Le parcours de thèse
Une étape sur mon chemin de Compostelle
Pages 37 à 47
Citer cet article
- SAVIGNY, Marie-Thérèse,
- Savigny, Marie-Thérèse.
- Savigny, M.-T.
https://doi.org/10.3917/agen.006.0039
Citer cet article
- Savigny, M.-T.
- Savigny, Marie-Thérèse.
- SAVIGNY, Marie-Thérèse,
https://doi.org/10.3917/agen.006.0039
Notes
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[1]
Pour en savoir plus sur cette recherche-action, voir le texte « Réflexion sur un travail singulier de recherche-action : Le Hameau des Possibles (Pour une sociologie du pouvoir de penser et d’agir) » sur le site des Fabriques de sociologie : http://corpus.fabriquesdesociologie.net/reflexion-sur-un-travail-singulier-de-recherche-action-le-hameau-des-possibles-pour-une-sociologie-du-pouvoir-de-penser-et-dagir/
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[2]
Ayant travaillé dans un premier temps sur l’absence de place des personnes âgées dans notre société, je fais un Diplôme Universitaire (DU) de gérontologie à Créteil. Le Ministère suit avec attention une expérimentation en lien avec la Direction du Travail, de l’Emploi et de la Formation Professionnelle (DTEFP) que je mène et le diplôme d’Aide Médico Psychologique (AMP) s’ouvre alors aux personnels intervenant en maisons de retraite puis en Établissement d’Hébergement pour les Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD). Je rejoins finalement le service des formations initiales et je m’intéresse plus particulièrement au champ de l’insertion. En 1998, ayant les conditions requises, je fais un DESS Ingénierie et expertise des politiques sociales, actuellement DEIS. J’y rencontre des enseignants, formateurs occasionnels à l’IRTS, et notamment une personne qui a créé son entreprise sur un volet démarche participative et pratiques innovantes. Je collabore à l’une de ses expertises, ayant des contacts professionnels avec la structure d’insertion qui lui a demandé ce travail. C’est d’ailleurs dans cette structure que je rencontrerai ceux qui sont devenus mes inlassables compagnons de route pour la recherche-action en question dans ce texte.
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[3]
Je transpose ces deux textes poétiques de ma thèse — une façon de montrer combien le champ des possibles est théoriquement infini, y compris dans ce cadre, pour autant qu’on s’y autorise et qu’on l’autorise.
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[4]
Scott (James C.), Zomia. Ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, Paris, 2013
1 Il nous est tous arrivé, je pense, cette expérience étrange où nous cherchons un objet — qui est sous nos yeux et… que nous ne voyons pas — ou bien une question nous taraude, que nous ne savons formuler, mais qui existe tapie dans les plis de nos intuitions. Des événements, des rencontres, des lectures, nous les font entrevoir… à peine une vibration, une image, une émotion.
2 Et puis, un beau matin — c’est aussi après une nuit ! — « cela » s’impose : l’objet apparaît, le prénom oublié surgit de l’ombre et la question se paie le luxe d’ébaucher une problématique.
3 L’histoire que j’ai envie de raconter ici se situe très exactement là — quand ce chemin dans l’ombre apparaît subitement à la lumière.
4 Dans le moment de l’ombre, il y a une zone de trouble, une sorte de nœud très enchevêtré, quand je décide de me lancer dans un parcours de thèse en 2012.
5 Depuis 2005, je travaille en tant que formatrice auprès des centres de proximité CAF (Caisse d’Allocations Familiales) dans le cadre d’un module préparant les étudiants à s’inscrire dans des pratiques de Développement Social Local (DSL). L’idée, c’est de leur permettre de découvrir les actions collectives portées par les habitants dans les quartiers, mais aussi, en retour, de permettre à ces habitants de mutualiser leurs expériences au travers d’un forum coorganisé par les étudiants, les professionnels et les habitants : le Forum des initiatives citoyennes et du DSL. Deux forums ont eu lieu, rassemblant environ quatre cents personnes à l’Institut Régional du Travail Social (IRTS) Normandie-Caen, à Hérouville-Saint-Clair. En Novembre 2009, nous avons même organisé un événement à portée nationale au Centre des Congrès à Caen : « Tous acteurs, tous citoyens sur nos lieux de vie ». Au moment du bilan, force est de constater qu’au-delà du très vif intérêt des habitants pour ces temps de rencontres et d’échanges d’expériences, un obstacle majeur s’impose. La précarité est omniprésente et requiert l’énergie de tous dans des logiques, elles aussi précaires, de survie.
