Sophie CHAUVEAU, L’invention pharmaceutique. La pharmacie française entre l’É tat et la société au XXe siècle, Paris, Institut d’édition Sanofi-Synthélabo, « Les empêcheurs de penser en rond », 1999,720 p.
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1 Cet ouvrage, issu de la thèse de l’auteur, présente un grand intérêt, à plusieurs titres : Sophie Chauveau a poursuivi une démarche historique, conduite notamment pour le XIXe siècle, et consulté des archives qui n’avaient encore jamais fait l’objet d’un travail historique. Car si l’histoire particulière des entreprises pharmaceutiques est relatée dans plusieurs ouvrages, parfois à l’initiative même de ces entreprises, les rapports entre la pharmacie française au sens large — c’est-à-dire englobant l’industrie et l’officine — , l’É tat et la société au XXe siècle représentaient un domaine mal connu jusqu’alors.
2 On peut inscrire ce travail dans la lignée de ceux de Jacques Léonard et d’Olivier Faure : leurs travaux ont introduit une bonne connaissance du médicament au sein de la société du XIXe siècle. La même problématique appliquée au XXe siècle n’avait pas encore été explorée. En effet, ainsi que l’indique Gaston Bachelard, « la claire histoire des sciences ne peut être contemporaine de son développement ». L’auteur s’est donc judicieusement arrêtée dans son travail aux franges des années 1980 alors que les documents disponibles sur la santé auraient pu la conduire à une recherche hasardeuse et conflictuelle, parce que placée sous les feux de l’actualité, notamment après ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire du sang contaminé » et ses conséquences en terme de santé publique.
3 Son important travail d’archives lui a permis d’illustrer et d’étayer ses propos par de nombreux exemples. De la somme et de la synthèse de ces particularités, l’auteur a dégagé, au fil des décennies étudiées, la constance de la quête des pouvoirs publics pour démocratiser l’accès aux soins, et, plus encore, à des soins de qualité reconnue. Elle souligne l’exigence croissante des pouvoirs publics quant à la qualité des médicaments, traduite par des contrôles de plus en plus poussés et d’ailleurs difficiles à assumer pour de petites entreprises. Des regroupements ont suivi, aboutissant à des sociétés moins nombreuses mais de dimension plus importante. Le secteur pharmaceutique reste cependant l’un des moins concentrés. À cet égard, l’auteur n’a pas omis de souligner l’origine, et donc le savoir, officinale des entreprises pharmaceutiques françaises, qu’elle oppose avec raison à l’industrie pharmaceutique allemande, issue de l’industrie chimique. Les implications de cette différence ont été rendues plus manifestes encore par la vague de mondialisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Enfin, la mise en place de la Sécurité sociale eut, notamment, selon l’auteur, pour effet de resserrer les liens entre les pouvoirs publics, la société et l’industrie pharmaceutique.
4 Ces relations reposent sur la particularité du produit « médicament », aux caractéristiques à la fois physiques et sociales : assemblage de matières premières dont la qualité est essentielle, il doit aussi répondre aux attentes de la société, de plus en plus pressantes au cours du XXe siècle, aussi bien à cause de la mise en place de la sécurité sociale que de la demande sociale de médicaments, dont on exige désormais qu’ils guérissent de tout, y compris du mal de vivre. Le rêve antique de la panacée universelle se retrouve dans celui d’un arsenal médicamenteux complet et sa réalisation passe par des entreprises pharmaceutiques auxquelles l’auteur prête trois fonctions : production, recherche et services commerciaux. S. Chauveau pose ainsi globalement le problème du médicament, de la conception à la vente en passant par la fabrication, la labellisation, la publicité et les contrôles. Produit industriel donc, générateur de contraintes économiques et politiques, le médicament ne pouvait manquer de susciter l’intérêt de l’É tat aussi bien sous cet angle que sous celui très particulier de la santé publique. S. Chauveau défend la thèse selon laquelle la médicalisation de la société s’est faite par l’industrialisation de la fabrication du médicament. La médicalisation repose aussi sur l’accès à des prescripteurs qualifiés, à des méthodes de diagnostic performantes, au suivi médical qui, lui, n’est pas nécessairement médicamenteux. Plus qu’une industrie, l’entreprise pharmaceutique se voit investie par l’É tat d’un devoir de santé publique : elle est alors un partenaire de la politique de santé, ce qui suscite attentes et déceptions dans la mesure où elle ne bénéficie pas d’un statut privilégié par rapport aux autres industries, et parce que les entreprises pharmaceutiques du XXe siècle sont nécessairement internationales. Produit économique, le médicament est également envisagé en liaison avec la recherche, la propriété intellectuelle et les brevets — à l’égard desquels l’auteur, qui souligne la lenteur des pouvoirs publics, montre que la pérennité des entreprises pharmaceutiques dépend fortement de leur capacité à innover. La place de la recherche est particulièrement bien étudiée et démontre la nécessaire collaboration entre plusieurs disciplines, plusieurs métiers ; s’y ajoutent l’existence d’une répartition déséquilibrée des pouvoirs au sein des entreprises et le rôle des réseaux, facteurs prégnants de la mise sur le marché effective des médicaments.
