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Article de revue

Du témoignage au militantisme chez les premiers concernés

Récit d’une expérience à ATD Quart Monde

Pages 79 à 96

Citer cet article


  • Brand’honneur, C.
(2021). Du témoignage au militantisme chez les premiers concernés Récit d’une expérience à ATD Quart Monde. Agencements, 6(1), 79-96. https://doi.org/10.3917/agen.006.0081.

  • Brand’honneur, Chloë.
« Du témoignage au militantisme chez les premiers concernés : Récit d’une expérience à ATD Quart Monde ». Agencements, 2021/1 N° 6, 2021. p.79-96. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-agencements-2021-1-page-79?lang=fr.

  • BRAND’HONNEUR, Chloë,
2021. Du témoignage au militantisme chez les premiers concernés Récit d’une expérience à ATD Quart Monde. Agencements, 2021/1 N° 6, p.79-96. DOI : 10.3917/agen.006.0081. URL : https://shs.cairn.info/revue-agencements-2021-1-page-79?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/agen.006.0081


Notes

  • [1]
    La minorité n’est pas entendue sous le prisme de la minorité numérique mais au sens sociologique. En effet, le terme minorité désigne ici les groupes sociaux étant empêchés de participer à la vie politique au même titre qu’un citoyen « lambda » du fait justement de leur appartenance à un groupe.
  • [2]
    Le photo-langage est un outil se basant sur l’utilisation de photographies permettant de faciliter la parole. Il s’agit donc de proposer aux participants d’une réflexion collective un certain nombre de photographies que ces derniers observent puis choisissent. La consigne donnée par l’animateur peut être plus ou moins souple : soit il n’y a tout simplement pas de consigne hormis le choix, soit il y a possibilité d’orienter. Par la suite, les différents participants expriment les raisons de leur sélection de photographies et un échange s’ensuit.

1 Je vous propose ici de relater mon expérience de stage à ATD Quart Monde Rennes [Mouvement de lutte contre la pauvreté] vécue à l’occasion du Master 2 Intervention sociale de Montpellier. Cette formation porte une réflexion critique du travail social et propose des perspectives de transformation sociale en faveur de plus de justice sociale. Cette approche constructive et politique qui vise à repolitiser le travail du social m’a animée tout au long de mon année universitaire et continue de le faire aujourd’hui encore. Dans le cadre de mes études, j’avais déjà réalisé un mémoire de recherche mais je souhaitais expérimenter la rédaction d’un article, bien que cela soit une première pour moi ! Je trouve qu’un article est plus stimulant à plus d’un titre notamment de par son format synthétique et moins académique, il est plus accessible qu’un mémoire universitaire. Un tel support est plus aisé à partager et une de mes volontés premières est d’échanger avec d’autres nos expérimentations vécues dans les pratiques renouvelées du social. Je suis consciente de n’en être qu’à mes débuts mais étant portée par cette dynamique de transformation sociale, je suis convaincue qu’il convient de mettre en avant des processus d’empowerment à la fois individuels et collectifs ainsi que de montrer comment nous pouvons soutenir l’émergence de voix et adopter différentes postures de facilitation. C’est en expérimentant collectivement, bien souvent à tâtons, que nous avancerons peu à peu.

2 Je vais ainsi partir de mon cheminement lors de ce stage en illustrant à travers divers exemples emblématiques. Ma mission de stage porte sur l’enjeu de la mobilisation et de la place des premiers concernés par la précarité. Cette démarche coconstruite avec deux bénévoles part du constat suivant : les premiers concernés sont de moins en moins nombreux à l’antenne locale de Rennes et il y a peu de renouvellement. Ainsi, mon travail s’axe autour de la dynamique collective locale du mouvement et de la mobilisation des personnes en situation de précarité. La commande reste assez floue et me laisse ainsi une grande liberté de choix quant aux modalités et postures adoptées. Très rapidement, ma volonté affichée est claire : je souhaite rompre avec la recherche classique et m’orienter vers une recherche-action afin de réfléchir collectivement avec les personnes de l’antenne locale souhaitant y participer. Ma réflexion va notamment porter sur la question de la participation et ce qu’elle sous-tend. En effet, il existe plusieurs manières de concevoir la participation et c’est ce à quoi j’ai été confrontée. Le nœud principal soulevé est la tension entre, d’une part, une participation entendue sous la forme d’un témoignage du vécu des premiers concernés telle que portée par ATD Quart Monde et, d’autre part, une expérimentation vers une participation qui se veut plus radicale, transformatrice et politique.

ATD Quart Monde Rennes, quand l’expérience et le témoignage de la précarité tiennent lieu d’identité militante

3 Depuis longtemps déjà je m’intéresse aux mouvements, associations, collectifs, etc., porteurs de changements et de transformations sociales. C’est pourquoi lors de ma recherche d’un stage en Master 2 Développement et Intervention sociale à Montpellier, je me suis mise en quête d’un lieu travaillant à un tel objectif. La lutte contre les injustices a toujours été un sujet m’animant ; ainsi l’engagement contre la précarité de ATD Quart Monde a naturellement suscité un vif intérêt chez moi.

