et ne pourrait être que le fruit de la nécessité.

11 L’activité intellectuelle se développe également dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La formation scolaire est réduite à l’enseignement élémentaire des petites écoles paroissiales, mais des académies et des loges maçonniques (toujours masculines et très peu ouvertes aux gens de couleur) sont créées, tandis que paraît, à partir de 1775, la Gazette de la Guadeloupe et qu’une salle de comédie est ouverte à Basse-Terre. On recourt davantage aux médecins (et non aux seuls chirurgiens) et aux pharmaciens, tandis que les spécialistes formés par l’école de santé navale de Rochefort s’intéressent aux maladies locales, en particulier celles des esclaves, comme le pian, la rage et autres fièvres infectieuses, pour essayer d’y apporter des remèdes.

12 Ainsi assiste-t-on au développement d’une société et d’une culture urbaines originales dominées par le brassage. À la fin du XVIIIe siècle, 40 % des gens de couleur sont des citadins et il y a une égalité numérique entre esclaves, libres de couleur et Blancs. De plus, l’excédent de jeunes Blancs célibataires facilite le « métissage » avec des femmes de couleur. Pour répondre aux besoins d’une économie de plus en plus spécialisée, des petites entreprises se créent avec un patron blanc et trois ou quatre esclaves qui travaillent côte à côte, dans une atmosphère très différente de celle du pouvoir « patriarcal » du maître sur la plantation. Les esclaves ont aussi l’occasion de travailler pour d’autres entrepreneurs, ce qui brise l’organisation traditionnelle de la servitude. L’augmentation du nombre des affranchis, soit par acte individuel du maître, soit par décision collective en raison de la participation à la défense de l’île, ainsi en 1759 et en 1794, va dans le même sens. Ces transformations prennent leur pleine mesure lors de la période d’abolition de l’esclavage entre 1794 et 1802. Après le rétablissement de celui-ci, de nombreux gens de couleur se trouvent sans maître; ils sont libres de fait. Au même moment, la guerre fait disparaître le grand commerce atlantique, ouvrant la voie à une nouvelle conscience urbaine.

13 Ce livre, qui se signale par la richesse de la documentation et la nouveauté des analyses et des conclusions proposées par A. Pérotin-Dumon, est destiné à devenir un classique de l’histoire de l’expansion européenne.

14 PHILIPPE HAUDRERE


Date de mise en ligne : 01/04/2003