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Article de revue

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Histoires de foot

Petite cordée d’écritures

Pages 182 à 195

Citer cet article


  • Bodineau, M.,
  • Garcia, R.,
  • Joffres, S.,
  • Mbuma, A.,
  • Nicolas-Le Strat, P.,
  • Staritzky, L.
  • et Van der Woldenberg, V.
(2022). Histoires de foot Petite cordée d’écritures. Agencements, 7(1), 182-195. https://doi.org/10.3917/agen.007.0182.

  • Bodineau, Martine.,
  • et al.
« Histoires de foot : Petite cordée d’écritures ». Agencements, 2022/1 N° 7, 2022. p.182-195. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-agencements-2022-1-page-182?lang=fr.

  • BODINEAU, Martine,
  • GARCIA, Régis,
  • JOFFRES, Sébastien,
  • MBUMA, Arsène,
  • NICOLAS-LE STRAT, Pascal,
  • STARITZKY, Louis
  • et VAN DER WOLDENBERG, Victor,
2022. Histoires de foot Petite cordée d’écritures. Agencements, 2022/1 N° 7, p.182-195. DOI : 10.3917/agen.007.0182. URL : https://shs.cairn.info/revue-agencements-2022-1-page-182?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/agen.007.0182


1 Lors d’une recherche récente, que j’ai conduite avec Martine Bodineau et Louis Staritzky, dans deux quartiers populaires de l’agglomération de Dunkerque, j’ai partagé de longs moments de chantier dans l’espace public avec des membres du collectif En Rue[1] qui auto – et co-construisaient avec les habitant·es les équipements (bancs, tables, barbecues…) qui manquaient cruellement au quartier, en raison des manquements de la Collectivité locale et du bâilleur social. De temps en temps, les chantiers s’interrompaient pour une pause méritée et, immanquablement, plusieurs personnes, principalement des hommes, se mettaient en cercle et échangeaient des ballons. La culture foot. Un jour que je passais à proximité, Féda m’interpelle et, dans un geste souriant, m’adresse un ballon. Je le reçois, l’amortis sur la poitrine, le stabilise sur la cuisse et le renvoie. Le ballon rebondira au sol sans que personne ne s’en saisisse, tant la surprise des footballeurs fut grande. Notre corps vit parfois des réminiscences, et réalise un geste depuis longtemps oublié. Le foot est revenu en moi, un bref instant, en raison de la surprise provoquée par l’envoi inattendu de ce ballon. Si je l’avais anticipé, si je l’avais vu venir, mon corps s’en serait inquiété et mon renvoi aurait été ce qu’il devait être, un coup de pied quelconque. Enfouie, loin dans ma vie, existe une expérience forte avec le foot. Mon père s’occupait activement de la société de foot de la petite ville dans laquelle nous vivions et ma jeune enfance s’est déroulée au bord des stades, dans une ambiance de match. En rangeant des photos, j’ai retrouvé l’une d’elle, prise au tout début des années 60, où mon père pose avec l’ensemble de son équipe. Amusé, j’ai eu envie de la partager à plusieurs collègues et ami·es chercheur·es.

2 Plusieurs destinataires de mon message se sont pris au jeu et ont partagé, eux et elles aussi, des souvenirs qui les lient à ce sport, pour certains au passé, pour d’autres dans un présent encore actif. Les mails se sont enchaînés ; les récits invitant à d’autres récits, les confidences suscitant une envie de partage, l’expérience d’autres nous faisant (re)découvrir la sienne. Un texte a pris progressivement forme, sans que nous en ayons eu l’intention, correspondance après correspondance. Un mouvement d’écriture s’est développé, sans objectif de départ, du seul fait de souvenirs qui se répondaient et d’expériences qui dialoguaient. J’ai nommé ce mouvement « cordée d’écriture », car j’ai senti que chaque écriture invitait la suivante, et la soutenait (la supportait, pour le dire avec un mot du foot). Une cordée, effectivement. Une impulsion est donnée (une adresse) et, ensuite, lettre après lettre, une écriture collective fraie son chemin. Il ne s’agit pas de l’écriture de tous, au travail, ensemble, sur un même texte. Il s’agit d’une écriture qui rend un « effet d’ensemble » par l’enchaînement de courts textes (des lettres), chacun restant très personnel. L’écriture atteint une portée collective par cet effet de prolongement, de rebond, d’entrée en dialogue, qui trame, raccorde, met en prise des écritures singulières qui ne cherchent pas nécessairement à se répondre.