4 Introduite tout d’abord auprès de la responsable régionale Bretagne, on me présente brièvement alors les grandes lignes et le fonctionnement de cette association. Elle a pris naissance au sein des bidonvilles de Noisy-le-Grand dans les années 1950 sous l’impulsion d’un prêtre, Joseph Wresinski, qui reste encore aujourd’hui la figure emblématique de ce mouvement. Son expérience personnelle de la « misère » dans sa jeunesse continue de structurer des orientations du mouvement. Celui-ci est donc créé par une personne concernée directement par la lutte sociale et économique. La place des premiers concernés y est ainsi primordiale dès le début et une des volontés affichées est de s’appuyer sur ces derniers. Ce positionnement est assez atypique pour l’époque et se distingue alors des associations caritatives.

5 Je me souviens encore de cette première rencontre organisée avec certains membres du mouvement. Cela m’a particulièrement marquée car pour la première fois j’ai entendu le terme militant dans un sens très spécifique. Je me considérais à ce moment comme militante du fait de mon engagement auprès de certaines causes et de mon envie de lutter contre les injustices. Cependant, lors de cette réunion, je n’ai pas pu me désigner comme telle. En effet, dans ce mouvement, seuls les premiers concernés par la précarité sont appelés militants, étant considérés comme le « cœur et au cœur du combat » pour combattre les injustices sociales qu’ils vivent. Ainsi, lors de la présentation de mon parcours, dans laquelle je me qualifiais de « militante », un militant d’ATD m’arrêta net en me disant qu’ici je ne pourrai pas me positionner ainsi.

6 Le militantisme à ATD se traduit par une place très importante laissée au témoignage des premiers concernés par la pauvreté. L’idée étant de ne pas parler à leur place et de reconnaître une expertise du vécu. Pour illustrer cette pratique, il me semble intéressant de parler des « Universités Populaires » dans le mouvement. En effet, ces dernières consistent à donner avant tout la parole aux premiers concernés et permettent un échange avec d’autres. À Rennes, tous les mois, sont ainsi organisées des discussions qui prennent appui sur des groupes de pairs constitués.

7 Ils reflètent les différents engagements présents à ATD et regroupés sous les appellations suivantes : les militants, les alliés et les volontaires permanents. Mais que représente ce triptyque de personnes ? Les militants constituent a priori le groupe central du mouvement, tout à la fois modalité (le témoignage des premiers concernés) et visée de la lutte (faire reconnaître leurs capacités à énoncer des solutions ancrées dans leur connaissance des réalités). Les alliés, appellation plus classique et commune à d’autres associations, viennent soutenir le mouvement bénévolement ; ils adhèrent à ces objectifs mais ne sont pas concernés directement par la précarité. Au sein de ce mouvement, il n’y a pas vraiment de salariés mais des volontaires permanents qui sont des membres engagés à plein temps, logés et indemnisés par ATD Quart Monde. Ces derniers sont missionnés sur des projets portés par le mouvement et se positionnent généralement au plus près des premiers concernés. Ces catégories datent de Joseph Wresinsky et sont parfois sujettes à polémique. En effet, les liens entre les groupes paraissent parfois artificiellement étanches et les militants n’accèdent pas ou très peu au volontariat permanent. De plus, au sein des premiers concernés, certains s’identifient clairement au terme de militant tandis que d’autres ne s’y retrouvent pas et y voient de nouvelles frontières…

8 L’objectif du mouvement est clairement indiqué : éradiquer la pauvreté dans le monde. Mais qu’entend ATD par pauvreté ? C’est ce que je suis allée interroger dès les premiers jours de mon stage. Une discussion avec une volontaire permanente à ce sujet m’a permis de mieux comprendre leur définition. Nous échangions sur la place des groupes minoritaires [1] au sein des quartiers populaires. Pour illustrer mes propos, nous pouvons prendre l’exemple des personnes ayant eu des parcours migratoires récents ou de seconde génération et qui sont fréquemment à la croisée des discriminations du fait de leur précarité mais aussi de leur origine. Ayant tout juste eu un cours sur la place de ces derniers, les discriminations qu’ils subissaient et la précarité qui les concernait, j’ai questionné une volontaire sur la position du mouvement à ce sujet. La réponse fut claire, les groupes minorisés et/ou racisés n’étaient pas leur priorité, en effet, le mouvement s’intéresse avant tout à la pauvreté sous le prisme de la reproduction sociale, autrement dit, comme un héritage familial. Ainsi, selon ces derniers, les personnes ayant eu des parcours migratoires auraient eu les moyens de venir en France et ne correspondraient pas à l’idée de pauvreté reproductible.

9 Cette définition restrictive de la pauvreté qui de fait exclut une bonne partie des classes populaires issues de l’immigration mais aussi les populations en errance, m’a beaucoup questionnée et perturbée. J’ai donc eu une attention toute particulière à la place que pouvaient occuper les minorités au sein de cette association. Un des premiers constats a été de m’apercevoir qu’ils n’y étaient pas ou peu présents. Et lorsqu’ils venaient à ATD, ils étaient alors très souvent renvoyés vers d’autres associations que l’on considérait comme plus adaptées à leur besoin. Une personne est un jour venue, elle venait d’arriver en France il y a peu et était assez démunie. Le premier réflexe a été de l’envoyer vers des associations spécialisées dans l'aide aux migrants. Cependant, après un temps d’échange approfondi avec cette personne, je me suis aperçue qu’elle avait vécu et vivait encore la pauvreté. J’ai donc tout fait pour l’inclure et elle fait aujourd’hui partie du mouvement. Mais, d’après mes observations, les pratiques des membres du mouvement à Rennes ne facilitent pas l’inclusion de personnes aux parcours migratoires.

