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Article de revue

Entre libre arbitre et déterminisme de classe

Le combat d’une vie

Pages 12 à 18

Citer cet article


  • Traoré, A.
(2022). Entre libre arbitre et déterminisme de classe Le combat d’une vie. Agencements, 7(1), 12-18. https://doi.org/10.3917/agen.007.0012.

  • Traoré, Ahmed.
« Entre libre arbitre et déterminisme de classe : Le combat d’une vie ». Agencements, 2022/1 N° 7, 2022. p.12-18. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-agencements-2022-1-page-12?lang=fr.

  • TRAORÉ, Ahmed,
2022. Entre libre arbitre et déterminisme de classe Le combat d’une vie. Agencements, 2022/1 N° 7, p.12-18. DOI : 10.3917/agen.007.0012. URL : https://shs.cairn.info/revue-agencements-2022-1-page-12?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/agen.007.0012


Environnement social – La cage

1 La zone c’est ce que certains appellent la cité, d’autres diront la banlieue, d’autres encore le quartier, moi je l’appelle la cage : celle qui nous conditionne dans un déterminisme de classe ; celle qui nous pousse à la reproduction sociale ; celle qui perpétue et renforce les inégalités sociales du seul fait de la concentration spatiale des difficultés. La cage qui marque une distinction, à tort ou raison, entre notre monde et « le leur ».

2 Mon positionnement par rapport à cet environnement est assez ambivalent. La cage, c’est un univers multiculturel relativement mixte où généralement tout le monde connaît tout le monde ; c’est un foyer au sens large du terme qui inclut voisins, proches, amis, familles… On s’y attache facilement et durablement. Elle constitue un point d’ancrage essentiel à mon identité et à la personne que je suis aujourd’hui mais, dans un même temps, elle est aussi un lieu d’enfermement qui limite les possibilités d’ascension sociale. Car vivre en cité, c’est aussi devoir vivre avec les a priori de ceux qui n’y vivent pas.

3 Étant plus jeune, je n’accordais pas réellement d’importance au fait d’être issu d’un quartier populaire. À vrai dire, j’en avais conscience à certains niveaux (par le type de logement dans lequel je résidais ; par le constat d’appartenir à une population de la même catégorie sociale ; par les activités professionnelles des personnes qui habitaient dans le quartier, etc.). Cependant, ce n’est que très tardivement que je me suis rendu compte qu’il existait également un déterminisme de classe inhérent à ma condition sociale.

4 En effet, c’est tout au long de ma scolarité, et par l’intermédiaire de divers médias, que j’ai commencé à mieux saisir l’hétérogénéité des milieux sociaux et la façon dont ces derniers redéfinissaient notre statut social. Cela m’est apparu de façon beaucoup plus manifeste lors par exemple de sorties culturelles au collège et au lycée, quand les professeurs attendaient de nous un comportement irréprochable, d’abord par rapport à la réputation de l’établissement et ensuite par respect des règles de bienséance en public. Plus tard, j’ai compris que cette injonction était implicitement formulée en raison de notre contexte résidentiel, et à l’image négative souvent associée aux jeunes issus de milieux défavorisés.

5 L’exigence d’un comportement irréprochable lors de sorties scolaires est tout aussi vraie pour des élèves issus de milieux favorisés : on leur inculque des codes de conduites, des manières d’être et de se comporter, afin qu’ils puissent propager l’image de leur établissement et y être associés. En ce qui concerne les collèges et lycées de ZEP, la finalité est différente : on attend une attitude exemplaire des élèves, car il y a nécessité d’éviter de dégrader une réputation déjà bien ternie par les médias.

Des méthodes de travail pour quels résultats ?

6 Ainsi, à savoir si mon environnement aura été bénéfique à mon parcours scolaire, je répondrais que non. Par expérience, j’ai eu très peu d’occasions de rencontrer des professeurs qui étaient investis dans leur travail auprès des élèves. Et pour cause, en s’accrochant à l’image d’un quartier défini par les médias comme étant « sensible », ces professeurs – n’ayant généralement jamais choisi d’enseigner dans ces quartiers – pensent adapter de la meilleure des façons leurs méthodes de travail face à nous, « élèves issus de quartiers populaires ».

7 Alors qu’en vérité, ces méthodes de travail se traduisent le plus souvent par des écarts verbaux et comportementaux inappropriés, accompagnés d’un recours systématique à la sanction, au regard des élèves qu’ils perçoivent comme « insolents ». Insolence dont l’origine sera toujours rapportée au contexte résidentiel et jamais aux méthodes de ces professeurs.

