Maria Antonietta Visceglia(éd.), La nobiltà romana in età moderna. Profili istituzionali e pratiche sociali, Rome, Carocci, « Università degli Studi Roma Tre, Dipartimento di studi storici, geografici, antropologici, ricerche-3 », 2001, XLII-476 p.
- Par Jean Boutier
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Notes
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[1]
Cf. le bilan dressé récemment par FRANCO ANGIOLINI, « Les noblesses italiennes à l’époque moderne : approches et interprétations », Revue d’histoire moderne et contemporaine, XLV, 1998, pp. 66-88.
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[2]
En particulier, Territorio feudo e potere locale. Terra d’Ottranto tra medioevo ed età moderna, Naples, Guida, 1988 (la seconde partie est totalement consacrée à l’étude des noblesses); Il bisogno di eternità. I comportamenti aristocratici a Napoli in età moderna, Naples, Guida, 1988; Identità sociali. La nobiltà napoletana nella prima età moderna, Milan, UNICOPLI, 1998. Il faut ajouter la direction d’un ouvrage majeur, Signori, patrizi, cavalieri nell’età moderna, Bari, Laterza, 1992.
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[3]
Rappelons un livre désormais classique : RENATA AGO, Carriere e clientele nella Roma barocca, Bari, Laterza, 1990, et un ouvrage collectif, consacré à la dimension politique de la cour de Rome : GIANVITTORIO SIGNOROTTO et MARIA ANTONIETTA VISCEGLIA (éds), La Corte di Roma tra Cinque e Seicento, Teatro della politica europea, Rome, Bulzoni, 1998.
-
[4]
PHILIPPE BOUTRY, « Nobiltà romana e curia nell’età della Restaurazione. Riflessioni su un processo di arretramento », in M. A. VISCEGLIA (éd.), Signori, patrizi..., op. cit., p. 397.
1 Malgré le développement important, depuis les années 1960, des travaux sur les noblesses de la péninsule italienne à l’époque des anciens États [1], la noblesse romaine, examinée il est vrai depuis quelques années à travers de nombreuses études partielles mais novatrices, n’avait pas jusqu’alors fait l’objet d’une approche d’ensemble. Les raisons de ce « retard » sont diverses : certaines sont propres aux cadres problématiques des recherches italiennes sur les noblesses – le « système patricien », proposé dans les années 1970 par Cesare Mozarelli pour étudier les noblesses des villes d’Italie du Nord, quoique retravaillé au début des années 1990 pour l’Italie du Sud, s’avère peu opérant pour de grandes métropoles comme Naples ou Rome –, d’autres concernent une historiographie de Rome qui, tournée principalement vers l’Église et la papauté, avait désinvesti, et ce jusqu’aux années 1990, l’espace proprement romain. Il faut ajouter à cela l’extrême complexité de la noblesse romaine, dont l’analyse implique la multiplication des investigations et des échelles d’observation.
2 L’étude de la noblesse romaine exige en effet d’articuler la permanence d’anciennes familles féodales, d’origine médiévale, l’existence d’une oligarchie spécifiquement urbaine, étroitement liée aux institutions communales qui siègent au Capitole et toujours ouverte aux nombreuses familles qui immigrent à Rome, le plus souvent à la suite de leur entrée dans l’administration pontificale, les dynamiques d’un État pontifical qui, depuis le retour définitif du pape Martin V Colonna à Rome en 1418, est considéré par certains, depuis Jean Delumeau et Paolo Prodi, comme un modèle de « modernisation », alors même que le caractère non héréditaire de la monarchie pontificale crée un fort élément d’incertitude et d’instabilité. Sans oublier que Rome occupe une position centrale dans les relations entre États, qu’il s’agisse de ceux de la péninsule ou des autres États européens, plus ou moins proches de l’Église romaine.