Les militants : au cœur du combat mais enfermés dans le témoignage

10 D’octobre à décembre, j’ai fait le choix de m’immerger et de partager la vie de l’antenne locale à Rennes et d’enquêter afin de découvrir progressivement le mouvement. Ainsi, j’ai réalisé des entretiens individuels et j’ai participé aux actions, évènements, réunions, formations du mouvement localement afin de mieux comprendre l’histoire et le fonctionnement de mon lieu de stage. Très rapidement, j’ai constaté que cette association était un peu confuse dans son organisation et dans les objectifs politiques qu’elle se fixait. Il y a plus d’une dizaine de groupes de travail assez autonomes les uns des autres et qui ne communiquent pas forcément entre eux. J’ai le sentiment que les membres de cette structure sont portés par différents engagements qui prennent des formes diverses et pouvant même rentrer en tension. J’ai donc du mal à percevoir un projet politique porté et réfléchi de manière commune par tous les membres. Bien évidemment, la volonté d’éradiquer la misère dans le monde est l’objectif commun affiché et soutenu par tous, mais ce programme ambitieux et généraliste ne me semble pas assez réfléchi collectivement dans ses possibles déclinaisons concrètes à Rennes.

11 C’est donc avec ce peu de lisibilité que j’ai tenté de cerner ce mouvement sous le prisme de la place des premiers concernés. J’apprends ainsi qu’un groupe de militants en non mixité (soit un groupe de pairs uniquement entre militants) se construit afin de pouvoir échanger sur un sujet des problématiques partagées et d’affiner leur militantisme. Cette démarche entreprise par un militant montre a priori une dimension positive de ce mouvement à savoir une place effective laissée aux premiers concernés. Or, quelques alliés et volontaires affichent un certain mécontentement et formulent des craintes vis-à-vis de la création d’un tel groupe. En effet, les militants sont surtout mobilisés au travers de leur témoignage de vécu de la pauvreté. On les attend donc sur leur regard et leur expression pour les porter à l’extérieur de l’association. Mais le fonctionnement et les prises de décision en interne relèvent assez rarement des militants qui se voient donc cantonnés parfois au statut de « témoins ». Alors qu’il existe déjà un groupe en non mixité pour les volontaires et les alliés, la création d’un groupe de militants suscite des craintes qui viennent chez moi interroger la place laissée aux premiers concernés. Finalement, ce groupe est autorisé par les alliés et volontaires à condition qu’il soit considéré comme une expérimentation menée sur un an et que des rapports soient rendus après chaque réunion. Introduire de telles conditionnalités vient renforcer mon questionnement quant à la posture des alliés et dans une moindre mesure celle des volontaires.

12 Mais, comment sont prises de telles décisions ? Qui détient le pouvoir ? Bref qu’en est-il de la gouvernance locale ? Quand je viens l’interroger, lors de mes entretiens, les alliés affichent des objectifs d’horizontalité et de collégialité. Or, très rapidement ces discours viennent se trouver nuancés par les réalités observées et certains entretiens confirment des enjeux de pouvoir plus complexes. En effet, il existe deux instances de coordination localement, l’une régionale et l’autre à l’échelle du territoire rennais. La première n’est composée que d’alliés et de volontaires. Au sein de la seconde, il y a deux militants en moyenne et quatre-cinq alliés. Il est donc important de souligner le peu de présence des premiers concernés au sein des instances de coordination et de décision. De plus, pour avoir participé à des réunions où un militant était présent, ce dernier faisait part de difficultés rencontrées pour s’y trouver une place effective. Par ailleurs, aucun jeune n’est représenté ou présent au sein de ce type d’instance.

13 Je parle des jeunes car c’est une autre des problématiques auxquelles est confronté le mouvement localement. Les membres sont vieillissants et ne se renouvellent pas, ou très peu, ce qui vient mettre en péril la pérennité locale de l’association. Mais quelles en sont les raisons ? J’ai très rapidement été intégrée au sein de la Dynamique jeunesse (faisant partie d’ATD Quart Monde mais regroupant seulement les personnes âgées de moins de 30 ans) et conviée aux actions et réunions organisées. Un de mes premiers constats est alors d’observer une dynamique différente des autres groupes de travail entre ses membres : en effet, le triptyque d’engagement si présent à ATD Quart Monde Rennes apparaît atténué dans ce groupe et les rapports y sont plus horizontaux. Les discours des membres de ce réseau, militants et volontaires, soulignent cependant un manque de reconnaissance de la part des autres membres de l’antenne locale (les personnes de plus de 30 ans et souvent bien plus âgées). De plus, lors des temps de rencontre organisés par la Dynamique jeunesse, l’accent est très fortement mis sur le ludique comme l’exemplifient les soirées jeux à la ludothèque mais peu de temps de réflexion militante et politique sont observés. Ainsi, n’y-a-t-il pas un risque de dépolitisation de ce réseau autour de la jeunesse ?

