Robert BENOIT, Vivre et mourir à Reims au Grand Siècle (1580-1720), préface d’Yves-Marie Bercé, Arras, Artois Presses Université, « Histoire », 1999, 256 p.
- Par Marcel Lachiver
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1 Depuis le renouveau des études démographiques, et depuis le livre de Jean-Noël Biraben sur la peste, les études de démographie urbaine ont fleuri ; toutes ont dressé des bilans peu flatteurs pour un XVIIe siècle connu à la fois par ses pestes récurrentes et pour ses catastrophes frumentaires. Robert Benoit entreprend ici d’analyser ce que fut le sort de Reims, capitale économique et religieuse d’une Champagne aux richesses contrastées.
2 Comme toutes les villes de cette époque, Reims est une ville ceinte de murs, aux rues étroites et tortueuses, mal pavées et privées de lumière. Avec ses quatorze paroisses, un hôtel-Dieu, un hôpital général et celui de Saint-Marcoul (comment en serait-il autrement dans une ville où, par le sacre, le roi guérit les écrouelles ?), des cimetières trop nombreux et trop petits, Reims, entourée de marais et d’étangs, n’ayant à sa disposition que l’eau souvent polluée de ses puits, ne respire pas la santé. Mais la ville est riche de son terroir et de ses vins, riche de 2 000 maîtres de métiers, de 7 000 à 8 000 ouvriers qui travaillent la laine et qui fabriquent annuellement plus de 80 000 pièces de tissus, surtout des étamines ; riche aussi d’une faculté de médecine fondée en 1550.
3 Vers 1500, la ville peut compter 12 000 habitants ; en 1615, ils sont 18 000 ; vers 1665, la population atteint un maximum avec quelque 35 000 habitants. La peste de 1668 et les deux grandes crises frumentaires de la fin du règne de Louis XIV ramènent cette population à 26 000 habitants vers 1710. Mais alors, que penser des 5 400 feux mentionnés par le libraire Saugrain dans le Dénombrement du royaume..., publié en 1709, mais dont on sait, grâce à Jacques Dupâquier, que les données remontent aux environs de 1685 ?
4 Les délibérations du Conseil de ville, de nombreux documents sur les épidémies tirés des archives communales, des registres de l’hôtel-Dieu, un état civil qui semble au-dessous du médiocre pour certaines paroisses, permettent de suivre le développement, sinon l’impact, des épidémies et des crises. Sur ce plan, les développements de l’auteur sont exemplaires. La peste de 1635 est minutieusement étudiée, avec ses loges pour isoler les malades, ses quarantaines, ses maisons désinfectées (une carte, p. 131, précise la localisation des 324 maisons touchées). L’épidémie réduit et désorganise les échanges, même si la foire de La Madeleine, indispensable à l’équilibre économique de la ville, est maintenue. Au total, en l’absence de données sûres, on peut estimer les morts au nombre de 600, pour une population de 26 000 habitants; rien de comparable à une grande catastrophe.
5 La peste de 1668, qui touche toutes les provinces situées au nord de la Seine, survient après les années difficiles de la Fronde et de la guerre, et après la crise de l’Avènement qui nécessite de gros achats pour nourrir les pauvres. L’épidémie vient du Nord et émeut jusqu’aux autorités parisiennes, qui craignent pour le roi et pour la capitale. À ce propos, l’auteur, qui mentionne dans ses sources deux manuscrits de la collection Joly de Fleury, aurait pu tirer d’utiles renseignements du manuscrit 2530 qu’il semble ne pas connaître et qui concerne la Picardie, la haute Normandie et la Champagne dans leurs rapports avec Paris. Là encore, aucun bilan global n’est possible : les registres de sépultures sont trop lacunaires. Tout ce qu’on sait, et c’est bien peu, c’est que le nombre de baptêmes passe de 1 394 en 1667, à 1 363 en 1668 et à 1 296 en 1669; on ne peut donc parler d’un effondrement des conceptions en 1668.
6 Après les pestes, les mortalités liées aux périodes de disette ou de famine. Sur les conditions climatiques et les niveaux de récoltes, l’auteur n’apporte rien qu’on ne sache déjà. Comme presque partout, deux mauvaises récoltes, en 1692 et en 1693, entraînent la misère physiologique et poussent la ville à s’endetter pour acheter du seigle. Les « fièvres malignes et pestilentes », sans doute le typhus (on n’est pas loin des troupes et de la frontière), peut-être la typhoïde, achèvent ce que la famine a commencé. L’absence de registres pour l’hôtel-Dieu (lacunes de 1688 à 1700) oblige à ne tenir compte que des registres paroissiaux : 837 morts en 1692, 1 091 en 1693,965 en 1694, pour une moyenne qui doit se situer à 800 décès environ en période normale. Si l’on compare cette situation à celle qu’on connaît pour d’autres villes et d’autres régions, l’augmentation est nette mais elle ne prend pas un caractère catastrophique. L’auteur ne dit rien du mouvement des mariages et des naissances pendant cette même période.
7 Sur le plan démographique, l’impact de l’hiver 1709 est mieux connu, même si l’auteur ne prend pas la peine de mettre en tableaux les données que l’on peut tirer des histogrammes. Les conceptions baissent nettement en 1709, puisque l’on enregistre à peine 700 naissances en 1710 contre 1 300 en année moyenne, et il en est de même pour les mariages (125 environ contre 300). Si le nombre des décès augmente peu dans les paroisses (825 morts en 1709 et 910 en 1710, contre 700 d’ordinaire), il faut noter une grosse augmentation de la mortalité à l’hôtel-Dieu : 753 morts en 1709,774 en 1710, dont 194 pour le seul mois de janvier 1710 ; là encore, la maladie frappe les plus malheureux malgré l’abondance de l’orge.
8 On ne peut que regretter les lacunes du mouvement de la population mais il semble que l’auteur n’ait pas tiré tout le parti espéré de ce qui est disponible, par exemple une étude des âges au décès, une autre de la baisse des conceptions et des mariages en fonction de la situation sociale des différentes paroisses.
9 Tel qu’il se présente, le livre de R. Benoit, extrait d’une thèse qui apporte sans doute beaucoup plus, constitue une bonne étude d’une ville face à l’adversité épidémique et frumentaire, mais il laisse le lecteur insatisfait en de nombreux domaines. Pour être honnête, j’ajouterai qu’il se lit très agréablement grâce à une typographie et une présentation soignées. Voilà donc, malgré ses apports limités et sa nouveauté toute relative, un bon livre d’histoire régionale.
10 Marcel LACHIVER
Date de mise en ligne : 01/03/2001