3 Cette petite cordée d’écriture à propos de souvenirs de foot nous a fait expérimenter une « méthode » pour parvenir à écrire à plusieurs, en encordant les écritures personnelles, sans chercher à viser une écriture qui serait celle de tous.

4 Ce sont donc à la fois ces courts récits de foot que nous proposons à la lecture et cette « méthode » que nous invitons à découvrir.

5 Pascal NICOLAS-LE STRAT

6 Le premier message est donc adressé par Pascal le 2 janvier 2021. L’objet du message indique : « Bonne année à mes amis footeux…, et aussi aux autres ami·es ;-)) ».

7 Les auteur·es ont fait le choix de reproduire les correspondances dans leur forme originale : seules quelques « coquilles » ont été corrigées.

Pascal : le 2 janvier 2021 à 20 : 44

8 Une photo retrouvée.

9 Moi, le foot, c’est plutôt ça ;-))

Description de l'image par IA : Groupe d'hommes posant avec un ballon de football, certains debout, d'autres accroupis. Vêtus de tenues sportives, en extérieur.

10 Mon père, 4e à partir de la gauche, debout. Il a créé la société de foot de Viviers, où je suis né et où j’ai toujours ma maison de famille, en 60-61, avec plusieurs des personnes présentes sur cette photo. Il a joué jusqu’à 42 ans.

11 Toute mon enfance, j’ai passé mes dimanches sur les terrains de foot. Nous arrivions sur le terrain et, premier grand moment, ma mère guidait mon père pour l’endroit où il fallait qu’il gare la voiture car elle regardait le match assise dans la voiture tout en tricotant !

12 D’abord comme souvenir, une odeur, celle de la sueur et du dolpic dans les vestiaires. La communauté entre hommes dans les vestiaires, je ne connaîtrai pas par la suite car je me tiendrai très éloigné de toute préoccupation sportive et physique.

13 Et, puis, à la buvette du stade, l’achat d’un pschitt, avec un choix cornélien, orange ou citron (la consommation de masse n’était pas encore là). Je devais être vraiment très gamin, et j’avais du mal à prononcer, je tente quand même de commander mon pschitt… et tout le monde rigole au comptoir de la buvette. Souvenir cuisant.

14 Il n’y avait pas toujours des arbitres officiels. De temps en temps (rarement, heureusement !), mon père arbitrait. Et c’était terrible car il se faisait insulter tant et plus. Il avait la particularité de ne pas siffler les fautes et de laisser jouer, profondément dans son caractère. Et imperturbable sous les insultes.

15 Et puis des bagarres incroyables. Des matchs qui partaient en pugilat, avec les spectateurs, les femmes de joueurs… Et mon père qui ensuite tentait de calmer l’arbitre, voire de le protéger et qui se retrouvait le dimanche soir à la gendarmerie pour tenter d’enterrer tout ça.

16 Le foot quoi !

17 J’ai été licencié. J’ai dû faire trois ou quatre matchs officiels. En pupille ? En position d’arrière. Déjà je laissais les brillants s’agiter à l’avant ;-))

18 Et, grande surprise, quand je me lie avec Toni Negri vers 91, je découvre que l’on peut être un grand philosophe et aimer le foot. La différence organique entre les intellectuels français et italiens (je ne vois pas Deleuze avec un ballon de foot, mais je vois très bien Toni).

19 Je vous souhaite de belles et grandes choses pour l’année qui vient. Nos désirs, nos pensées, nos amours, nos amitiés, nos coopérations, nos corps, nos âmes, nos recherches, personne ne parviendra à les confiner.

20 Amicalement

21 Pascal

Martine : le 2 janvier 2021 à 21 : 19

22 Hello,

23 J’ai d’abord cru qu’on allait te voir en tenue sportive, Pascal. Vague regret : -)))

24 J’adore ces photos et leur contexte d’époque. Rien à voir avec les sportifs bariolés sponsorisés : -).

25 Et l’histoire est très chouette aussi : ça se fout sur la gueule, les dames tricotent mais peuvent aussi se jeter dans la mêlée…

26 J’imagine que ça ne s’appelait pas incivilité ou violence, en ces temps pas si lointains.

27 Je suis mise au défi de retrouver une photo de moi en footeuse, il y a quelques décennies.

28 Je m’étais un peu formée, enfant, avec mon frère et ses potes.

29 Un match féminin organisé par mon papa, qui animait lui aussi le club de foot local (masculin d’ordinaire).

30 Il me faudra aller fouiller dans la boîte à photo familiale conservée par ma sœur.

31 J’ai participé à d’autres parties mixtes officieuses, plus tard. J’aimais bien donner quelques coups en vache aux garçons pour équilibrer ma moindre force physique et capacité technique : -))).