14 Ce premier recueil de paroles et d’observations m’a amenée à me questionner quant à la place des premiers concernés : se limite-t-elle au témoignage ? Peuvent-ils participer aux réflexions et prises de décision sur le collectif ? Ainsi, d’une démarche d’immersion participative et d’interconnaissance, je propose de faciliter et d’animer une parole collective en animant des groupes de pairs. Ma proposition consiste en un diagnostic partagé incluant les alliés, les volontaires permanents et les militants. Mais, pourquoi reprendre les catégories du mouvement ? Tout simplement parce que ces dernières sont tellement ancrées historiquement dans le mouvement qu’il me paraît plus facile de libérer la parole des personnes de la sorte. Des groupes de pairs sont ainsi construits sur la base du volontariat avec de petits effectifs pour permettre une participation effective des différents membres.

15 Cette démarche est déjà présente au sein d’ATD Quart Monde sous l’appellation d’ateliers de croisement des savoirs. Elle est pratiquée par exemple pour échanger avec les travailleurs sociaux et faire évoluer leurs pratiques. Mais, elle est à différencier de ce que j’ai entrepris car c’est moi-même (soit une personne tierce qui ne fait partie d’aucune des catégories usuelles du mouvement) qui anime ces groupes. Cela permet une distanciation par rapport aux volontaires et alliés qui sont souvent amenés à endosser le rôle d’animateur. De plus, les ateliers du « croisement des savoirs » privilégient des réflexions sociétales et relatives au travail social, par exemple, au détriment de questionnement de gouvernance interne. Dans ma proposition de recherche-action collective que j’ai formulée, il s’agit de venir interroger le groupe ATD Quart Monde Rennes dans sa dynamique interne.

16 Ma démarche n’a d’ailleurs pas été très bien reçue par une des personnes en charge des ateliers du « croisement des savoirs » qui a qualifié alors mon projet de « parasite ». La démarche de croisement de différents savoirs et expériences provient, pour ma part d’une réflexion portée au sein de mon Master à travers la notion d’intermédiation (A. Marchand, 2002). L’idée est d’animer et de faciliter un diagnostic partagé entre les différents membres d’une structure. De plus, cette remarque me laisse alors le sentiment que certains membres sont réticents à l’égard d’une réflexion possiblement critique sur le mouvement. C’est ce que me confirmera un allié plus tard lors d’un de mes ateliers en soulignant : « À ATD Quart Monde on est très bon pour faire le croisement des savoirs en externe en interne… ». Par ailleurs, lors de l’animation de ces ateliers, je tente d’égaliser les rapports sociaux entre les différentes personnes ce qui m’aurait été plus difficile si j’avais moi-même fait partie d’une catégorie. Ainsi, ma vigilance première va se porter sur la place des premiers concernés et plus particulièrement celle des jeunes, qui d’après mes premières observations, sont parfois minorées au sein de l’association.

Le diagnostic partagé, une démarche dynamique pour agir en commun ?

17 Comment animer et accompagner une telle démarche ? Quelle posture adopter ? Quelles transformations cela va-t-il susciter chez les différents membres impliqués ? Comment garantir une reconnaissance de la parole des premiers concernés, et plus particulièrement des jeunes ? Comment passer du « je » au « nous », d’une parole individuelle à une parole collective ? Tous ces questionnements m’animent dès le début et tout au long de cette démarche. C’est pourquoi je choisis la pratique du journal de bord pour accompagner ma réflexivité lors de ce processus. Il m’est d’une aide précieuse pour noter des changements à peine perceptibles (objectifs mais aussi subjectifs) mais qui, pour autant, attestent d’une transformation réelle des personnes et du collectif.

18 Après avoir récolté des paroles individuelles et établi un cadre de confiance avec les différents acteurs concernés, j’ai souhaité accompagner ATD Quart Monde Rennes dans la définition d’un problème commun via des groupes de pairs : alliés, militants et volontaires permanents. Pour ce faire, je me suis située dans une posture d’animatrice et de facilitatrice afin de permettre la libération d’une parole collective. À ce titre, les supports de l’éducation populaire ont été d’une grande aide. Ainsi, l’utilisation du photo-langage [2] permettant de faciliter la parole à travers l’image, a permis aux personnes présentes de sortir de leur discours usuel et de susciter une réflexion collective.

19 Puis, il m’a semblé essentiel d’allier la parole à l’agir. C’est pourquoi les différents groupes ont proposé diverses pistes d’action afin d’aller tester par eux-mêmes sur le terrain de nouvelles pratiques. En effet, selon moi, « faire recherche avec » signifie que les personnes sont invitées à s’exprimer mais aussi à expérimenter de nouveaux projets. Afin de donner à voir le processus expérimental, je l’ai schématisé en différentes étapes ci-dessous :

Description de l'image par IA : Calendrier avec étapes de projet de octobre 2018 à juillet 2019 : rencontre, diagnostic, réflexion, portefeuille, tests.

