En première ligne, mais entre elles
Espaces et stratégies de résistance des livreurs face aux plateformes Deliveroo, Foodora, et UberEats
- Par Julien Sipra
Pages 10 à 25
Citer cet article
- SIPRA, Julien,
- Sipra, Julien.
- Sipra, J.
https://doi.org/10.3917/agen.003.0010
Citer cet article
- Sipra, J.
- Sipra, Julien.
- SIPRA, Julien,
https://doi.org/10.3917/agen.003.0010
Notes
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[1]
J’ai réalisé le travail de recherche partiellement présenté ci-avant en réponse à une commande du Conseil National du Numérique à des membres du Master d’Expérimentation en Arts Politiques de Sciences Po (SPEAP) dont je faisais partie.
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[2]
Le matériau collecté durant cette enquête a également été la source d’un article traitant de l’expérience sensible des algorithmes, publié ici :switchonpaper.com/2018/10/25/vos-restaurants-preferes-livres-en-moins-de-30-000-caracteres/
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[3]
Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique, Montréal, Lux Éditeur, coll. « Futur proche », 2018, 154 p., trad. Philippe Blouin, ISBN : 978-2-89596-280-9.
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[4]
Je ne m’intéresse, dans cette enquête, qu’aux livreurs, à leurs relations et à leurs pratiques et volontairement délaisse les autres parties-prenantes. Un travail similaire qui se focaliserait sur les restaurateurs ou sur les clients apporterait d’autres précieux éléments pour saisir ce secteur.
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[5]
La métaphore a fait florès depuis la parution de l’essai The Black Box Society. The Secret Algorithms That Control Money and Information de Frank Pasquale.
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[6]
J’ai été livreur actif pour deux enseignes, Foodora et Deliveroo, à Paris, durant 8 mois à raison d’une moyenne de 15 heures par semaine, à compter du mois de janvier 2018. De ce travail, ainsi que de mon intégration à de nombreux espaces de communication entre coursiers qui perdure depuis, je tire le matériau concernant les trois plateformes précédemment mentionnées qui forme ce récit, par endroits déjà inactuel. En effet, puisque le terrain de ma recherche est en mouvement permanent, certains des fragments que j’ai prélevés et que je rapporte ici sont périmés, mais cela ne rend pas de fait leurs implications caduques ; l’interface de l’application des livreurs est par exemple fréquemment mise à jour, modifiée. Par ailleurs, je précise que la majorité des faits et des situations que je rapporte par la suite ont trait à Deliveroo. Enfin, je rappelle que Foodora a annoncé la fermeture de son activité française en août 2018, qui s’est véritablement achevée quelques semaines plus tard.
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[7]
À savoir :
a- Le taux de présence ; pourcentage des « créneaux » réservés auxquels le livreur s’est effectivement connecté.
b- Le taux de désinscriptions tardives ; pourcentage de réservations annulées à moins de 24 heures du créneau concerné.
c- La participation aux pics, notée sur 12 ; nombre de créneaux de connexion pendant les 6 pics de la semaine (20 h-22 h, vendredi, samedi et dimanche). -
[8]
Les épicentres – je crois que l’appellation vient des livreurs – sont les endroits où les livreurs en attente de commande se retrouvent pour patienter ensemble. Généralement, c’est une place ou un carrefour, à proximité des restaurants les plus actifs. Ainsi, à l’épicentre théorique, officiel, défini par la plateforme, le centre de la zone, correspond un pendant officieux, défini par les livreurs, l’épicentre réel.
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[9]
Les citations des lignes et pages suivantes sont des verbatim des messages écrits par des livreurs.
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[10]
Lorsque j’ai débuté, Deliveroo rémunérait chaque livraison 5.75 €. Au moment d’écrire ces lignes, la tarification dépend de la zone et de la distance, et le minimum est fixé à 4,30 €.
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[11]
Volontairement, je n’aborde pas dans ce texte le problème des conditions de travail des livreurs. La mise en visibilité de celles-ci, ainsi que la lutte pour leur défense et leur amélioration, est notamment effectuée par deux collectifs amis, le Collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) et Pédale Et Tais Toi (#PETT), à qui je témoigne mon estime et mon soutien.