32 Une autre version des questions « genrées »…

33 A vos histoires alors !!!

34 MB

Victor : le 3 janvier 2021 à 15 : 25

35 Merci beaucoup, Pascal et Martine, pour ces récits, images et odeurs qui parlent forcément à tous les amateurs de ballon rond, d’ici et d’ailleurs ! Ces anecdotes me renvoient à celles de mon enfance, en même temps qu’elles me donnent envie de les partager, motivé par les encouragements de Martine. Tout comme elles ravivent certaines de mes réflexions.

36 Ce sont les souvenirs de mes nombreuses années passées à jouer sur les terrains du complexe sportif du FC Carpentras. Dont le stade Honneur, celui des seniors, ses gigantesques tribunes qui m’impressionnaient tellement, et sa pelouse impeccable sur laquelle nous avions parfois le privilège de jouer. Là où, en finale du tournoi international organisé chaque année par le club, j’avais marqué le but égalisateur, devant une foule que j’imagine encore en délire et beaucoup plus fournie qu’elle ne l’était véritablement ! C’était contre Grasse, qui avait ouvert le score très tôt. Nous l’avions finalement emporté 4-1. Je devais avoir 8 ou 9 ans, à l’époque où, naïvement, je pensais encore avoir les pieds mais surtout les épaules pour, un jour, faire de ma passion un métier !

37 Quelque part, le football amateur n’a pas vraiment changé, toujours constitué de ses ambiances et rituels sympathiques, si l’on met de côté les bagarres et les passages à la gendarmerie ! De mon expérience actuelle à Lemasson, les arbitres ne sont peut-être pas plus nombreux qu’avant, mais sont tout de même un peu plus protégés.

38 Et paradoxalement, si le football amateur n’a pas vraiment changé, le football d’aujourd’hui, au sens large, n’est plus le même que celui d’hier. Comme celui de demain ne sera plus le même que celui d’aujourd’hui. À ce sujet, cela me fait penser que dans le football aussi, beaucoup d’initiatives ont été et continuent d’être pensées en commun, surtout par les supporters, ceux qui prennent part à la vie de leur club. Ils doivent aujourd’hui se battre pour défendre leur vision du football, et tendent à être délaissés par les instances dirigeantes. Quant à elles, bien souvent, tournées vers de nouveaux consommateurs, souvent au détriment des fidèles qui se rendent au stade. En ces temps difficiles, les matches ont d’ailleurs repris sans eux…

39 Pour ceux qui le souhaitent (et qui ont le temps), je vous invite à lire les travaux de Nicolas Hourcade ou encore Ludovic Lestrelin, qui décrivent mieux que moi toutes les dynamiques collectives qui peuvent exister, notamment au sein du mouvement ultra (différent des hooligans !). Tout comme vous pouvez aussi vous renseigner sur l’histoire du Football Club United of Manchester, qui m’avait marqué !

40 Bref, je m’arrête ici pour ce mail qui vient surtout vous souhaiter une belle année à tous. Courage et force à tous, il me tarde de me nourrir à nouveau de vos échanges, ainsi que d’y participer !

41 Victor

Martine : le 4 janvier 2021 à 16 : 32

42 Merci Victor,

43 Les histoires appellent les histoires…

44 De là à ce que Pascal lance l’idée d’un article collectif : -)…

45 À bientôt

46 MB

Régis : le 4 janvier 2021 à 22 : 07

47 Bonsoir,

48 C’est drôle, Martine, quand on a reçu le récit de Victor, je me suis fait la même réflexion : “si ça continue ça va faire un article…” ;)

49 Déjà l’histoire de Pascal, comme pour Martine et Victor apparemment, a immédiatement fait venir des images de mon foot à moi. Et oui, moi aussi. Trois ans. Ça me paraît infiniment long quand je vois mon inaptitude à jouer au foot. En même temps j’ai fait cinq ans d’allemand et je ne sais pas aligner trois mots. Finalement, à mieux y réfléchir, je sais quand même peut-être mieux jouer au foot que parler allemand. C’est dire. J’étais arrière, comme Pascal, numéro 4. Je me souviens que j’aimais bien le numéro. Par contre j’avais une totale appréhension du ballon et mon espoir le plus profond était qu’il se tienne le plus loin possible de moi, du coup je partageais avec mes coéquipiers la joie de nous voir gagner. J’entends encore l’entraîneur crier de loin : “Régis, arrête de ramasser les pâquerettes !” Je pense quand même que c’était une image un peu caricaturale qu’il utilisait pour me secouer, je ne me souviens pas avoir, réellement, cueilli des pâquerettes.