20 Ce travail de terrain a été nourri par des ressources théoriques permettant une réflexivité continue ainsi qu’une construction d’argumentaires auprès des membres d’ATD Quart Monde, notamment des alliés et volontaires permanents. Marion Carrel, sociologue déjà très identifiée et impliquée au sein du conseil scientifique d’ATD m’a notamment permis d’asseoir ma posture professionnelle en mobilisant sa réflexion sur les enjeux de l’artisanat dans les pratiques de la recherche-action qui se donnent pour horizon la participation (2013). De plus, cela m’a apporté une nouvelle vision de la mise en recherche que j’identifiais jusque-là de manière plutôt académique à travers ma licence de sociologie. Ainsi, imaginer et concevoir une démarche de recherche-action était une conception nouvelle pour moi et je me suis largement inspirée de la posture d’animatrice et de facilitatrice, par distinction avec celle de l’expert. Cette vision du « faire avec », cette manière de réfléchir collectivement, rompt avec la vision plus classique de l’enquête sociologique. Par ailleurs, je me suis largement inspirée de la notion du travail en commun et du commun développée par Pascal Nicolas-Le Strat (2016) qui argumentait en faveur d’une réflexivité co-contruite et d’une prise de risque dans la créativité des dispositifs proposés. Sa conceptualisation sur l’importance d’agir et d’aller tester sur le terrain avec les premiers intéressés a facilité mon argumentaire auprès d’ATD Quart Monde quant à la primordialité que j’accordais à l’expérimentation. Mon orientation éthique et pratique a donc été de travailler une démocratie du commun en engageant des processus participatifs et en permettant aux personnes d’expérimenter par elles-mêmes de nouvelles manières de faire. Ma démarche itérative entre terrain et théorie me permettait alors une prise de distance, une mise en mots de ce qui est vécu sur le terrain, etc. Mais, ces théories m’ont aussi aidée à légitimer des dimensions émergentes de ma pratique professionnelle.

21 Tout ceci était aussi très expérimental pour moi et je n’avais pas d’idée précise des productions sociales qui pouvaient émerger. J’ai donc été particulièrement surprise et enthousiaste au vu des transformations individuelles, collectives et structurelles qu’un tel processus a pu susciter au sein d’ATD Quart Monde Rennes. Je propose donc de revenir sur des instants clés qu'il me semble important de mettre en avant afin de comprendre les enjeux et les transformations qu’apporte la recherche-action collective.

22 Très rapidement lors des ateliers, la nécessité d’une interconnaissance se pose notamment au niveau du groupe des alliés où se croisent une pluralité d’engagements. Je me rends compte, lors des échanges, que les alliés n’ont pas pris le temps de se retrouver pour penser collectivement le projet politique porté par ATD Quart Monde. Ainsi, une jeune alliée témoigne « de l’importance de se retrouver en groupe pour construire l’engagement et débattre ». Les alliés sont très rapidement cloisonnés dans leur groupe de travail localement et discutent peu collectivement de la portée de leurs actions. L’évolution de ce groupe a permis à certains alliés de réfléchir leur engagement au sein de l’association, d’évoluer vers plus de transversalité dans leurs pratiques et d’imaginer collectivement le travail de demain.

23 De même, les volontaires permanents, bien que plus affirmés dans leur engagement au sein d’ATD Quart Monde, soulignent le manque d’espace de discussion et d’analyse de leurs pratiques. Ainsi, un volontaire remarque : « Cela a permis d’avoir une réflexion franche sur des sujets importants. On dit “ne laisser personne de côté” mais souvent c’est l’idée dominante qui l’emporte. Il faudrait des ateliers une fois par mois ». J’ai pu ainsi observer lors de ces ateliers l’évolution en termes de communication et de réflexion commune portée par les différents acteurs : d’une parole individuelle vers un collectif réflexif.

24 Le groupe qui m’aura le plus marquée dans son évolution et sa montée en capacitation reste, et de loin, celui des militants. Du fait des situations personnelles, bien souvent complexes pour les personnes vivant une situation de précarité, leur mobilisation n’a pas toujours été simple. Mais, l’enjeu a été avant tout de stimuler l’intérêt d’une démarche de réflexion collective. Ainsi, plusieurs d’entre eux ont souligné qu’ils ne voyaient pas au début l’enjeu d’un tel processus mais que c’est en le vivant qu’ils en avaient saisi l’importance. Du fait d’une démarche entre pairs, les personnes présentes ont pu plus facilement s’exprimer, comme le fait remarquer l’un d’entre eux : « il est important de se retrouver entre militants car il y a un partage du vécu donc c’est facile de s’exprimer ».