8 Je me souviens encore de certains d’entre eux qui se permettaient d’employer à notre égard des vulgarités tout en nous les interdisant ; ou qui allaient jusqu’à nous ridiculiser, voire nous rabaisser, en nous confrontant à nos échecs d’apprentissages… Sur l’instant, c’était une situation que je trouvais plutôt amusante, tout au plus gênante par moments, mais avec du recul je me suis alors questionné sur l’attitude de ces professeurs : avaient-ils réellement besoin de se comporter ainsi pour assoir leur autorité sur nous ? Se seraient-ils permis de tels écarts dans un quartier de riches bourgeois ?

9 En définitive, notre environnement social est assez similaire à une étiquette placée sur notre front dont on ne peut jamais totalement se défaire ; il nous suit, nous fabrique, nous conditionne, nous conforme dans notre façon d’aborder telle situation dans tel contexte… Et si pour la plupart, ces professeurs avaient été issus de quartiers populaires, cela aurait-il changé quelque chose à leurs méthodes de travail avec nous ? Nous auraient-ils poussés à la réussite ? Nous auraient-ils aidés à devenir de meilleurs élèves ?

La volonté de réussir

10 Personne ne le sait. Néanmoins, c’est à cet instant que tout prend sens pour moi ; lorsque je me souviens de ma volonté première qui est celle de réussir, de prouver que cela est possible même en venant d’une cité, même en ayant des parents immigrés, même en étant noir. C’est aussi à cet instant que je me souviens du devoir que j’ai envers ces jeunes qui ont été stigmatisés comme je l’ai été ; que j’ai un message à leur transmettre : celui qui dit que la réussite dépend avant tout des moyens que l’on se donne pour l’atteindre. Il n’est pas question d’attendre les opportunités, mais de les provoquer.

11 Pour autant, bien que l’argent ait toujours été le moteur de ce qui constitue nos sociétés, je n’assimile pas la réussite à la finalité d’un travail, ou au statut économique qu’une personne peut avoir. Certains voient l’argent comme étant une priorité absolue, un but à atteindre, une raison de se battre, d’avancer, de vivre, d’exister… En ce qui me concerne, je préfère voir l’argent comme un besoin nécessaire ; nécessaire à ma condition de vie ; nécessaire à ma subsistance ; nécessaire à la contribution que je peux apporter en aidant mon entourage – ou en aidant tout simplement. Réussir pour moi, dans les études comme dans la vie, c’est voir ce pour quoi on s’est investi se transformer en quelque chose qui va bien au-delà de sa personne, en quelque chose qui nous dépasse, qui nous rend à la fois fier et utile.

12 Cette envie de réussir, nous l’avons tous à différents degrés. La mienne s’est construite en parallèle de mon parcours scolaire : j’ai compris, de par mon expérience du système scolaire, que l’école était loin d’être un lieu favorable à l’égalité des chances ; que son idéologie méritocratique n’avait rien de concret, si ce n’était la reproduction d’inégalités scolaires – qui elles-mêmes étaient amenées à devenir les inégalités économiques et sociales de demain. À partir de cette prise de conscience, j’ai fini par me poser les bonnes questions qui ont renforcé mon refus de donner raison à ceux qui s’imaginaient que faire partie d’une minorité signifiait forcément finir au plus bas de l’échelle sociale : j’ai décidé de rompre avec ce déterminisme de classe. J’ai réussi à transformer ma colère et ma frustration en détermination, en « rage » et, grâce à quelques rencontres, j’ai appris à en tirer profit pour l’orienter intelligemment, c’est-à-dire vers la conquête de diplômes et d’un capital culturel solide.

Les diplômes comme clé d’ascension sociale

13 Pour un élève issu de classe supérieure, l’obtention du bac n’a sûrement pas autant de valeur et d’importance qu’elle en a eu pour moi, et pour cause, ses chances de réussite sociale ne dépendent pas nécessairement de ce diplôme. En revanche, pour moi qui proviens d’un milieu défavorisé, il représentait beaucoup ; suffisamment pour me donner le courage de continuer. De ce fait, avoir obtenu mon baccalauréat et être entré à l’université dans une licence répondant à mes projets d’avenir, aura très certainement été l’une de mes plus grandes victoires à ce jour. Je savais que l’obtention du bac n’était qu’une étape avant la suite, mais cela n’enlevait rien au sentiment de satisfaction que j’éprouvais : j’avais réussi là où beaucoup pensaient que j’échouerais, et je partais cette fois avec la conviction d’être bien plus qu’un simple chiffre statistique démontrant l’insuccès d’une poursuite d’études dans le supérieur.

