Compte rendu

Arnd Schneider, Futures Lost. Nostalgia and Identity among Italian Immigrants in Argentina, Berne, Peter Lang, 2000,343 p.

Page XIX

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  • Blanc-Chaléard, M.-C.
(2003). Arnd Schneider, Futures Lost. Nostalgia and Identity among Italian Immigrants in Argentina, Berne, Peter Lang, 2000,343 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(1), XIX-XIX. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-XIX?lang=fr.

  • Blanc-Chaléard, Marie-Claude.
« Arnd Schneider, Futures Lost. Nostalgia and Identity among Italian Immigrants in Argentina, Berne, Peter Lang, 2000,343 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/1 58e année, 2003. p.XIX-XIX. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-XIX?lang=fr.

  • BLANC-CHALÉARD, Marie-Claude,
2003. Arnd Schneider, Futures Lost. Nostalgia and Identity among Italian Immigrants in Argentina, Berne, Peter Lang, 2000,343 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/1 58e année, p.XIX-XIX. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-1-page-XIX?lang=fr.

1 Cet ouvrage est le résultat d’une recherche conduite au sein du département d’anthropo~logie de la London School of Economics. Le titre, Futures Lost, littéralement « futurs perdus », rend compte de l’interrogation centrale : quels sont les effets sur les Argentins d’origine ita~lienne et sur les Italiens d’Argentine de l’« in~version des rôles » entre pays d’origine et pays d’accueil ? Aux migrants, chassés d’Italie par la pauvreté, l’Argentine offrait sinon la fortune assurée dans le Nouveau Monde (to make it in America), du moins la modernité d’une nation jeune et en pleine expansion économique. L’Argentine d’aujourd’hui se retrouve dans le tiers monde et elle est, depuis des décennies, un pays à la dérive entre les troubles politiques, les dictatures et la faillite économique. En face, l’Italie est devenue une grande puissance en vue, ses habitants sont parmi les plus riches de la planète. Dès la fin des années 1960, on a vu décliner la dernière vague d’immigration européenne – c’est-à-dire surtout italienne, et les petits-enfants de migrants rêvent aujour~d’hui de partir pour l’Italie.

2 L’Argentine, rappelle Arnd Schneider, vient au deuxième rang derrière les États-Unis comme pays d’accueil de l’immigration de masse qui a commencé au XIXe siècle, au premier si l’on considère le rapport entre immigrants et popu~lation initiale d’Indiens et de créoles. Les Ita~liens ont longtemps constitué une écrasante majorité parmi les migrants : environ la moitié de tous ceux venus entre 1830 et 1950. Ne pouvant accéder à la propriété terrienne, ils ont contribué à nourrir les couches urbaines, ouvrières et entrepreneuriales. Leur place est importante parmi les ouvriers qualifiés et les élites économiques.

3 La recherche de l’anthropologue s’appuie sur une enquête de terrain assez considérable puisque l’auteur fait état de cent huit interviews, dont plusieurs indirectes, dans le cadre d’une observation participante. Considérant que la plupart des études antérieures n’avaient fait place qu’aux ouvriers, A. Schneider a choisi délibérément un autre biais en interrogeant des personnes appartenant aux classes supérieures ou moyennes. Le terrain d’études est la métro~pole de Buenos Aires. Une carte montre la rési~dence des enquêtés, distribués entre le centre ville et les quartiers nord, quartiers riches de la ville. On regrette l’absence de précision sur la répartition sociale globale des Italiens et Argentins d’origine italienne, au moins parmi les annexes statistiques. Signalons néanmoins un très utile glossaire en début d’ouvrage.

4 L’un des grands mérites de A. Schneider est de donner toute sa place à l’histoire de l’« inversion des rôles ». Ses deux premiers chapitres s’efforcent de mettre en relation les évolutions historiques de la vie politique de l’économie avec les vagues migratoires, sans négliger la politique d’immigration et la défini~tion officielle de l’identité nationale. Il donne ainsi un cadrage global par lequel le choix des témoins et leur discours prennent du sens. On voit comment la dynamique économique et sociale, sensible jusqu’aux années 1930 et relan~cée par l’embellie des années 1950, connaît néanmoins une première rupture en 1930, ponc~tuée par le premier coup d’État de l’histoire argentine. L’étude de l’influence du fascisme dans l’idéologie conservatrice argentine, puis dans le péronisme, est mise en relation avec les formes multiples de l’immigration venue d’Italie, fasciste et antifasciste, de l’entre-deux-guerres à l’après 1945, et sur les identités multiples qui en résultent. Pendant ce temps, la référence à une idéologie raciste, plus ou moins officielle, contribuait à rendre difficile la construction d’une identité argentine autour de l’idée d’une nation d’immigrants. Les demandes de naturalisation sont faibles parmi les Italiens, qui préfèrent conserver la possibilité d’être protégés par leur pays d’origine. Cela concerne notamment les Transalpins de la dernière vague (celle des années 1950). Un Italian ethnic revivalapparaît depuis un certain temps, alors que la confusion politique et les crises en chaîne ont brouillé les migrants avec le pays où ils se sont installés sans s’identifier à lui. Cela a-t-il le même sens pour tous ?