25 Cependant, l’animation de ce groupe n’a pas été évidente, que ce soit à la conception du projet (évoqué plus haut) mais aussi lors de sa réalisation. En effet, un allié a même tenté de l'empêcher un jour lors d’un des ateliers prévus de longue date de manière très autoritaire faisant valoir des raisons organisationnelles. Sous un prétexte fallacieux, il a tenté de s’approprier la salle et de retirer sans mon consentement les affiches installées pour l’animation tout en nous enjoignant à quitter la salle. Le paradoxe est d’autant plus fort que cette personne s’occupe des ateliers des « Universités Populaires » qui sont censés donner la parole aux militants… Comment garantir alors un cadre d’expression et de sécurité dans un tel contexte ? Les militants à ATD Quart Monde Rennes sont invités à s’exprimer sur les injustices de la société mais qu’en est-il de leur avis par rapport à l’organisation interne et le projet politique porté par l’association ? Sont-ils des membres à part entière ou sont-ils invités seulement à s’exprimer sur leur vécu de précarité ? L’annulation d’un atelier prévu avec les militants a été un temps clé dans l’évolution de la place de ces derniers. Cet évènement aurait pu démobiliser mais il a été au contraire force de mobilisation et de contestation pour les militants concernés. Ceux-ci ont alors insisté sur l’importance d’être écoutés comme le souligne l’un d’entre eux : « cela m’a permis d’exprimer mes ressentis là où je me posais des questions par rapport à ATD ».

26 Ainsi, lors de la demi-journée organisée pour croiser les différents groupes, j’ai fait le choix de co-animer cette dernière avec à la fois des volontaires, des alliés mais aussi et surtout des militants. Certes, certains militants sont parfois animateurs mais ce sont toujours les mêmes. Dans nos propositions, ils ont pu porter leur parole collective de manière affirmée et échanger avec les autres membres sur leur envie d’aller tester de nouvelles pratiques sur le terrain. Par ailleurs, j’ai eu une attention toute particulière sur la place des jeunes dans ce processus. Ainsi de manière transversale aux différents groupes, j’ai veillé à une présence d’au moins un jeune par groupe. Ces derniers ont donc pu exprimer leurs points de vue et souligner les problèmes rencontrés en tant que jeunes. Ces espaces de dialogue ont été des temps mobilisateurs en soi permettant aux personnes n’ayant pas usuellement de responsabilités au sein d’ATD d’être écoutées, de s’exprimer et de pouvoir développer des initiatives. Par la suite, ce sont en majorité des jeunes militantes qui ont pris une place différente et ont porté des expérimentations. Ces espaces de rencontre et d’échange ont pu permettre l’expression de problématiques communes mais aussi de faire évoluer les places de chacun, notamment celle des premiers concernés.

Renforcer le pouvoir d’agir des militants : l’exemple des trajectoires de deux jeunes femmes

27 Je souhaite revenir sur le parcours de deux jeunes militantes ayant participé à l’ensemble de la démarche : l’entretien individuel, les groupes de pairs, l’atelier de croisement entre les différents groupes jusqu’au portage d’expérimentations ! Pourquoi le choix des jeunes ? Pour deux raisons : consciente des risques de leur marginalisation, j’ai tenu à leur laisser une place dans le projet et elles ont été les plus volontaires à souhaiter s’engager dans des expérimentations. Par souci de confidentialité je vais ainsi appeler Lila la militante portant le projet des « Cafés discut » au sein des Maisons des Jeunes et de la Culture et Johanna la militante portant le projet des repas partagés avec les personnes à la rue.

28 Lila a, depuis notre première rencontre, envie de s’exprimer sur l’organisation interne d’ATD Quart Monde Rennes. Ainsi, lors de notre premier entretien individuel et de nombreux échanges informels, cette dernière m’explique comment cette association est un pilier dans sa vie et l’a beaucoup aidée. Cependant, elle met aussi en avant un sentiment de sur-sollicitation dans les différents groupes de travail et une impression de ne pas être écoutée jusqu’au bout dans ses revendications. Par ailleurs, elle a formulé le souhait de devenir volontaire permanente mais s’est vu refuser l’accès à une telle mission. Elle me fait part de son incompréhension vis-à-vis de cette décision et d’un sentiment d’injustice. Sa parole se centre essentiellement par rapport à ses ressentis, c’est une parole individuelle. Très rapidement, elle exprime l’envie de participer aux ateliers de pairs et a adhéré à la démarche participative que je propose.

29 Peu à peu lors des échanges au sein des ateliers entre les militants, Lila va porter de plus en plus la parole collective du groupe et vouloir notamment amplifier la dynamique jeunesse en allant mobiliser de nouveaux jeunes. Pour cela, elle va, avec d’autres, proposer l’idée de développer des temps d’échanges au sein d’une Maison des Jeunes et de la Culture afin de sensibiliser les personnes présentes aux préjugés sur la précarité. Ainsi, d’un sentiment de ne pas être entendue, elle porte aujourd’hui des revendications mais aussi un projet, au sein même d’ATD Quart Monde, qu’elle coordonne en tant que porteuse de projet. J’ai défendu l’idée qu’elle obtienne un stage au sein du mouvement afin qu’elle puisse développer cette expérimentation et que je puisse avoir un réel temps d’accompagnement avec elle. La demande a été acceptée. Pour étayer sa capacitation, nous avons proposé des temps de formation à l’éducation populaire, des échanges avec divers partenaires et des temps d’apprentissage à l’animation de réunion ainsi qu’à la démarche collective de projet.