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[12]
À ce sujet, voire notamment la controverse liée au statut des livreurs, indépendants théoriquement, salariés pratiquement, socialter.fr/es/module/99999672/740/aprs_larrt_de_la_cour_de_cassation_les_coursiers__vlo_bientt_salaris_
- [13]
- [14]
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[15]
Seaver, N. (2017). Algorithms as culture : Some tactics for the ethnography of algorithmic systems. Big Data & Society. https://doi.org/10.1177/2053951717738104
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[16]
The Algorithm Multiple, the Algorithm Material : Reconstructing Digital Creative Practice – Elizabeth Goodman & Laura Devendorf – conférence donnée durant l’événement « The Contours of Algorithmic Life » à Université de Californie à Davis.
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[17]
« Les algorithmes ne sont pas comme des pierres de technique dans un ruisseau de culture, mais sont plutôt similaires à l’eau. Comme d’autres caractéristiques de la culture, les algorithmes sont mis en œuvre par des pratiques qui relèvent à la fois du technique et du non-technique. Dès lors, les algorithmes ne sont pas des objets techniques singuliers entrant dans de nombreuses interactions culturelles différentes, mais sont plutôt des objets instables, culturellement mis en œuvre par les pratiques avec lesquelles ils sont utilisés. » Traduction de l’auteur.
1 En ces termes s’énonce la mission que me confie le Conseil National du Numérique [1] ; du moins cette troncature correspond-elle à la portion du travail que je déploie plus avant [2]. Enquêter, faire une enquête, sur quoi ?, être en quête, de quoi ? D’abord, il me faut une scène, mon terrain : Paris, secteur food-tech, domaine livraison à vélo de plats cuisinés, plateformes Deliveroo, Foodora, et UberEats.
D’enquête à en quête, d’en quête à enquête
2 « Plateforme » : quelque part dans ma tête c’est une manière de hub, une entreprise avec un corps de connecteur multiple ; « Infrastructure numérique qui permet l’interaction d’au moins deux groupes d’acteurs » préciserait à grands traits Srnicek [3]. Les miennes en comptent jusqu’à trois. Elles organisent le déplacement de nourriture d’un point A à un point B, d’une adresse A à une adresse B, à vélo, scooter, voire à pied, en voiture ou en trottinette sans qu’elles le sachent, dans des sacs, sur des dos, à travers les rues, et, pour ce faire, ces entreprises mettent en relation des restaurateurs, des livreurs, et des clients [4]. 3 acteurs, mais 3+1, avec la plateforme qui organise l’espace, le temps, et la valeur affiliés. Pour univers, je vais explorer une géométrie dont la configuration m’échappe, une plateforme presque invisible, en-dessous mais aussi au-dessus, et autour des autres agents, bien visibles, avec leurs enseignes clignos et leurs corps fluos.
3 Univers, d’accord, et calculés alors ? S’intéresser au calcul, enquêter leur (s ?) algorithme (s ?) ; quadrature de la roue ? Comment m’y prendre ? Je fais un exercice de pensée : je rencontre le patron de Deliveroo, pourrais-je voir votre algorithme ? Voir votre algorithme : je présume qu’un algorithme se voit, comme des lignes de code. « Pourrais-je voir votre algorithme » = « Puis-je avoir accès aux lignes de code qui mettent en circulation un repas depuis le pouce d’un client jusqu’à sa bouche en passant d’abord par les mains du restaurateur, ensuite le dos du livreur ? ». Ainsi, je fais l’hypothèse qu’il existe quelque part quelque chose qui ressemblerait à Algorithme_de_Deliveroo.langage. Admettons. Je rencontre le patron de Deliveroo, « veuillez trouver ci-joint notre algorithme ». Impossible à admettre, mais admettons. Fichier, double clic, s’ouvre la boîte noire [5]. Je vois l’algorithme avec des yeux aveugles. Fin de l’exercice de pensée et début de celui de définition d’une méthode d’enquête.