6 L’appauvrissement important d’un nombre croissant de personnes entraîne des difficultés à se nourrir ou se nourrir correctement. Cet appauvrissement, qui se double d’un sentiment d’isolement et de honte, maintient les personnes dans un présent aussi menaçant qu’envahissant qui annihile toute projection possible dans l’avenir et entraîne pour beaucoup désocialisation et souffrance sociale. Il nous faut prendre cette réalité en compte et l’affronter. Mais comment ? À partir de quelle posture ?
7 C’est alors le début d’une marche au long court qui a réuni des professionnels de l’action sociale, des élus mais aussi des habitants très précaires des quartiers dits « populaires », des personnes hébergées ou des étudiants. Une marche où les actes et les mots se sont croisés et entrecroisés pour faire système.
8 Une recherche-action appelée « Pour une nouvelle gouvernance de l’urgence et de l’entraide alimentaire » [1] démarre en 2008, se construit petit à petit dans l’espace et le temps autour du Hameau des Possibles, avec la mise en place de jardins en pied d’immeubles (collectifs ou partagés), des marchés solidaires (prix différenciés en fonction des acheteurs), des temps de glanage et de transformation alimentaire, des initiatives solidaires naissantes, de type ressourcerie, etc. Dans ce cadre, je tente quant à moi d’être garante de la création de systèmes intégrés d’acteurs (intégrés au sens où la partie agit sur le tout et le tout sur la partie) et dans ce cadre j’exerce toute une palette de rôles : traductrice, interprète, écrivain public, animatrice de réunion, bénévole dans un jardin partagé ou cuisinière… Nous avançons en marchant et c’est alors que je comprends qu’il faut laisser des traces.
9 La marche du collectif investi dans le Hameau des Possibles, dont je fais partie, est murmurante, incertaine et joyeuse la plupart du temps, parce qu’un jour nous sommes sortis de l’écran, mais aussi de l’étau de la peur. Nous semons des possibles et en récoltons les fruits. Des voix tracent ensemble un chemin et pour que cela prenne sens, pour que cela fasse système, je décide de prêter ma plume à l’expérience, dans un besoin de mettre des mots sur une aventure, considérant que si le réel est important, il prend une autre dimension quand il est nommé.
Au risque des rencontres : « Vous les travailleurs sociaux, vous ne passez jamais à l’écriture. »
10 Au départ, je ne suis pas sûre de la forme que prendra ce travail d’écriture. Un livre ? Une thèse comme m’y avait poussée la personne qui m’a suivie dans le cadre de mon DEA (Diplôme d’Études Approfondies) peu de temps auparavant ?
11 Cet endroit-là est assez sensible au demeurant, tout comme mon rapport à l’Université, ce dont témoigne mon parcours. Après mon Bac, je décide d’être « établie », c’est-à-dire de travailler en usine pour défendre la cause ouvrière. Six mois de rodage de plaques de silicium plus tard, je dois avouer que mon engagement d’établie est quelque peu érodé lui-aussi. Je ne souhaite toutefois pas aller à la fac, considérant — du haut de mes dix sept ans — que c’est un haut lieu de transmission de savoirs morts. Je travaille donc, et cette fois en tant qu’« élève-éducatrice » dans un foyer qui accueille des enfants et des adolescents. Et j’y reste jusqu’à la fermeture de l’établissement et mon entrée en formation d’Éducatrice Spécialisée. Je fais vite partie d’une petite bande de « rebelles » — d’étudiants qui se posent et qui posent des questions — face à des formateurs qui, pour la plupart, apprécient le défi : au moment de la création de cet établissement, le directeur et son équipe se revendiquent de la pédagogie institutionnelle. Ce directeur, avec qui j’ai eu le bonheur de collaborer sur un projet beaucoup plus tard, s’appelle Bernard Montaclair. Ancien éducateur et enseignant, il est docteur en psychologie et a été compagnon de route de Célestin Freinet et de Fernand Oury. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage au titre évocateur : « Former des éducateurs, une pédagogie citoyenne : l’école de la Haute Folie ». Ce en quoi le hasard fait bien les choses et se paie de surcroît le luxe de l’humour, Haute Folie étant le nom du quartier où se trouve l’établissement !