30 Aujourd’hui, en binôme avec une autre jeune alliée, elle coporte cette expérimentation qui se poursuit à un rythme d’une fois par mois depuis mon départ. Il y a peu, elle m’a dit qu’elle ne souhaitait plus être volontaire à ATD Quart Monde car elle comprenait l’investissement que cela demandait. Par ailleurs, elle a souligné que porter un tel projet avait été une grande source de fierté pour elle, que cela redonnait du sens à son engagement au sein de l’association et que cela lui avait redonné des perspectives pour son projet professionnel.

31 L’exemple de Johanna est tout aussi intéressant dans l’évolution de la place occupée à ATD Quart Monde Rennes. Elle avait son idée de projet depuis longtemps avant même que la démarche ne commence. Cependant, bien qu’écoutée sur son projet de repas partagé avec les personnes à la rue, personne n’avait décidé d’y donner une suite. Elle exprimait donc au début une certaine réticence dans la participation aux ateliers car elle pensait que là encore elle ne serait pas écoutée… Elle souligne très rapidement sa difficulté à pouvoir dire les choses du fait d’un tic se caractérisant par un léger balbutiement. Mais, avec les autres militants, nous l’écoutons et prenons le temps nécessaire. Bien que prise en compte, elle ne se pense toujours pas capable de porter une telle initiative qui pourtant découle d’un constat collectif : ATD a des difficultés localement à aller rencontrer les personnes à la rue.

32 À sa plus grande surprise, lors du croisement entre les différents groupes, son projet suscite de l’intérêt et est validé. Je l’accompagne alors dans la prise de rendez-vous avec différents partenaires où elle anime par elle-même les échanges, l’idée étant de ne pas faire à la place mais de soutenir le projet. La réalisation du premier repas partagé est un réel succès. Elle se met alors peu à peu à revendiquer son statut de porteuse de projet. Aujourd’hui, elle a organisé plusieurs repas partagés mais ces derniers connaissent un ralentissement du fait d’un manque de soutien du collectif.

33 J’ai souhaité mettre en avant ces deux personnes pour montrer en quoi l’agir peut être transformateur des pratiques et faire évoluer la place des personnes. En effet, bien que l’habitude du témoignage d’un vécu soit nécessaire pour dénoncer les injustices sociétales, il peut aussi enfermer les premiers concernés dans un certain rôle. Ainsi, les groupes de pairs ont notamment permis au groupe de militants de s’exprimer et de porter une parole collective afin de participer pleinement au diagnostic interne du mouvement. Ces jeunes militantes affirment à présent un nouvel engagement qui est inscrit au sein de la dynamique jeunesse. Mais, la place qu’elles occupent actuellement dans le portage de projets n’est possible que si le collectif le valide et leur en laisse la possibilité. Ces processus demandent du temps et une capacité d’adaptation continue mais surtout cela requiert une valorisation et mise en confiance des personnes dans leur capacité à pouvoir s’exprimer et agir. Aujourd’hui, à titre d’exemple, je tiens à souligner que les réunions de la dynamique jeunesse sont animées par ces dernières et non plus par un volontaire, témoignant en cela de l’évolution de leur place au sein de l’association.

D’une posture de tiers facilitatrice dans la construction d’un commun vers un positionnement de personne ressource et d’alliée extérieure

34 Il est parfois nécessaire d’adopter au début une posture assez centrale afin de mobiliser les acteurs concernés par un projet, une structure, etc. Cependant, il convient de penser cette place et de ne pas l’imaginer sous une forme pérenne. En effet, selon moi, il est primordial de ne pas se penser essentiel afin d’éviter la posture de l’expert et de favoriser la puissance du collectif ainsi qu’une place aux premiers concernés. Pour autant, il est tout aussi essentiel de penser son départ et de réfléchir collectivement les conditions d’une pérennité de la dynamique engagée. Toutefois, je ne savais pas précisément comment procéder pour basculer d’une place de mobilisatrice et de facilitatrice à une posture bien plus en retrait. Je me souviens du jour où une militante a échangé avec moi, lors du croisement entre les différents membres sur la réflexion des ateliers, et m’a demandé alors : « Chloë, je trouve que tu animes hyper bien ! J’aimerais bien, si cela te va, que tu m’apprennes un peu tes techniques d’animation, ça m’intéresse vraiment ». Et là, cela a été un déclic pour moi sur la posture que je souhaitais adopter. Je me suis dit alors : « Mais c’est cela qu’il faut que je fasse ! Il faut que je les accompagne dans leurs envies de projet et surtout ne rien faire à leur place mais leur donner les moyens pour qu’ils réussissent ».

35 La place des militants, au moment de la mise en action, s’est complètement transformée : d’une reconnaissance d’un savoir expérientiel à travers le témoignage de leur vie à une reconnaissance en tant que porteur de projet. Ainsi, l’agir sur le terrain s’est concrétisé sous la forme de différents projets où les « porteuses de projet » étaient des militantes. C’est ce que j’ai tenté de montrer plus haut en retraçant le parcours de deux jeunes militantes. Aussi anecdotique que cela puisse paraître, ce sont des moments comme cela qui m’ont fait évoluer dans ma pratique et réflexion. Ne pas tout anticiper, être en capacité de s’adapter, penser le travail du commun avec les principaux intéressés, etc. Tous ces aspects doivent être vécus mais parfois aussi distanciés par des lectures critiques. Aujourd’hui, je n’imagine plus l’un sans l’autre.