4 Je marche aux environs de la Bastille pluvieuse. J’ai décidé d’aller dans la rue à la rencontre de livreurs, puisque je les vois partout quand je n’y prête pas attention, pendant le créneau du déjeuner, entre 11 h et 14 h, à quelques encablures de la fin d’année. Je compte interviewer, remplir des questionnaires. Le temps passe, pas les livreurs. J’avais lu et vu, pourtant, qu’ils avaient pour habitude de patienter ensemble, notamment sur cette place ; je comprendrai plus tard que, par temps froid, rouler c'est être au chaud. Nouvelle tactique : les attendre aux points de passage obligés, devant les restaurants. Je me poste dans une rue restauratrice. Un premier livreur arrive, n’a pas le temps d’écouter jusqu’à la fin ma présentation, récupère sa commande et repart. Un second vient, j’écourte, mais il n’écoute pas plus. Un troisième s’avance, passe devant mes mots, entre, aussitôt ressort sans sac : sa commande n’est pas prête. Il a du temps, peu, trop peu, je sors mes feuilles et le sac lui est tendu. Je rentre, découragé. Pendant encore quelques jours, j’emploierai cette méthode, stérile pour de multiples raisons : la rémunération à la course qui incite à tuer les temps morts, évidente, le besoin de repos ou la préférence pour la discussion entre camarades, compréhensible, et puis, surprenante, la méfiance, que je comprendrai, et expliquerai également, plus tard.
5 De l’autre côté de l’année, je reviens sur les rues, à vélo désormais. En guise de nouvelle méthode, j’essaie la filature : pédaler jusqu’à ce que le hasard me fasse rencontrer un livreur, que je prendrai en chasse jusqu’à son prochain arrêt. Dans quelque attente d’une commande ou d’un plat, j’engouffrerai mes questions.
6 Ainsi plusieurs journées durant, j’erre, repère, suis, enfin interroge, sans résultat probant. Certainement, être à vélo m’aide : je ne ressens plus de méfiance, plutôt de la curiosité pour cette curieuse démarche, de la sympathie même, de celle qu’ont entre eux par avance les membres d’une communauté. Bien que je glane quelques numéros de téléphone et quelques acquiescements à mes propositions d’interviews ultérieures, de nouveau les échanges tournent court. Décidément, ce terrain semble sans prise.
7 Je ne désespère pas et inaugure bientôt une troisième méthode d’enquête, baptisée plus tard « précipitation », par analogie avec le phénomène chimique. Contre le principe de ces plateformes qui postule que ses trois parties prenantes – restaurateurs, livreurs, clients – ne sont jamais toutes en contact, je décide de les réunir, sans rien escompter. Je m’installe dans un restaurant disponible à la livraison et passe commande depuis l’application d’une des plateformes. Intrigué, le serveur s’assoit à ma table et je recueille des informations comme nous commençons à discuter. Puis arrive le livreur, que j’interpelle au moment où il pense récupérer ma commande, et que j’informe de la situation. Toujours surpris, souvent amusé, il m’accordera quelques minutes et confidences, dans ce neuf espace de communication créé en lisière de bug. Quatre fois, j’applique la méthode, et, enfin, appréhende quelque peu mon terrain. J’apprends notamment que les livreurs ne sont pas libres de leurs horaires, que le système de rémunération diffère selon la plateforme, les modalités de recrutement ou le matériel prêté sous caution aussi. Cependant, ce mode opératoire souffre d’un défaut majeur qui me conduit à l’abandonner : son coût, celui d’un repas, 12 à 15 € par entretien.
8 Pour y pallier – je le conçois véritablement de la sorte à cet instant –, j’ai l’idée d’être à mon tour livreur à vélo : l’argent gagné en me faisant enrôler financerait mes entretiens de précipitation, et j’accéderais à de nombreux autres espaces d’investigation, riches de données nouvelles : processus de recrutement, applications spécifiques des livreurs, fréquentation des différentes parties prenantes, expérience subjective du travail.
9 Par conséquent, un mois durant, j’œuvre à devenir livreur pour Deliveroo, Foodora et UberEats : je me connecte aux sites internet, sous « Flexibilité, indépendance, revenus attractifs » ; clique sur « s’inscrire » ; crée des comptes ; effectue des « demandes de partenariat » ; remplis des formulaires avec mon état civil ; lance mon auto-entreprise ; montre mon casier judiciaire vierge ; « surveille [m]on téléphone entre 9 h et 19 h du lundi au vendredi » car « un opérateur va prendre contact avec [m]oi dans les prochains jours » ; regarde des vidéos de présentation du métier et des règles ; me prépare pour le quiz qui s’ensuit ; coche « un endroit ne gênant pas le passage des autres usagers de la rue et des clients des restaurants » pour répondre à la question « Où dois-je attacher mon vélo ? » ; apprends selon la vidéo « Hygiène et sécurité » que « si c’est une pause toilettes nous recommandons qu’elle se fasse avant ou après une livraison afin d’éviter tout risque éventuel de contamination » ; obtiens un score, un score ni bon, ni mauvais, apparemment suffisant, donc des rendez-vous, à une réunion d’information, à un « onboarding », à un « shift d’essai », dans un bureau, sous un porche, à travers les rues ; complète le « contrat de prestation de services » ; lis « en tant que prestataire indépendant, [je suis] libre de rouler quand [je] le souhaite et selon mes besoins » ; signe ; récupère contre règlement ou sous caution un kit de livraison de base qui varie selon l’entreprise et comprend un sac de transport isotherme, voire une batterie de secours, une veste de cycliste, de pluie, un casque ; télécharge derrière le lien secret l’application des livreurs ; double clique sur l’e-mail « Bienvenue dans la team ! ».