12 Quand je démarre ma formation, Bernard Montaclair est parti, mais pas l’esprit qu’il a insufflé. J’use et j’abuse, comme mes autres collègues « rebelles », de ces formateurs que je vais apprendre à respecter profondément parce qu’ils nous accompagnent avec bienveillance dans notre capacité à dire JE, tout en prenant en compte les NOUS complexes qui nous entourent et dont nous faisons partie. Qu’ils en soient remerciés ! Mes comparses monteront différents projets et deviendront pour certains chefs de service ou directeurs et moi-même, avec la complicité de ces mêmes formateurs, je créerai mon poste dans ce qui d’Institut de Formation du Travail Social (IFTS) deviendra Institut Régional du Travail Social (IRTS). Même si ce n’est pas aussi conscient que ça au départ, l’idée est de suivre avec attention l’évolution des besoins et de tenter, toujours de façon participative, de faire évoluer le profil des travailleurs sociaux — au prix le cas échéant de créer de nouveaux métiers et de nouveaux diplômes. À vrai dire, à ce moment-là, il ne s’agit pas d’une idée — encore moins d’un projet —, mais d’une intuition. L’intuition que la forme doit servir le fond et que le travail social doit servir un projet de société, lequel résulte toujours et nécessairement de rapports de force et/ ou de pouvoirs. Cette intuition se double d’une conviction : il est toujours possible et nécessaire de faire des choix, et en ce sens, réduire l’acte professionnel à des compétences techniques mesurables et quantifiables est pour le moins suspect.
13 Je suis donc, de fait, en démarche de recherche et tout (tous) devient (deviennent) une ressource potentielle : les personnes confrontées à une difficulté particulière, celles qui sont censées les accompagner, les familles, la société en général, ceux ou celles qui ont d’ores et déjà réfléchi et travaillé sur la question. À bas bruit, certes, mais de façon certaine, je regarde le monde universitaire différemment, cheminant [2].
14 Mon mémoire aura pour titre « Insertion des jeunes : les acteurs au défi d’une re-CO-naissance ». Naissance difficile au demeurant ! Ce travail s’ancre dans une expérimentation menée dans un des quartiers de la ville où des jeunes avaient pris l’habitude de gérer leurs différends au travers de conflits très violents. En mobilisant un partenariat important qui n’exclut pas les jeunes concernés et leurs familles, nous avons fait le pari d’inverser les choses en créant une nouvelle fonction : les agents d’environnement. Il s’agit de revaloriser les différentes composantes du quartier en permettant aux jeunes de travailler à l’entretien du bâti et à l’aménagement des espaces communs. L’action a fait la preuve de sa pertinence mais n’a pu être pérennisée. Ironie de l’histoire, c’est seulement aujourd’hui, dans le cadre d’une autre action que le travail que nous avions fait à l’époque est ressorti des cartons pour, je pense, trouver une place pérenne dans le paysage urbain.
« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » écrivait Jean de la Fontaine !
15 Toujours à l’affût de nourritures de tous ordres, je m’inscris dans un Diplôme d’Études Approfondies (DEA). J’ai besoin de faire un point sur l’évolution du travail social. L’obtention de mon DESS le permet mais, cette fois, je rejoins la filière universitaire initiale. J’assiste scrupuleusement aux cours — ici on dit séminaires — et au bout d’un certain temps, je présente mon projet de mémoire à la personne — par ailleurs responsable de ce DEA — qui est censée me suivre pour ce travail. La réponse est sans ambiguïté : « on vous connaît, vous les travailleurs sociaux, vous avez plein d’idées mais vous ne passez jamais à l’écriture. Allez voir Untel, moi, je ne peux rien pour vous ».
16 Je connais Untel, depuis longtemps. Nous sommes tous deux membres d’ATTAC. En tant qu’universitaire, je sais qu’il a beaucoup travaillé sur la petite paysannerie en Normandie ainsi que sur les phénomènes de sorcellerie. Mais la situation est pour le moins dérangeante. Celui qui me jette m’a beaucoup fascinée — négativement : trois citations dans une phrase de deux lignes ! Il dépiaute méthodiquement tout contradicteur en se disant Durkheim-maussien ! Ces enjeux — qui sont les siens — me dépassent.
