Compte rendu

Thomas Serrier, Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières, 1848-1914, Paris, Belin, 2002,351 p.

Page XLIV

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  • Ingrao, C.
(2003). Thomas Serrier, Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières, 1848-1914, Paris, Belin, 2002,351 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(1), XLIV-XLIV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-XLIV?lang=fr.

  • Ingrao, Christian.
« Thomas Serrier, Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières, 1848-1914, Paris, Belin, 2002,351 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/1 58e année, 2003. p.XLIV-XLIV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-XLIV?lang=fr.

  • INGRAO, Christian,
2003. Thomas Serrier, Entre Allemagne et Pologne. Nations et identités frontalières, 1848-1914, Paris, Belin, 2002,351 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/1 58e année, p.XLIV-XLIV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-XLIV?lang=fr.

1 Rares sont les ouvrages traitant des frontières orientales de l’Empire allemand. Plus rares encore sont les livres qui se donnent les moyens de n’en point faire une histoire uniquement poli~tique. C’est pourtant là l’ambition de Thomas Serrier. Caractérisant les relations locales entre~tenues par les communautés polonaises, alle~mandes et juives de Posnanie, l’auteur utilise le concept de « dissimilation », qui serait dans ce contexte le processus de séparation par adop~tion de caractères spécifiquement nationaux par des communautés vivant jusqu’alors en symbiose.

2 T. Serrier déclare ainsi son ambition d’une histoire très dynamique des processus men~taux et culturels. Il organise ensuite son propos en distinguant un certain nombre de moments du processus de dissimilation : le Kulturkampf, signe en Posnanie d’un réveil religieux à conno~tation nationale; la politique de colonisation bismarckienne, considérée comme un fiasco parce qu’elle généra une exacerbation de la vie associative polonaise et parce que les mesures de rachat furent détournées par les proprié~taires prussiens pour profiter de la hausse du foncier immanquablement liée aux achats mas~sifs des commissions de colonisation. Après avoir tenté d’établir une population allemande nouvelle par la colonisation, les autorités alle~mandes s’efforcèrent de fixer les communautés allemandes locales en lançant de grands travaux d’aménagements des villes et de construction de biens culturels – musée, théâtres, acadé~mies – pour retenir les Allemands dans une province perçue comme mal-aimée. Face à cette politique à trois volets, les communautés polonaises réagirent par un processus de struc~turation fort, fondé sur la différenciation iden~titaire, qui contrastait fortement avec les pre~mières relations germano-polonaises, marquées, au moment des partages de la Pologne, par une bonne entente intercommunautaire au niveau local.

3 L’auteur démontre bien que le processus de dissimilation qu’il décrit n’est pas une don~née du réel, mais le résultat de l’interaction de l’expérience vécue des acteurs sur le plan local et des politiques souvent décidées au niveau central sans concertation avec les minorités allemandes de Posnanie. Il en détaille ensuite les modalités en étudiant successivement les trois communautés et la formation croisée de leurs identités nationales. T. Serrier montre ainsi que les analyses des intellectuels et des politiques achoppaient sur la réalité de terrain : à échafauder d’ambitieuses politiques de colo~nisation ou à faire de Posen le rempart de la germanité, les intellectuels enracinés depuis longtemps dans la province avaient une vision tout à la fois plus nuancée et plus inquiète des réalités du « vivre ensemble » des trois communautés. La formation identitaire des marches allemandes, notamment, était rongée par un auto-dénigrement, un faisceau de complexes liés à un sentiment de provincia~lisme économique et social, une préoccupation due à la situation de frontière, qui condition~nait tout à la fois les représentations et les comportements des communautés et des acteurs locaux. T. Serrier en fait une démons~tration convaincante en se penchant notam~ment sur la figure littéraire de l’instituteur, « esprit empoisonné » lorsqu’il est Polonais et hussard de la germanité lorsqu’il est Prussien.

4 L’invention de l’identité frontalière se para~cheva cependant dans le travail d’introspection, d’anamnèse historique, mené par les sociétés érudites locales et par des historiens traitant de la Posnanie. T. Serrier montre en effet comment les associations d’histoire jouent un rôle de catalyseur des études sur la province, tout en produisant un discours identitaire différent selon qu’elles sont dominées par tel ou tel groupe. Le discours identitaire frontalier alle~mand fut capté par la Société historique de la Province de Posnanie. Au sein de cette associa~tion et dans les institutions productrices de mémoire identitaire – les archives notamment – les Allemands, sans tenir un discours clairement polonophobe, témoignaient de leur méconnais~sance de la communauté qui leur fait face. Rares sont les historiens et les archivistes qui appri~rent le polonais. Rares aussi sont ceux qui utili~sèrent des ressources documentaires issues des fonds polonais. La densité de ce réseau de pro~duction historique à forte charge identitaire, sa sensibilité aux fluctuations des perceptions du rapport entre les communautés, la forte pré~sence, en son sein, d’instituteurs et d’ensei~gnants qui ne manquaient pas de diffuser ensuite ce discours dans le système éducatif font de lui l’un des marqueurs les plus intéressants de l’exploration du processus d’accumulation identitaire. Outre cette intéressante étude des usages sociaux de l’histoire, T. Serrier complète son tableau par des études d’onomastiques qui renseignent précieusement sur les formes d’appropriation de l’espace par la communauté allemande.

5 Voici donc un ouvrage précieux, tant par ce qu’il livre sur le processus de dissimilation et sur cette identité frontalière allemande inquiète qui naît après 1848, que par ce qu’il laisse per~cevoir des réactions polonaises et juives à la construction de cette germanité si particulière. Le livre s’achève en 1914, sans effleurer autre~ment qu’en conclusion l’histoire de la Grande Guerre et de cet entre-deux-guerres marqué par les affrontements interethniques. C’est avec raison que T. Serrier a opéré ce choix scien~tifique qui ne fait que rendre compte de la grande rupture que furent pour les trois commu~nautés la guerre et son issue. Et l’on ne peut qu’espérer le voir consacrer ses prochaines recherches à ce « court XXe siècle », âge des extrêmes, auquel ce livre sert, en montrant que rien n’était inéluctable, d’introduction précieuse.

6 CHRISTIAN INGRAO


Date de mise en ligne : 01/02/2003