10 Voilà, en un mois, j’ai rejoint « la communauté des coursiers » [6].
11 Maintenant, livrer. Vélo, sac, tenue, antivol, lumières, application : seul me manque un shift, un créneau. D’une heure ou d’une heure et demie, ils se réservent à l’avance chaque lundi, qui ouvre le planning de la semaine en huit entière. Prendre une carte de Paris intra-muros, la découper en 10 zones grossièrement égales, superposer un semainier, ouvrir 17 shifts dans chacun des jours, entre 7 h 50 et 2 h, en réserver au moins un, travailler dedans. Affinons : ouvrir 17 shifts dans chacun des jours, entre 7 h 50 et 2 h, en réserver au moins un chaque lundi depuis l’application, selon l’ordre et l’heure de passage du groupe de livreurs auxquelles vos statistiques vous font appartenir, travailler dedans. Encore : en réserver au moins un chaque lundi, depuis l’application, selon l’ordre et l’heure de passage du groupe de livreurs auxquel vos statistiques [7] calculées toutes les deux semaines vous font appartenir, espérer que des shifts soient encore disponibles lorsque vous vous connectez et, le cas échéant, être assez rapide pour en réserver au moins un, travailler dedans.
Alors ensuite seulement descendre dans la rue pédaler
12 Je me dirige vers le centre de ma zone, point de départ de tout shift, avant que celui-ci ne commence. Arrivé, j’active ma géolocalisation pour être autorisé à l’heure pile du début de mon shift à passer en ligne. Tap, je suis en ligne. Je ne livre pas, j’attends. Disponible pour recevoir une commande, que l’on m’assignera. L’algorithme. J’attends. Je fais les cent coups de pédales. Soudain, l’algorithme me choisit. Une notification, tap, compte à rebours, une carte, ma position, l’adresse du restaurant, croix rouge pour refuser, bouton vert pour accepter : swipe à droite, j’accepte. Je me rends au restaurant, cadenasse mon vélo, swipe à droite, arrivé. « Bonjour, la commande #2206 svp ». La prendre, ou l’attendre, vérifier son contenu, tap sur chaque article pour confirmer sa récupération, swipe droit, commande récupérée. Nouvel écran, aller chez le client : nom, prénom, adresse, digicode, instructions. Je range la commande dans mon sac, reprends mon vélo, la route, réinstalle mon antivol, bondis de la selle, rembobine, antivol, vélo, sac, swipe droit, arrivé. Je toque : « Bonjour voici votre commande merci au revoir », swipe droit, confirmé. Livraison accomplie, retour 143 mots plus haut.
13 Ce cycle pouvait admettre de nombreuses variations : je pouvais recevoir une double, et en ce cas je récupérais à un même restaurant les commandes de deux différents clients, ou bien connaître un problème qui perturbe le programme (avarie du vélo, endommagement d’un plat, absence d’un client), m’obligeant alors à demander mes prochaines instructions au support biker joignable par appel téléphonique ou via un chat intégré dans l’application. En outre, l’intégralité de cette séquence de mise en calcul m’était totalement obscure. Jamais quelqu’un de la plateforme – ce quelqu’un si peu nombreux et si peu visible qu’il en devient presque introuvable, c’est-à-dire personne – ne m’avait expliqué la moindre de ces opérations, ni ce qui les fondait, ni ce qui les motivait. J’étais gouverné par mon écran, depuis mon écran. Je baissais la tête pour recevoir mes commandements. Je prenais d’en bas mes ordres d’en haut, d’un haut inconnu invisibilisé, de la boîte noire aux faces d’interface. J’ignorais tout d’elle, elle connaissait tout de moi. Elle m’avait prise, je devais l’apprendre, et tout ce que j’allais connaître ensuite de son fonctionnement proviendrait de rumeurs, de discussions et de spéculations, de réflexions personnelles ou d’échanges avec mes camarades livreurs. Mais nulle machine à café dans mon open-space.