17 Je me résous finalement à aller voir cet Untel que je connais qui me dit gentiment qu’il n’a pas beaucoup de temps mais qu’il veut bien superviser mon travail, que je lui soumets terminé et dont il corrige les fautes avant de partir à la retraite en me disant : « Tu sais ce n’est pas loin d’un doctorat, tu devrais te lancer ! »
18 J’en suis là au moment de la recherche-action.
19 J’ai eu le DEA, avec mention, mais je reste dubitative quant au reste. Pourtant, je dois l’avouer, j’ai envie de faire ce doctorat pour de mauvaises raisons — une sorte de rage me pousse à prouver que j’en suis capable — mais aussi pour de bonnes : je veux porter la parole des sans voix avec qui je tente de produire des possibles.
20 Alors, j’écris, j’écris et écris encore, et ce, dans plusieurs langues, un carnet de voyage pour garder trace d’un été passé au jardin avec des habitants du quartier voisin à l’intention des « voyageurs eux-mêmes » ; des compte-rendus qui doivent pouvoir être lus par des élus comme par des professionnels ou des habitants ; des trames d’intervention pour les étudiants qui s’associent à l’action ; des points d’étape pour formaliser ce qui d’intuition devient grille de lecture assumée… À chaque fois, je pense aux destinataires pour choisir mes mots, même s’il me semble progressivement qu’un langage personnel et commun se dessine : un langage rond et habité.
21 J’attends toutefois la rentrée de 2012 pour m’inscrire officiellement, et les droits d’inscription émargent sur le plan de formation de l’IRTS, lequel reste mon point d’ancrage et d’assurance. Des proches m’ont dit combien il était important — à leurs yeux — de bien choisir son directeur de thèse, voire son université. Personnellement, je choisis de privilégier ma disponibilité à la recherche-action et à mes fonctions pédagogiques. Je m’inscris dans ma ville et ne sachant qui solliciter pour m’accompagner, je prends conseil auprès d’un enseignant dont les propos, sur la place réelle et symbolique de l’argent dans les sociétés libérales, m’avaient intéressée. Il n’a pas le temps lui-même mais me conseille une de ses jeunes collègues « ouverte et disponible, qui de surcroît travaille sur des sujets en lien avec l’environnement » : c’est son épouse.
22 Rien de stratégique ou de rationnel dans ce choix ! Juste une curiosité sans réticence aucune…
23 Sa direction de thèse a été très légère au demeurant et je la soupçonne d’avoir fait le choix conscient de ne rien m’imposer pour se contenter d’ouvrir quelques portes, essentiellement au travers d’auteurs dont j’ignorais l’existence. Au total, nous nous verrons très peu : trois fois je pense, quatre tout au plus et sans me juger dans ma capacité — ou pas d’ailleurs — à aller au bout de la démarche, elle pose des barrières de sécurité. Qu’elle en soit sincèrement remerciée !
Au hasard des rencontres : le temps de l’écriture
24 L’écriture est à mes yeux un plaisir et une nécessité inhérente à la marche. Le réel est un système apprenant, mais il ne peut l’être, me semble-t-il, qu’au prix de son élaboration. Comme si le mot révélait la chose à elle-même.
25 Ici, l’aventure d’écriture répond à un besoin, résulte d’un engagement et se nourrit de joie partagée.
26 La démarche est atypique et assumée comme telle. Je n’ai pas a priori cherché à me faire une famille de pensée pour ensuite chercher un « terrain » qui puisse valider ce en quoi j’avais envie de croire. Je n’ai pas, à l’inverse, « construit » un objet de recherche pour, de façon distanciée, élaborer une matrice de compréhension à des fins de transférabilité. J’ai cherché modestement, mais avec acharnement, à mettre en lumière ce que choses et gens avaient à dire — personnes vivantes, ou pas, mais dont les traces attendaient dans un livre.