14 Dans un pays comme la France où le culte de l’excellence passe par les diplômes et le niveau d’études, beaucoup d’anciens camarades ont arrêté l’école pour diverses raisons ; certains s’étant mis à travailler – dans le légal comme l’illégal – d’autres demeurant toujours sans activité… Je ne les juge pas dans leurs choix de vie, car j’estime qu’ils ne sont que les victimes d’une stratification sociale, injuste et inégalitaire en considération des chances qu’elle donne à chacun. Toutefois, en observant leur trajectoire, je me dis que j’aurais aussi bien pu être à leur place ; sans diplôme, enchaînant les emplois précaires, reproduisant le schéma d’une classe sociale considérée comme inférieure… J’aurais aussi bien pu me complaire dans cette inertie sociale et ne jamais voir plus loin que ce qui s’était présenté à moi. Et pourtant, je suis allé au-delà.

15 Je me demande alors ce qui a bien pu les empêcher d’en faire autant. Il est évident que nous ne partons pas tous avec les mêmes chances, mais ce constat doit-il être une fatalité justifiant le renoncement à nos objectifs, à nos ambitions, à nos rêves, quels qu’ils puissent être ?

Dynamiques de réussite

16 Accumulant les facteurs péjoratifs (issu de l’immigration, famille très modeste, habitant dans un quartier « sensible », etc.) rien ne me prédisposait à poursuivre des études supérieures, bien au contraire. Cependant, l’introspection destinée à la compréhension de cette trajectoire me laisse penser que quatre facteurs ont malgré tout permis cela :

17 Le premier est ma famille, et plus particulièrement mon grand frère connu dans tout le quartier. Du fait de sa notoriété et de la crainte qu’il inspirait parmi ceux « tenant les murs » de la cité, mon grand frère m’aura tacitement tenu éloigné de « l’économie parallèle » et de ses influences. Ainsi, m’impliquer dans le trafic de drogue ne s’est jamais présenté à moi comme une alternative envisageable – ce qui d’une certaine façon aura favorisé mon rapport à l’école et à l’enseignement.

18 Le second est intrinsèque à ma personnalité, il s’agit de mon caractère solitaire qui, lui, m’a tenu à distance des rixes entre bandes et autres histoires de clans. Ce caractère solitaire s’est plus exactement construit du fait qu’étant plus jeune, à un âge où les fréquentations constituent un point d’ancrage essentiel à la quête identitaire, je n’ai en effet jamais eu le sentiment d’appartenir à un groupe – d’être inclus dans un groupe.

19 Le troisième facteur se résume aux rencontres et aux discussions que j’ai eues avec des individus issus de milieux sociaux différents du mien. Ces interactions m’ont permis de développer de nouveaux comportements, contribuant à l’incorporation – ou inversement au rejet – de conduites socialement valorisées par les classes dominantes.

20 Le dernier étant quant à lui ma prise de conscience, sous l’influence médiatique, du rôle déterminant de l’école dans ma trajectoire sociale. Les médias ont effectivement été pour moi un moyen non négligeable d’acquérir de nouveaux savoirs. Leur action de socialisation sur ma personne m’a permis de m’émanciper intellectuellement, d’avoir un esprit critique, une vision du monde indépendante de mon milieu social et de toutes autres instances de socialisation dont j’ai été sujet. C’est ce qui m’aura permis très tôt de remettre en question mon environnement social, et de prendre en considération le fait qu’il puisse exister des réalités différentes de la mienne.

Rompre avec le déterminisme social

21 Le fait est que nous n’avons pas tous le même vécu, nous ne vivons pas tous dans les mêmes conditions, en conséquence, nous ne grandissons pas tous de la même façon. De ce constat, il est important d’accepter que nos possibilités d’action sur une situation ne dépendent pas toujours de nous. Sortir d’un déterminisme de classe n’a rien d’évident, et il ne suffit pas toujours de vouloir pour pouvoir.

22 Toutefois, la volonté que l’on exprime en vue d’accomplir un objectif doit être un moteur de persévérance et de courage, car c’est cette volonté qui nous amène à investir tous les moyens nécessaires à notre réussite ; c’est elle qui réévalue totalement notre perception des choses, non plus sous le prisme de l’incapacité, mais sous celui de la possibilité d’y arriver. C’est un combat perpétuel contre soi-même dont il s’agit. Ce combat, nous seuls pouvons le mener, dans les choix que nous faisons, dans les décisions que nous prenons… Et la seule arme dont nous disposons est l’introspection, la remise en question.

23 Sortir d’un déterminisme de classe c’est finalement rompre avec les lois implicites de son univers social ; c’est concrétiser ses espérances, libérer son potentiel, entreprendre sa vie plutôt que d’en être spectateur. Sortir d’un déterminisme de classe c’est s’autoriser le champ des possibles ; parce que l’on aura pris le temps de se connaître, de s’écouter, d’apprendre de ses forces comme de ses faiblesses, et en conséquence de se savoir capable. Capable de réussir là où on pensait nous voir échouer.


Date de mise en ligne : 12/10/2022

https://doi.org/10.3917/agen.007.0012