50 Mais, il est vrai que je me souviens très bien d’un match pendant lequel j’avais sympathisé avec un avant-centre de l’autre équipe qui avait Canal + – j’étais passionné de cinéma et Canal venait de sortir, mais pas chez moi – et nous avions beaucoup discuté des derniers films qu’il avait pu voir.

51 L’autre image que vos histoires de foot ont fait venir, c’est aussi celle de mon père, mais pas sur le stade, devant la télé. Les soirs de foot, le vrai spectacle c’était lui en train de regarder le match. Être à ce point emporté, vivre les actions en se levant, criant, a toujours été un mystère, un moment d’étonnement très drôle, à partager avec lui.

52 Voilà pour mes brèves de foot.

53 La bonne année à vous ! en espérant que nos prochains rendez-vous tiendront !!!!

54 Régis

Martine : le 5 janvier 2021 à 17 : 40

55 Très jolie histoire aussi, Régis.

56 J’aime beaucoup celle des pâquerettes : -).

57 Et l’enchaînement continue parce que l’image de ton père devant la télé me rappelle le mien.

58 Il se racontait dans la famille qu’en regardant un match avec des amis, à l’époque où il n’y avait pas de télé dans toutes les maisons, il s’était levé en hurlant et il avait cassé sa chaise en retombant brutalement dessus.

59 On verra si ça finit en article ou non : -))

60 MB

Louis : le 6 janvier 2021 à 15 : 19

61 Bonjour,

62 Puisqu’on ne s’envoie apparemment plus de vœux de bonne année mais des histoires de football pour 2021, je vous transmets un bout de la mienne : ).

63 Mes souvenirs de foot, c’est avant tout des souvenirs de quartiers, de terrains, de bandes… Mon premier moment c’était en primaire au square de la Fontaine-à-Mulard. Le square séparait ma rue de la cité de la Brillat, un coin assez historique de la géographie prioritaire de Paris. C’est ici que j’ai rencontré certains amis avec qui je joue encore aujourd’hui au foot, vingt-cinq ans plus tard, dans une ligue auto-arbitrée.

64 Le square n’avait pas de terrain de foot à proprement parler, les rangées d’arbres qui se faisaient face délimitaient l’espace de jeu et les buts. Le sol était en sable très fin et poussiéreux avec de gros cailloux qui pouvaient laisser de belles traces sur les genoux quand nous tombions. Aujourd’hui, le square a bien changé. Le budget participatif de Paris a financé un projet de fleurissement du lieu qui, d’extérieur, devait paraître bien pauvre et délaissé, rendant ainsi notre terrain de foot improvisé définitivement inaccessible. Comme le terrain de foot n’était visible que depuis nos regards, ils n’ont pas dû se rendre compte qu’ils l’avaient démoli.

65 Arrivés au collège nous avions, de toute façon, déjà migré vers un autre terrain. Dans un élan d’inspiration nous avions surnommé ce nouveau terrain : « le terrain » et tout le monde savait de quel terrain on parlait quand on disait : « rendez-vous au terrain » ! Il s’agissait d’une sorte de petit city-stade en béton, avec un grand banc en brique qui faisait tout le tour. Entre mes onze et mes quinze ans c’est probablement l’un des lieux où j’ai passé le plus de temps. Nous y étions tous les week-ends et tous les jours de la semaine, dès que nos cours se terminaient, parfois même avant. Les premiers arrivés faisaient des « soixantes » ou des « goal à goal » en attendant que nous soyons au moins dix pour commencer un match. Après une heure de jeu, le terrain était généralement rempli de plusieurs équipes de cinq, auto-constituées par ordre d’arrivée, et nous devions alors organiser un tournoi. Quand nous voulions mettre de l’enjeu et de l’intensité dans un match nous mettions en jeu une canette de Real Cola pour l’équipe gagnante. La canette de soda leader price coûtait 15 centimes au Franprix du quartier, les vainqueurs se partageait la boisson en 5 gorgées équitables !