27 Au terme de la première année, je prends rendez-vous, forte de quelques 200 pages relatant l’histoire du Travail Social et argumentant pourquoi il me semble important de faire un pas de côté dans le contexte actuel. La réponse est claire et précise « Trop théorique, cela a déjà été fait, parlez de “vos barbares” ». Bien…
28 L’année suivante (je reste formatrice et travaille quasiment 7 jours sur 7), j’ai remisé mes 200 pages et me présente avec « mes barbares ». « Pas assez travaillé, c’est de la matière brute ». Rebien.
29 À ce niveau, le parcours de thèse se présente un peu comme un voyage dans une terre jusqu’alors inconnue. J’y rencontre des personnes, des idées qui m’amènent à de nouvelles questions et qui m’ouvrent des portes. J’y découvre des mots aussi et ayant fait du latin, chaque mot nouvellement découvert me permet d’en décrypter plusieurs, mais aussi plusieurs langues ou devrais-je dire des musiques et des manières de les interpréter.
30 La démarche est joyeuse et je m’y lance à corps perdu.
31 Le corps se perd en effet. Une sorte d’autodiscipline s’instaure — presque une addiction — qui scande les heures où je lis, où j’écris : très tôt le matin en l’occurrence, quand la nuit a fait son œuvre et rendu claire et dicible la pensée confuse de la veille. Alors, le jour nouveau peut se lever et je me glisse dans le creux de ce quotidien sans cesse renouvelé pour mêler ma voix à celles des autres, ces autres avec qui je tente de construire le réel.
32 Je prends et reprends le tout au moins trois fois, jamais satisfaite, perdue dans mes multiples moutures.
33 Je doute un moment et me dis que de toutes façons « ce n’est pas ma voie », je publierai mais j’abandonne le cadre de la thèse. Du coup, j’introduis l’éventuel lecteur dans ma réflexion et je choisis de me situer comme une ethnologue qui serait partie au loin découvrir un peuple inconnu et qui ferait, au travers de son carnet de voyage, un travail sur elle-même pour expliciter la construction interculturelle de son expérience pluriversaliste (terme proposé par les convivialistes).
34 Et j’avance.
Le moment du grand passage : des rencontres toujours
35 En réalité, il y a un mystère non explicité à mes yeux aujourd’hui encore. Le réel se dessine bien dans les actes au quotidien, pas à pas et dans une démarche collective qui parfois n’exclut pas des voix dissonantes, mais il me semble que c’est seulement par sa mise en mots, par son écriture qu’il prend corps et qu’il prend Sens. Est-ce de cela — de cette transmutation — dont parlaient les alchimistes des temps anciens ? Le plomb et l’or ne serait-il pas finalement la même « chose » mais dans des états différents ?
36 Si cela est vrai, comme je le pressens, mes ultimes réticences concernant le cadre officiel du doctorat n’ont pas grand-chose à voir avec mes premières représentations, à moins de les formuler clairement.
37 Je voyais dans l’Université un lieu de pouvoir — au sens de potestas, c’est-à-dire volonté de domination — et j’alternais entre refus et crainte. Sur ce dernier volet, j’ai même pensé m’autocensurer dans la crainte d’être illégitime à entrer dans ce « saint des saints ». Mon père était fils de petits paysans et j’ai toujours entendu ma mère fulminer contre les intellectuels. Dès lors, il n’y avait qu’un pas pour penser qu’être la seule de ma famille à franchir ce pas était trahir, comme le décrit bien Vincent de Gauléjac en proposant le terme de névrose de classe.
38 En réalité, il me semble aujourd’hui que cette vision des choses était restrictive et ne prenait pas en compte la nature même de ce qui se jouait c’est-à-dire la réalisation d’une œuvre à laquelle j’ai prêté mon concours.
39 Dans l’écriture, mon rôle à moi n’a pas été de vouloir — ou pas d’ailleurs — produire de l’or et en tirer bénéfice, mais au contraire de permettre que ce qui devait advenir et qui était déjà là advienne. De prendre soin en somme. De prendre soin, mais aussi de trouver ce point d’ancrage suffisant, ce point de non tension et de totale disponibilité qui fait que l’œuvre se réalise. À ce point, l’écriture n’est pas souffrance, elle s’impose comme une évidence. Elle se nourrit de signes qui se transforment en signes « signifiants ». Notamment, les auteurs dont je me suis inspiré pour rédiger ma thèse ont parfois été découverts au hasard, en croisant une quatrième de couverture inspirante ou lors d’une rencontre m’amenant a priori loin de mon sujet de thèse.