5 A. Schneider interroge les identités et le sentiment d’appartenance; sa démonstration s’appuie sur un petit nombre de cas exemplaires, et savamment choisis. On appréciera les change~ments d’échelle et le croisement des méthodes d’un chapitre à l’autre : itinéraires de trois vieux immigrants, arrivés avant 1914 et dans l’entre-deux-guerres au chapitre 3; étude de quatre réseaux familiaux au chapitre 4; dialogues entre enfants d’immigrants ouvrant sur une analyse plus générale des comportements des Argentins issus de l’immigration italienne et sur le sens à donner au culte récent de l’italianité.

6 Cette démarche le conduit à prendre posi~tion dans le débat qui opposent les tenants du melting pot argentin (un « peuple argentin » serait issu de la fusion entre immigrants), théo~rie officielle dès 1930 et reprise par certains sociologues, aux historiens qui, à partir des années 1970, ont au contraire insisté sur le plu~ralisme culturel d’une nation où les Italiens, parmi d’autres, ont maintenu leurs traditions et leurs liens, par exemple à travers une impor~tante endogamie (voir Fernando Devoto, prin~cipal historien de l’immigration italienne en Argentine). On sait que cette évolution du regard scientifique est venue des États-Unis et qu’elle affecte aujourd’hui toutes les sociétés où les migrants ont été nombreux. A. Schneider lui donne un contenu plus parti~culièrement argentin en relation avec l’évo~lution du pays : il y avait quelque prestige à se sentir Argentin au temps de la fortune du pays, en revanche il est bien plus avantageux de se retrouver Italien, voire Espagnol, quand l’Argentine est au rang des pays pauvres. L’au~teur se situe ainsi dans le camp de ceux qui voient les ancrages identitaires comme des phé~nomènes en recomposition constante, définies par les circonstances et par les limites assi~gnées à un groupe par les autres.

7 Toutefois, et c’est une autre conclusion intéressante de l’étude, les raisons ne sont pas les mêmes pour tous, et A. Schneider s’inscrit en faux contre l’idée d’un seul groupe, d’une communauté italienne d’Argentine partageant des références communes. L’origine régionale, l’inscription sociale, les traditions politiques font varier les formes et le rôle assigné à l’Italie. Les associations entretiennent l’opposition entre régions, surtout entre Nord et Sud. Elles sont plus un mode d’inscription dans la société argentine que des lieux de réappropriation identitaire. De son côté, telle petite-fille d’anti~fasciste, dont la sœur compte au nombre des « disparues » de la dictature militaire, ne peut plus considérer l’Argentine comme son pays et cherche dans le passé italien de sa famille une reconstitution de son identité. Nombre de jeunes entre vingt et quarante ans, détenteurs d’un capital économique ou culturel, ne voient pas d’avenir en Argentine et rêvent de tenter l’aventure dans une Italie aussi mythique qu’inaccessible, mais qui se retrouve au rang de « patrie ». D’autres, à la recherche de dis~tinction parmi les milieux aisés et cultivés de Buenos Aires, redéfinissent l’italianité : restau~rant raffiné, mobilier d’avant-garde, haute culture s’opposent à la « créolisation » des pratiques italiennes digérées depuis longtemps par la vie quotidienne de Buenos Aires (consommation générale de pâtes et de pizzas qui n’ont rien à voir avec les mêmes produits en Italie, usage de nombreux termes venus de l’italien). Notons ici qu’à la différence des tenants du pluralisme culturel, A. Schneider insiste sur la dimension typiquement porteña (mot qui désigne les habi~tants de Buenos Aires) de ces pratiques cou~rantes qui ne doivent pas être regardées comme signes identitaires spécifiques.

8 Toutefois, si les usages de l’identité ita~lienne sont variés, le revival semble partagé par tous, ou presque tous. L’autre point commun de ce renouveau, du moins pour les plus jeunes qui ont grandi en Argentine, c’est la possibilité de se présenter comme issus d’une histoire italienne : ils s’ancrent dans la référence aux nonos (grands-parents), primo-migrants qui ne sont pas forcément des grands-parents mais représentent le lien maintenu entre la « patrie » d’origine et l’Argentine. Ainsi peut-on jouer sur l’identité de réserve italienne, signe que l’Argentine n’a pas offert les conditions de l’enracinement. Les questions posées ici rejoi~gnent, on le voit, beaucoup de thématiques sur l’intégration des migrants et sur leur identité.

9 MARIE-CLAUDE BLANC-CHALÉARD


Date de mise en ligne : 01/02/2003