5 L’auteur met avec pertinence en relief la particularité de la publicité médicamenteuse et notamment le rôle de la visite médicale, entre information et publicité. Ainsi, la survie des entreprises pharmaceutiques dépend certes de leur pugnacité commerciale, mais aussi de la qualité de leurs produits qui se doivent d’être présentés — a minima — comme innovants. Elle est aussi conditionnée par leur aptitude à être en phase avec les réglementations, de plus en plus contraignantes au cours du siècle. Celles relatives aux exigences des pouvoirs publics en matière de documentation sur les médicaments (dossiers de plus en plus précisément renseignés) ont largement favorisé la diffusion des méthodes scientifiques, jouant un rôle majeur dans l’accroissement des connaissances. La coopération entre l’industrie pharmaceutique et l’administration est aussi ponctuellement mise à profit, ainsi pour la fourniture de médicaments essentiels pendant la guerre. Par ses spécificités, le médicament a, en outre, permis aux entreprises pharmaceutiques d’être relativement épargnées par les crises. Mais au cours du XXe siècle, les rapports entre l’industrie pharmaceutique, l’É tat et la société n’ont pas cessé d’osciller entre méfiance, collaboration et incompréhension.
6 L’auteur mentionne la loi de Germinal comme fondement de la politique du médicament pour le XIXe siècle et le début du XXe siècle. Il aurait été souhaitable de rappeler les travaux de la Société royale de médecine, qui sont à l’origine de cette loi, portée par Fourcroy, ancien de cette société. Ainsi, le critère essentiel pour obtenir l’autorisation de vendre et débiter des remèdes secrets par la Société royale de médecine était celui de la nouveauté ; il prévaudra jusqu’en 1960. Le souci de l’É tat de permettre à tous d’accéder à des soins et à des remèdes validés et normalisés était formalisé dès le XVIIIe siècle, et l’avait été ponctuellement (aussi bien en termes géographiques que chronologiques) au cours des siècles antérieurs. Il aurait pu être utile d’évoquer la distribution des médicaments aux officines, qui réalisent le lien entre les entreprises et les pharmacies.
7 De même, l’auteur aurait pu appréhender plus complètement la législation propre aux essais cliniques, et l’évolution de normes internationales, au moins européennes, dans le domaine. C’est à la suite du procès de Nuremberg (code de Nuremberg en 1947) qu’ont été édictés des principes sur les essais cliniques. Ils constituent toujours la trame de la réglementation en ce domaine (que cela soit sous forme de codes de conduite, de bonnes pratiques, de directives ou de lois) et sont indissociables de toute réflexion sur la recherche médicamenteuse. Toujours à ce propos, la taille des essais cliniques, tant en nombre de centres et de patients inclus qu’en financement (rétributions éventuelles des patients et des médecins), et leur évolution au cours du siècle auraient pu apporter un éclairage intéressant sur la problématique, certes déjà complexe et abondamment renseignée par l’auteur.
8 La demande sociale de standardisation de l’état de santé, l’intolérance vis-à-vis de toute forme de douleurs, qui s’amplifie au cours du XXe siècle, soulignées par S. Chauveau, suscitent des questions d’ordre socio-logique. La notion de qualité de vie connaît à l’heure actuelle un engouement important, qui interpelle le monde médical et particulièrement la capacité de la science à médicamenter le bien-être, subjectif par essence. Le paradoxe de la demande de normalisation de la santé, alors que la variabilité des individus et des manifestations de l’état pathologique n’est plus à démontrer, trouve peut-être son origine dans un discours gouvernemental, amplifié au cours du siècle, garantissant l’accessibilité des soins pour tous, ce qui s’est traduit par une attente de santé aussi bien physique que morale.
9 La position de la recherche suscite une autre réflexion : l’attitude des pouvoirs publics, entre méconnaissance et confiance, rappelle les rapports avec la religion (foi et scepticisme). Peut-être sommes-nous contemporains d’un déplacement sémantique vers la recherche, domaine fédérateur de disciplines, de métiers, de problématiques (industrielles, commerciales, scientifiques...), le rassemblement de tous devant conduire à un paradis sous forme de comprimés ? À l’évidence, il s’agit là d’un ouvrage de référence. L’absence d’index en est d’autant plus regrettable.
10 Pascale GRAMAIN-KIBLEUR
Date de mise en ligne : 01/12/2001