66 Un jour le terrain a été condamné pour travaux. Nous n’avions pas reçu de pré-avis d’expulsion, ils n’avaient probablement pas dû remarquer que nous étions les usagers exclusifs du lieu, et qu’à ce titre, notre avis aurait pu compter. Ils l’ont détruit pour en construire un aux « normes », avec grillage, revêtement et dimensions standards. Nous n’avons plus jamais remis les pieds au « terrain », d’ailleurs ce n’était plus « le terrain » c’était un terrain, si un autre groupe voulait y mettre des guillemets qu’il le fasse, nous, nous avions déjà migré vers un autre terrain…

67 Ces premiers moments de foot, d’occupations collectives de lieux, d’autogestion du temps par une communauté de pratiques, de gratuité (sauf quand nous mettions en jeu des canettes), ont durablement marqué mes rapports à la ville et aux quartiers populaires.

68 Une bonne année à tous !

69 À bientôt

70 Louis

Arsène : le 8 janvier 2021 à 11 : 19

71 Hello les amis footeux !

72 (C’est drôle que j’utilise ce terme alors qu’adolescent, je l’ai toujours détesté. Je trouvais qu’il ne mettait pas assez en avant le caractère sérieux de l’affaire. Pire, footeux pour moi c’était un peu comme clown, le terme faisait offense à ma pratique. Heureusement depuis j’ai soigné (un peu) mes névroses)

73 Quel plaisir de vous lire, et forcément les souvenirs remontent à la surface pour moi aussi. Alors j’en partage quelques-uns !

74 Le foot chez moi c’était d’abord voir ma mère batailler. Batailler pour m’inscrire en sports études à 11 ans au collège Pierre Moreto de Thuir, près de Perpignan. Ils ne voulaient pas m’inscrire parce que je ne faisais pas (encore) de foot en club. D’autres pourtant étaient dans mon cas, ce qui fut dur à accepter pour elle. J’ai quand même pu passer des tests de sélection, tests que j’ai réussis pour moi, mais surtout pour nous. Je me souviens que pour me préparer aux tests je jouais seul sur la grande place de la mairie, la place de la république de mémoire.

75 Jouer n’est pas le mot qui convient, non je m’entraînais sur la place de la mairie. Jongle pied droit, pied gauche. Têtes. En faire le plus possible. Conduite de balle (slalom), pied droit, pied gauche, entre les poteaux qui délimitaient l’espace piéton (on appelait ça les bites). Seul jusque tard, et ma mère qui me guettait par la fenêtre. Je me souviens l’avoir vue batailler pour m’emmener au foot au milieu de tous ces hommes, avec lesquels elle n’avait aucune proximité nous qui n’étions sur le territoire français que depuis peu. Elle n’était pas à la buvette. Elle tenait à prendre sa voiture et être là, malgré sa conduite disons… approximative. Cette conduite qui nous faisait partir souvent très, très, très tôt pour arriver à l’heure du rdv pour le match à l’extérieur. Elle était juste là, sur les gradins ou dans la voiture à me regarder, uniquement moi (ma petite sœur jamais très loin). Elle ne regardait pas le jeu, elle me regardait moi. Je crois que – de son propre aveu – elle ne connaissait pas très bien les règles. Par contre elle était capable de dire avec fermeté et assurance si j’avais fait un bon match. Ce qui me frustrait “maman, tu ne sais même pas ce que c’est un hors-jeu comment peux-tu me dire que j’ai fait un mauvais match ?” Pourtant elle savait. Si les hommes de la buvette parlaient de moi, nous souriaient en partant du stade, c’est que j’avais fait un bon match.

76 Le foot pour ma mère et comme dans beaucoup de familles, c’était quelque chose de sérieux. Clairement une porte de sortie. Je n’allais pas vraiment au foot pour m’amuser, bien que j’y aie pris du plaisir évidemment. Mais dans mes jeunes années, j’allais au foot pour y réussir. C’est un peu cliché ? C’était pourtant énoncé clairement, et c’est comme ça que nous le percevions. D’ailleurs une fois les espoirs de nous voir réussir éteints (mon grand frère a tutoyé le haut niveau un temps) elle n’a plus parlé de foot.