Réseaux sociaux, raisons sociales
14 Théoriquement, une conséquence de la nature du travail de livreur qui exige d’être mobile, renforcée par l’algorithme de livraison destiné supposément à maximiser ce mouvement, est d’atomiser la flotte de travailleurs, tous disséminés parmi les rues, et, réduisant les contacts entre livreurs, un effet de cet éparpillement est d’amoindrir les échanges et les frictions. Néanmoins, à force de pratiquer dans l’algorithme, je repère bientôt du jeu entre certaines lignes, comme des havres ou des machines à café, des pauses propices à la discussion : les intervalles de suspension de l’activité, voire d’inactivité. Fréquemment – dans la majorité des cas à vrai dire – j’arrive au restaurant avant que la préparation de la commande ne soit terminée et dois donc patienter à l’extérieur de l’établissement, où je me joins à la foule des livreurs inoccupés à le faire aussi, jusqu’à parfois un quart d’heure.
15 « Ca sonne aujourd’hui ?
16 - 3 co depuis 11 h.
17 - Lui, il est tout le temps en retard. »
18 On y cause d’abord boulot, nombre de commandes livrées jusqu’ici, statistiques, performances, on compare nos chiffres d’affaire pour se dire bonjour, on critique l’application, on insulte un restaurateur lent, on évalue les jours et les zones ; ensuite, seulement si ce temps durait, on s’écarterait du travail, on parlerait vélo, on converserait de la vie enfin. Contre le principe de l’algorithme, grâce à l’un de ses paradoxes, nous nous assemblons, nous occupons ces événements contraires que nous remplissions de doléances et de bavardages. Nous ne fomentons pas encore mais, en son corps, nous bruissons.
19 Je découvre cette espèce d’externalité produite par l’algorithme, qui me semble fournir les conditions d’une organisation, et bientôt d’autres de ses spécimens, là engendrés par le soleil qui extrait les cols blancs au dehors, ici par le sur-recrutement qui désœuvre, tantôt par les vacances qui vident les villes. Ainsi, en plus des camarades dont je fais la connaissance sur l’attente des trottoirs des restaurants, je rencontre parfois des livreurs sans livraison qui prennent ma roue et m’accompagnent, ainsi que les bandes oisives des épicentres [8] que je gagne lors des périodes de moindre activité, et toutes ces situations sont autant d’occasions de converser et de collecter. Autrement dit, dans le temps-espace de l’algorithme se trouvent des intervalles de rencontre, qu’il produit et qui sont susceptibles de nous agréger, attachés à certains endroits, et dont la dimension s’étend de l’instant-point au moment-place.
20 Au fil des rencontres, j’apprends l’existence de nombreux groupes de discussion entre livreurs, en ligne, sur WhatsApp, sur Facebook, sur Telegram, comptant chacun d’une vingtaine à plus de trois mille membres, que je rejoins. Très hétéroclites, ces groupes peuvent être thématiques, consacrés à un sujet ou un objectif, comme acheter et vendre du matériel, ou ne rassembler qu’une communauté précise, telle que les livreurs de la plateforme X d’une ville Y, voire d’une zone Z. J’assiste et participe aux conversations au cours desquelles nous...