3 Les contributions majeures apportées depuis de nombreuses années par Maria Antonietta Visceglia à l’étude des aristocraties du sud de l’Italie [2] l’ont conduite à développer une réflexion efficace pour affronter la complexité du cas romain. À la suite d’une introduction qui présente avec clarté et vigueur l’état des travaux et des discussions, l’ouvrage réunit douze contributions, œuvres pour la plupart de jeunes chercheurs et consacrées en quasi-totalité aux XVIe et XVIIe siècles. Malgré l’évocation, dans le sous-titre, des profili istituzionali, il privilégie dans ses approches le point de vue des acteurs sociaux, notamment en exploitant les riches archives de quelques très grandes familles (Colonna, Borghese, Doria Pamphili, Caetani...). Ainsi la curie et la cour pontificale n’apparaissent-elles jamais en tant que telles [3], alors que le phénomène du népotisme fait l’objet d’analyses originales, en particulier lorsqu’il est étendu aux femmes, avec le cas, sans doute très exceptionnel, de la belle-sœur d’Innocent X, Olimpia Maidalchini Pamphili, présenté comme la manifestation de l’emprise croissante de la famille papale dans son ensemble (Marina d’Amelia).
4 L’interrogation qui court tout au long de l’ouvrage concerne les formes spécifiques de la construction sociale de l’État pontifical. Elle aboutit à une remise en question claire et efficace d’une approche trop simplificatrice qui verrait dans la monarchie papale une expérience réussie de contrôle croissant par l’État de la vie politique et sociale. Malgré d’importantes réformes institutionnelles, au XVe siècle, la papauté ne s’est pas emparée du contrôle des institutions urbaines; le Capitole demeure aux mains d’un petit groupe de familles, indépendantes du pouvoir du pape, et le statut de citoyen romain (étape indispensable pour entrer dans la noblesse de la ville) reste un état recherché, et obtenu par un nombre élevé d’individus, même si les raisons sont loin d’en être immédiatement politiques (Alessandra Camerano). L’armée pontificale n’attire qu’assez peu la noblesse romaine, qu’elle soit ancienne ou plus récente, alors qu’elle mobilise plus fortement celle des villes de l’État, et que les nobles romains n’hésitent pas à se mettre au service des souverains étrangers (Giampiero Brunelli). Enfin, loin d’avoir affaibli le pouvoir seigneurial des grands barons romains, la papauté, en créant de nouveaux fiefs, l’a même renforcé. De ce point de vue, l’étude de l’administration des fiefs des Borghese (Bertrand Forclaz) met en évidence les diverses ressources qu’en tirent les feudataires : les fiefs assurent toujours d’importants revenus économiques, tout en permettant surtout aux seigneurs et à leurs agents de jouer un rôle majeur dans la vie des communautés rurales, qui savent par ailleurs à leur tour en tirer profit.
5 Cette féodalité, même si elle s’est vraisemblablement resserrée au cours des siècles, reste encore forte. L’analyse géographique conduite pour le milieu des années 1790 (David Armando, Adriano Ruggieri), au cœur de l’État pontifical (les quatre provinces du Patrimoine, du Latium, de Maritime et de Campagne) souligne à la fois le poids et la continuité de cette présence féodale. Plus de la moitié des communautés est encore inféodée (soit 44 % de la population, un peu moins que les 71 % du royaume de Naples à la même époque), et de grands ensembles féodaux restent encore aux mains de quelques familles puissantes, souvent d’origine médiévale, comme les princes Colonna ou les ducs Caetani, mais aussi de familles plus récentes, propulsées par le népotisme pontifical, comme les princes Borghese, Barberini ou Chigi. Le fief étant indispensable à l’attribution d’un titre par le pape, et le prestige des familles titrées étant en relation directe avec l’importance de leurs fiefs, les grands féodaux jouissent toujours d’une position privilégiée dans le cérémonial de la cour pontificale.