36 Ce travail demande de développer une posture de tiers facilitateur. Pour ce faire, je me suis largement inspirée de l’intermédiation sociale d’Alain Marchand (2002) comme outil conceptuel pour penser la question sociale en faveur d’une justice sociale. Un des grands principes de cette notion est de se centrer sur la place des premiers concernés et de penser le commun avec les différents acteurs de ce monde. Sur le terrain, l’intermédiation a pris tout son sens pour moi. En effet, j’ai expérimenté un diagnostic partagé afin d’impulser une nouvelle dynamique et de tester ensemble différentes pratiques qui en découlaient. Cela a supposé une vigilance toute particulière, au vu des pratiques parfois « paternalistes » du mouvement à Rennes afin que les militants qui s’engageaient puissent avoir une place effective dans ce processus. Cela m’a permis de théoriser et de mettre en pratique une posture éthique professionnelle alliant réflexivité et propositions d’alternatives au travail social.

37 Depuis la fin de mon stage, je me rends compte des transformations individuelles, collectives et structurelles qu’a apporté une telle démarche au sein d’ATD Quart Monde Rennes. Redonner confiance aux jeunes militants dans leur capacité à pouvoir développer des initiatives dans l’association doit aller de pair avec une acceptation des autres membres de leur laisser une place différente. En effet, une réflexion et une validation du collectif est nécessaire afin de pouvoir nommer une problématique commune et de penser à des expérimentations. Mon expérience à ATD atteste que le processus de montée en capacitation des personnes en situation de précarité doit se faire en parallèle d’une conscientisation des alliés et volontaires permanents afin que leur place soit pleinement reconnue. Bien évidemment s’engager dans une telle expérimentation nécessite d’y aller par tâtonnements et de sortir de sa zone de confort. En cela, la démarche de projet usuelle est à bannir car notre place et la dynamique du groupe évolue dans les interactions. Cela nécessite donc une capacité d’adaptation permanente vis-à-vis du collectif et une attention de tous les instants aux petites et grandes transformations qui s’engagent.

Conclusion

38 Un de mes questionnements tout au long de mon stage était : « Que se passera-t-il après mon départ ? Les militantes “porteuses de projet” vont-elles pouvoir continuer à s’affirmer dans un faire autrement ? Avais-je réussi à leur laisser suffisamment de place ?, etc. ». Assez curieuse de la continuité du processus commencé lors de mon stage, j’allai à une réunion de la Dynamique Jeunesse en septembre, soit deux mois après mon départ de ATD. Ma posture était alors d’être le plus en retrait possible afin d’observer leur manière de s’organiser. À mon entrée en stage, les réunions de cette Dynamique Jeunesse étaient animées et portées par les volontaires permanents et les autres membres avaient plus une place de participants. Mais, lors de cette réunion de rentrée, je constatai agréablement des changements de posture et une dynamique toute nouvelle. En effet, les jeunes de ce groupe s’auto-organisaient et se répartissaient les rôles. Le volontaire permanent présent avait une posture plutôt en retrait tandis qu’un binôme de militantes co-animait la réunion et qu’une jeune alliée prenait les notes. Cela pourrait sembler anodin mais je n’avais jamais vu alors une réunion animée de la sorte. Pour moi, cela signifiait, qu’au-delà des projets portés par ces militantes, une dynamique nouvelle était à l’œuvre, du moins au sein de cette Dynamique Jeunesse.

39 Comme vous pouvez le constater, ce stage et ce master ont été riches en apport de réflexion et de mise en pratique d’expérimentation du social. J’ai fortement apprécié ne pas être simplement portée par une philosophie mais de la vivre concrètement avec les personnes concernées. Cela a été éprouvant, ceux qui l’ont vécu, dont moi, en sont ressortis transformés. J’ai compris la portée d’une démarche itérative faite d’allers-retours entre la théorie et la pratique. J’ai réalisé à quel point « faire avec les autres » était important et pouvait générer une force collective. J’ai écrit cet article pour adopter une posture plus impliquée que ne le permet un mémoire. Ici, je parle à la première personne, je m’expose, je m’affirme. J’ai aussi souhaité le faire pour que possiblement des personnes ayant vécu la démarche avec moi puissent le lire car il est vrai que la lecture d’un mémoire n’est pas aisée pour tous. La dynamique très intéressante portée par Agencements permet précisément d’expérimenter un nouveau type d’écriture moins académique. Il me semblait aussi intéressant d’écrire avec un regard a posteriori. Enfin, une de mes plus grandes frayeurs est de devenir demain une professionnelle qui ne partage plus, qui n’expérimente plus… Je souhaite continuer à travailler sur la réflexivité de mes pratiques et poursuivre un partage avec d’autres, comme cette revue le propose !

  • Carrel M., Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, ENS Éditions, 2013, 276 pages.
  • Nicolas-Le Strat P., Le travail du commun, Saint-Germain-sur-Ille, Éditions du commun, 2016, 310 pages.
  • Marchand A., « Intermédiation sociale : complexité et enjeux », document ronéotypé, ARPES, 2002, 32 pages.

Date de mise en ligne : 03/10/2022

https://doi.org/10.3917/agen.006.0081