77 Maintenant on s’en amuse.

78 Belle année à tous et au plaisir de vous revoir bientôt

79 Arsène

Sébastien : le 6 avril 2021 à 11 : 11

80 Bonjour à vous,

81 Je ne réagis que maintenant.

82 J’ai tardé à prendre la parole, par impression de n’avoir rien à dire, d’être dans un échange dans lequel je me sens à côté ; je n’ai pas d’affection particulière pour ce sport, ni de souvenirs auxquels je tienne particulièrement en lien avec le ballon rond. Du foot, j’ai surtout une rencontre manquée à raconter, en trois souvenirs principaux. Tout d’abord, il y a les matchs en 1 contre 1 ou 2 contre 2 (un peu plus lorsqu’il y avait des invités) avec mes voisins. Je n’ai jamais bien joué, mon voisin, du haut de ses 8 à 12 ans savait faire preuve d’une grande pédagogie, patience et adaptabilité à mon bas niveau et celui de ma sœur. Pourtant, on jouait souvent. Je ne sais pas comment il réussissait à apprécier. Ensuite vient le souvenir de vacances chez mon meilleur ami, amateur de foot avec son frère. Et ce dernier, l’aîné, un vrai tyran par moment, qui nous obligeait à venir jouer avec lui sur le terrain du quartier alors qu’on avait d’autres projets. Ça doit être lié à ma timidité et au fait que je n’ai jamais été à l’aise avec la virilité sportive (bien que je découvre que vous l’êtes et que ça ne m’a jamais dérangé !). Pour terminer, une année, je me suis inscrit au club de foot pour l’entraînement du samedi matin. Après 2 séances, l’entraînement est passé l’après-midi pour arranger une des familles probablement importantes du club. De mon côté, j’avais une activité à mon église, plus importante que le foot. Donc, j’ai arrêté. Tout ça pour une famille ! Quelques années après, le père, dentiste, est devenu maire. Un notable peut-être ?

83 Mais… J’ai pris grand plaisir à vous lire. Chaque message me faisait voyager un peu. J’ai imaginé Louis avec son terrain cabossé, la mère d’Arsène et la place d’un village proche de Perpignan, le père de Pascal à la gendarmerie. Chacun portait un petit univers, un petit acteur-réseau-foot qui contribue à faire LE foot. Et ça, j’ai trouvé que ça faisait recherche. J’ai trouvé dingue de voir comment à partir de quelques anecdotes on voyage à travers un monde social.

84 Dans le fond, si j’écris, ce n’est pas pour partager ces souvenirs de non-foot, c’est plutôt motivé par ce que j’entraperçois dans la dynamique de vos échanges et dans ce qu’ils stimulent chez moi. Dans la succession de mails que l’on pourrait voir comme une simple correspondance se trouve à mon avis une méthode implicite drôlement intéressante sur un plan politique. Personne n’a vraiment répondu à personne, soit au sens de commenter en surplomb l’histoire de l’autre comme s’il y avait une vérité supérieure à tirer des expériences de chacun, soit au sens de mettre un terme à la tension narrative engagée. Plutôt, chacun a répondu à partir de ce que suscitaient en lui les histoires précédentes et en jouant franc-jeu sur ce plan. Pas de réponse terme à terme, pas de clôture, aucun recouvrement d’un autre récit par le sien.

85 Cette « méthode » de correspondance, je l’ai remarquée dans mes échanges avec Pascal. Je crois qu’on s’est très rarement répondu l’un à l’autre au sens d’apporter une réponse définitive à une question posée. On l’a bien sûr fait un peu sur des questions de scolarité liées au master, puis à la thèse dans une logique informationnelle. Mais la part la plus importante de nos échanges (et ils sont sacrément conséquents) a été de répondre en échos personnels, d’explorer, à partir du récit de l’autre, une portion de son expérience. Si je dois utiliser des métaphores, je dirais que « répondre terme à terme » revient à accueillir quelqu’un à un guichet, prendre sa question, lui donner les réponses fixées par l’institution et passer au suivant. Mais ici, notre échange s’apparente plutôt à une promenade amicale au cours de laquelle a lieu une longue discussion qui suit les rebonds des propos de chacun, les réminiscences suscitées, et surtout implique chacun à partir de son vécu et non de son statut, dans une forme égalitaire de l’échange où ce qui compte est l’implication et non la subordination.

86 Sébastien


Date de mise en ligne : 12/10/2022

https://doi.org/10.3917/agen.007.0182