6 Un des intérêts de l’ouvrage est de ne pas remplacer la domination croissante de l’État par la force arrogante d’une noblesse solidement ancrée dans la durée. Plusieurs travaux accordent une attention toute particulière aux crises de tous ordres qui ébranlent, à divers moments, l’aristocratie romaine : rumeur de la mort prochaine de Jules II Della Rovere, dans l’été 1511, qui suscite de grandes manœuvres autour de Pompeo Colonna (Alessandro Serio), ou encore endettement des grandes familles, qui peut conduire les Caetani à envisager la vente de leur État féodal (M. A. Visceglia) ou les Colonna à constituer un « mont » familial qui leur permettra de sauver leur patrimoine (Sergio Raimondo). Cette fragilité aristocratique, quasi structurelle à Rome – il faut renégocier à chaque conclave la protection accordée à la famille par le nouveau pape, ne serait-ce que pour assurer le maintien de la présence dans la curie – est très visible à travers l’exercice même des fonctions de cardinal-neveu, position d’extrême pouvoir, mais brève, voire éphémère, qui suscite d’âpres rivalités entre ceux qui viennent de l’acquérir et ceux qui tentent de la conserver alors que l’oncle pontife vient de décéder. La fascinante étude de l’attentat contre le Pomarancio attribué discrètement au cavalier d’Arpin, explore ainsi ce monde instable des constitutions de clientèles et du mécénat artistique, autour de la figure du cardinal Scipione Borghese, neveu de Paul V (Alfredo Cirinei). Le vainqueur d’un jour peut rapidement se retrouver en position de perdant, alors que certains artistes réussissent parfois à conserver leurs chantiers, au plein cœur de la tourmente, en payant il est vrai des prix très élevés (comme la cession par le cavalier d’Arpin d’une extraordinaire collection de tableaux).
7 Cette précarité est également liée à la position « internationale » de Rome. Les grandes familles romaines sont des protagonistes souvent décisifs des luttes qui opposent roi de France – les Caetani ou les Caraffa sont des philo-français – au roi d’Espagne – les Colonna, au XVIe siècle, sont les chefs indiscutés du parti philo-espagnol. Et il importe à beaucoup de mettre en scène ces liens privilégiés, par exemple en exposant dans leur palais des collections, plus ou moins importantes, de portraits des souverains régnants et de leur famille, auxquels ils sont liés, le plus souvent, par leurs fonctions (chef d’une faction, cardinal protecteur d’un souverain) ou par les ambassades que le pape a pu leur confier (Diane H. Bodart). La prééminence à Rome même dépend alors en partie de leur capacité à dialoguer directement avec les principaux souverains d’Europe (Nicoletta Bazzano), à jouer les intermédiaires efficaces pour en obtenir des faveurs sans pour autant devenir un vassal.
8 La richesse et l’ampleur des analyses et des cas proposés font de ce recueil une contribution majeure à l’étude des noblesses italiennes et, par delà, aux débats actuellement en cours autour de l’analyse comparée des noblesses européennes. Les questions abordées ici ne soulignent que quelques-unes des limites de l’enquête elle-même. Quelle que soit la diversité de leurs origines ou de leurs parcours (les Pamphili, juristes de Gubbio installés à Rome dans les années 1450-1460, ne parviennent à la tiare qu’en 1644, avec l’élection d’Innocent X), toutes les familles étudiées appartiennent à l’aristocratie romaine la plus exclusive et sont étroitement liées à la cour et à l’institution pontificale, sur les quelque deux cents familles nobles que comporte Rome au milieu du XVIIe siècle. Dès lors, les liens incertains qu’auraient pu tisser la noblesse de la « ville » et la noblesse « papale » apparaissent mal. Du moins, les éventuelles tensions ne sont guère visibles, avant sans doute le XVIIIe siècle, lorsque la bulle Urbe m Roma de Benoit XIV(1746) ébranle fortement la très hypothétique cohésion du groupe, dont les princes et ducs sont désormais exclus. Les doutes ne sont alors plus possibles, comme le notait naguère Philippe Boutry : « A Roma, non è la città che crea la nobiltà, ma il papa che la procura o la legitima [4]. »
9 JEAN BOUTIER
Date de mise en ligne : 01/10/2002