Article de revue

Résister, c’est habiter le temps présent

Pages 14 à 16

Citer cet article


  • Sabin, G.
(2020). Résister, c’est habiter le temps présent. Alternatives Non-Violentes, 196(3), 14-16. https://doi.org/10.3917/anv.196.0014.

  • Sabin, Guillaume.
« Résister, c’est habiter le temps présent ». Alternatives Non-Violentes, 2020/3 N° 196, 2020. p.14-16. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-alternatives-non-violentes-2020-3-page-14?lang=fr.

  • SABIN, Guillaume,
2020. Résister, c’est habiter le temps présent. Alternatives Non-Violentes, 2020/3 N° 196, p.14-16. DOI : 10.3917/anv.196.0014. URL : https://shs.cairn.info/revue-alternatives-non-violentes-2020-3-page-14?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/anv.196.0014


Notes

  • [1]
    Guillaume Sabin, L’épaisseur sociale du temps, une dimension symbolique pour agir. Une déclinaison autochtone, Argentine, Écologie & politique, n° 48, 2014, p. 75-93.
  • [2]
    Edward. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Paris, La Fabrique, 2004, 112 p.
  • [3]
    Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010, 480 p.
  • [4]
    Jean Chesneaux, Habiter le temps. Passé, présent, futur : esquisse d’un dialogue politique, Bayard, Paris, 1996, 344 p.

1Le confinement lié à la lutte contre la pandémie de Covid-19 n’a pas commencé depuis quelques jours que partout s’affiche un nouveau couple à succès : monde d’avant et monde d’après. Pour beaucoup, au moins dans les discours, le monde d’après doit se séparer du monde d’avant, la crise sanitaire ayant comme soudainement mis à jour nos manques et nos excès. Nos manques de solidarités, d’écologie, d’aménagement du territoire. Nos excès de consommation, de mobilités, d’inégalités.

2Dans ces chœurs qui chantent presqu’à l’unisson, certains semblent abandonner le monde d’avant avec regret, d’autres au contraire vouloir s’en débarrasser à peu de frais et par la même occasion faire oublier qu’ils y ont participé avec ferveur. Des voix discordantes annoncent que l’après sera pire que l’avant, d’autres que rien finalement ne changera. Dans tous les cas, il y a un grand absent : le temps présent.

Discipliner le temps

3Le confinement est alors une sorte de parenthèse hors du temps. C’est une sidération liée à l’effet de surprise occasionné par une situation inédite et anxiogène, liée également à la suspension d’activités essentielles : école, sorties, loisirs, travail, temps familiaux et amicaux… Avons-nous pourtant cessé de vivre ?

4Avant d’essayer de tirer les fils de cette question, il faut dire un mot sur le rapport que nous entretenons au temps dans nos sociétés industrielles modernes. En premier lieu, si le temps est une donnée physique sur laquelle nous sommes bien impuissants à agir, les façons de le concevoir et de l’organiser varient d’une société à l’autre et témoignent de l’action des êtres humains dans l’emploi que nous faisons du temps. Vivre aux côtés de populations autochtones d’Amérique latine permet de bien saisir cette dimension sociale du temps : les luttes indigènes s’inscrivent dans un présent profondément élargi où la colonisation espagnole n’est pas le souvenir d’un lointain passé, mais le commencement de résistances qui n’ont pas cessé depuis. Dans cette manière d’habiter le temps, le présent a une épaisseur de plus de cinq siècles. La « Découverte » de l’Amérique et l’arrivée des premiers conquistadors ne font pas partie de l’Histoire mais d’un long présent qui est le résultat d’un travail de mémoire collectif  [1].

5Dans nos sociétés industrielles modernes, on peut retenir trois caractéristiques essentielles de nos manières de s’inscrire dans le temps. Tout d’abord le temps y a été discipliné. La naissance du capitalisme a nécessité la mise au pas d’usages du temps considérés par les classes dirigeantes comme improductifs et désordonnés. Pour la classe ouvrière, il est de coutume de ne pas retourner travailler tant qu’il reste un sou en poche. Les fêtes sont nombreuses et par conséquent les jours chômés aussi. La naissance de l’ère industrielle est une rupture d’avec ces usages désordonnés du temps : dès le début du 18e siècle, l’horloge fait son apparition dans les ateliers, ainsi que les premières pointeuses et les amendes liées aux absences et retards [2]. L’importance du découpage strict de la semaine et du week-end, des temps travaillés et des temps de repos, le respect attendu d’horaires précis dans toutes nos activités, y compris de loisirs, montrent que cette discipline horlogère n’a pas cessé.