40 Peu de personnes, étudiants ou partenaires, savent que je suis titulaire d’un doctorat. Je n’en fais pas état, sauf parfois lorsque je pressens que cela valorise mon interlocuteur. C’est le cas par exemple avec des personnes d’origine étrangère avec qui je construis des actions et qui, parce qu’ils sont sans-papiers, font des petits boulots précaires, bien qu’ils aient fait des études universitaires.
41 Le titre de mon travail m’apparaît, après coup, prémonitoire : « Le hameau des Possibles : pour une socio – anthropologie du pouvoir de penser et d’agir ».
42 Sur le moment, au terme de la troisième année, quand je suis à deux doigts de renoncer, ma directrice de thèse m’appelle et me demande qui je souhaite avoir dans mon jury. Je n’en sais rien et nous nous séparons le travail. Elle s’en occupe tandis que je me charge de mes invités, c’est-à-dire « les barbares » responsables de l’œuvre commune.
43 Et « mes barbares » viennent ! C’est-à-dire quelques habitants dont Brigitte et son accordéon, dont elle jouera à la fin, des jeunes de l’association Bande de Sauvages qui ont préparé un petit buffet avec des produits de récupération, deux étudiants, deux collègues, un de mes enfants et un de mes anciens directeurs…
44 Avec le jury, nous formons un ensemble composite et « décalé » dans cette ancienne salle du Conseil d’Administration de l’Université (depuis en travaux pour désamiantage), un ensemble respectueux et attentif à cette rencontre qui écrit une nouvelle page de cette histoire improbable.
45 Il reste que la démarche m’a transformée — notamment en m’autorisant à me revendiquer chercheuse et à entrer dans une démarche de transmission — comme d’autres événements de ma vie, puisque je suis en quête, ce que j’appelle — faute de mieux — mon chemin de Compostelle.
Et ce chemin est infini....
46 Hasard ou synchronicité ? J’achevais une première version de ce texte le jour de mon départ en retraite et juste après que le COVID ait rendu criante l’urgence de penser la souveraineté alimentaire.
47 Puis, plusieurs mois après, faits de dé-re-dé-re-confinement, de distanciation sociale, de masques divers (les tubas, c’est selon) et autres abandons des choses (et des êtres ?) « inutiles », le cœur et l’esprit s’affolent. Ils s’affolent au sens premier du terme : ils deviennent fous si on n’y prend garde. Une peur profonde, atavique autant que diffuse, semble prendre possession du corps social, qui ne pouvant plus penser, peine à agir.
48 Cette peur, osons la métaphore, est virale.
49 Et si, à la manière d’une recherche-action, nous observions méticuleusement toutes les petites formes de résistance que nous mettons en place les uns et les autres, pour nous arracher à cette boue, à cette gangue qui, nous empêchant de penser, nous empêche de com-prendre ?
50 « L’infra-politique est (…) essentiellement une forme stratégique que la résistance des sujets doit prendre lorsqu’elle est soumise à un trop grand danger. (…) Les impératifs stratégiques de l’infra-politique ne la rendent pas seulement différente en degré des politiques publiques des démocraties modernes : ils imposent une logique totalement différente de l’action politique. Aucune revendication publique n’est faite, aucune ligne symbolique n’est tracée. Toute action politique prend des formes conçues pour masquer ses intentions ou pour les dissimuler derrière un sens apparent. Pratiquement, personne n’agit en son nom pour des raisons voulues : cela irait à l’encontre du but recherché. C’est précisément parce qu’une telle action politique est scrupuleusement conçue pour être anonyme ou pour nier son but, que l’infra-politique appelle davantage qu’une interprétation réductrice. Les choses ne sont pas exactement ce qu’elles semblent être ». [4]
51 Et si à l’instar de mon jury de thèse, composite et « décalé », dans l’ancienne salle du Conseil d’Administration de l’Université, nous décidions là et maintenant de nous constituer en collectif respectueux et attentif à cette nouvelle rencontre nécessaire pour écrire ensemble une nouvelle page d’une histoire décidément très improbable ?