6L’accélération du rythme du temps est une seconde caractéristique qui conduit, selon le sociologue Hartmut Rosa, à une obsolescence de plus en plus rapide des objets techniques, du cadre social et de l’expérience individuelle. Accélération qui rend le passé très vite caduc et le futur bien incertain dans ce contexte sans cesse changeant [3]. Enfin, notre rapport au temps s’est homogénéisé : alors que le temps d’avant les manufactures dépendait de l’activité elle-même et variait en conséquence (selon les saisons, les métiers, les tâches à effectuer, etc.), c’est aujourd’hui l’horloge qui règle la cadence de nos activités : l’écoulement subjectif du temps est alors le même pour beaucoup d’entre nous (temps d’activité et de repos, de travail et de vacances, etc.).

7À partir de ces considérations, on conclut souvent que nous vivons dans un éternel présent, avec un passé qui nous semble de plus en plus vite étranger et un futur dont on peine à visualiser les contours, même à gros traits. La période de confinement semble pourtant révéler autre chose : le présent est escamoté, et cet escamotage n’est peut-être pas qu’une parenthèse, il dit aussi des choses de notre rapport au temps.

Le refus du temps présent

8Bien des choses ont continué pendant le confinement, des activités de première nécessité, des relations essentielles, même à distance ou depuis une fenêtre, un balcon, un jardin. Alors pourquoi cet emballement à vouloir ne parler que d’hier et de demain, et jamais d’aujourd’hui ?

9C’est sans doute que la discipline, l’accélération et l’homogénéisation du temps ne sont pas sans conséquence sur nos manières de considérer le présent. Lorsque les habitudes sont aux projets bien définis, aux calendriers et aux horaires bien délimités, tout épisode exceptionnel vient inévitablement brouiller cette machine temporelle bien huilée. Le domaine de l’intervention sociale en donne une bonne illustration. Il est soumis au régime temporel de notre temps (discipline, accélération, homogénéisation) et les professionnels de terrain peinent à échapper à ses fourches caudines : programme d’actions prédéfini, objectifs préétablis, injonctions venus des financeurs qui imposent des résultats, des étapes, un calendrier, etc. Tout un cadre qui impose un rythme et une manière d’agir stéréotypée.

10Ces manières de faire, malgré des résultats discutables, se déploient « en temps normal », mais montrent toutes leurs limites au moment du confinement. Hiérarchiques et protocolaires, ces façons d’organiser le temps rigidifient et codifient des professions qui devraient pourtant s’adapter aux contingences quotidiennes, aux enjeux du moment, aux difficultés rencontrées au jour le jour. Ce régime temporel du management vertical rend difficile, parfois impossible, le questionnement nécessaire sur le sens des actions menées. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que bien des structures médicosociales ou socioculturelles se soient mises entre parenthèses lors du confinement, car celui-ci exigeait d’abandonner les consignes venues du haut, d’assumer le présent et d’inventer.

Habiter le temps [4]

11Pendant le confinement, certaines structures de l’intervention sociale continuent néanmoins, discrètement mais sûrement, à faire un travail de proximité, en s’adaptant à ce nouveau contexte qui crée de nouvelles urgences. C’est le cas, par exemple, des associations de pédagogie sociale qui interviennent dans des quartiers populaires auprès d’enfants, d’adolescents et de leur famille. Et si ces associations continuent le travail d’éducation populaire qui est le leur, c’est aussi qu’elles ont fait le choix d’inscrire leurs actions dans le temps présent.

12Elles agissent en effet sans programme, ce qui leur permet de s’adapter à ce qui n’était pas attendu. Elles construisent des liens de réciprocité et de confiance et cela prend du temps. Elles sont des espaces de réflexion et cela fait rarement bon ménage avec les disciplines horlogères et les injonctions à la rentabilité. Alors, quand le confinement surgit, les praticiennes et praticiens de la pédagogie sociale continuent, même le temps d’une heure, de déambuler dans le quartier, de parler avec les personnes, jeunes et moins jeunes, croisées dans la rue. D’autres utilisent le téléphone ou les réseaux sociaux pour prendre des nouvelles et tenter de répondre à des situations d’urgence, de précarité redoublée. D’autres encore se retrouvent à participer à des distributions alimentaires autogérées, où des collectifs s’associent et des jeunes se chargent de livrer les plus âgés. La situation s’intègre dans un présent élargi de pratiques d’intervention consolidées et d’un horizon qui cherche à émanciper. Et cela se construit au jour le jour, sans attendre le monde de demain.

13Cela permet sans doute de mieux comprendre pourquoi certaines structures médicosociales ou socioculturelles ont continué d’agir quand d’autres mettaient leurs activités en suspens. Les manières déjà éprouvées de résister à l’accélération et aux temporalités protocolaires permettent alors de continuer de répondre à des besoins essentiels auprès des populations les plus fragilisées et précarisées.

Description de l'image par IA : Dessin en noir et blanc montrant une personne marchant sur une boule entre "PASSE" et "FUTUR".

Date de mise en ligne : 25/01/2022

https://doi.org/10.3917/anv.196.0014