21 ... partageons des informations :
22 « évitez bld St Germain bouclé pour cause de manif » [9] ;
23 … demandons des conseils :
24 « vous auriez un avertisseur sonore à me conseiller ? Parce que des fois avec les voitures c’est chaud » ;
25 … sollicitons de l’aide :
26 « Svp, je suis tunisien j’écris quoi dans la case de département ??, et est ce que le num titre de séjour ça veut dire le num du visa ?? »
27 « Vélo volé à Paris, Posez un antivol dessus et prévenez-moi !!! » ;
28 … nous plaignons de nos conditions de travail :
29 « C’est moi ou uber sa ne sonne plus du tout en ce moment ? »
30 « Y a autant de livreurs à Paris que de taxis jaune à New York, tu sors dans la rue, tu comptes jusqu’à 3 et tu vois passer un mec en scoot avec un cube »
31 « Est-ce qu’il y a une prime pour la neige ? : 'D » ;
32 Ou encore, et surtout, nous comparons nos performances, à grand renfort de captures d’écran :
33 « Hello les gens partager ici en commentaire une capture de course avec le prix et la distance que vous trouvez trop bas. »
34 Tout ce qui concernait le travail était abordé, mais majoritairement les discussions étaient consacrées au chiffre d’affaires, ainsi qu’aux questions, connexes, de l’activité des périodes et des zones, du système de tarification sans cesse modifié à la baisse [10], ou du recrutement de nouveaux livreurs. Il s’agissait collectivement, ou du moins au sein d’une communauté, d’éclaircir par endroits l’obscurité imposée autour du travail, principalement en procédant par comparaison, entre livreurs bien sûr, mais aussi entre zones, villes, plateformes. Par exemple, alors qu’il devint crucial d’« être à 11 », c’est-à-dire de figurer dans le groupe de 11 h, d’être de ceux que les statistiques autorisent à accéder en premier au planning et à réserver prioritairement des créneaux de livraison parmi le nombre fini d’heures de travail disponibles, je voyais défiler sur nos réseaux d’innombrables captures de l’écran affichant les statistiques individuelles et, en dessous, comme un résultat de celles-ci, l’heure de réservation attribuée. Elles étaient accompagnées d’incompréhension : pourquoi les meilleures statistiques possible ne garantissent-elles pas d’intégrer le groupe de 11 h ? Y aurait-il des critères cachés ?
35 « Peut etre psk tu travail que week end
36 regarde les miennes, moins bonnes, et je suis à 11 h
37 leur système est bancal
38 donc ils ont des stats en interne qu’on connaît pas genre taux d’acceptation
39 Les pauvres qui étaient à 15 h : 'D Catastrophique pour les creneaux
40 Un des gars qui a contacté Uber, aurait eu en réponse qu’il y a de plus en plus de nouveaux livreurs. Et que l’algorithme d’attribution des commandes les favoriserait !!!! Vous y croyez ? Vous avez des infos sur le sujet ? »
41 « Nous n’avons aucune information en interne sur l’algorithme d’attribution de courses au livreur. Nous vous remercions pour votre compréhension. Retrouvez tous nos conseils sur t.uber.com/faq-eats ».
42 Toutes les conversations auxquelles je prenais part étaient composées de cela, à divers degrés, de cette volonté de compréhension, de cette tentative d’élucidation individuelle et collective, de ce besoin de saisir l’outil de son travail. En réponse à l’isolement et au mystère, ces espaces de communication, en ligne – à l’intérieur de l’algorithme – et hors ligne – à l’extérieur de l’algorithme – avaient été ouverts, comme par un mouvement de réappropriation et d’équilibrage du pouvoir. Ils abritaient les doléances comme les blagues, la routine des livraisons comme l’initiative d’une pétition ; des outils également : foire aux questions, tutoriels vidéo pour effectuer une démarche administrative, cartes inventoriant les points chauds où se protéger l’hiver, comme les bouches d’aération de magasins ou les couloirs de métro accessibles, ou bien situant les pompes en libre-service ; des astuces aussi : « les gars, petite technique pour connaître l’adresse du client avant de la validé » ; des on-dit et des je-pense encore, et assurément quelques vérités fichues dans la cacophonie. Nous disséquions la boîte noire.
43 La création de réseaux de communication n’est pas le seul moyen de résistance que j’ai observé. Dans de nombreuses villes de France, des collectifs existent, qui établissent des liaisons entre eux, et avec d’autres de leurs avatars à travers l’Europe même, et bataillent localement et globalement, seuls et de concert, et triomphent parfois [11]. Des grèves d’une forme nouvelle, spécifique, sont organisées depuis les réseaux propres : des déconnexions, c’est-à-dire le passage hors-ligne coordonné des livreurs travaillant lors du même shift. Plutôt que de livrer, les livreurs vont alors de restaurant en restaurant discuter avec les restaurateurs, les sensibiliser, et les convaincre d’éteindre leurs tablettes pour la soirée. Bug général, le service est hors service : « Nous serons de retour dans un instant ! Nous sommes actuellement très occupés et ne pouvons accepter de nouvelles commandes dans la zone. Merci de réessayer d’ici quelques minutes ». La grève du zèle est adaptée aussi : il s’agit dès lors de respecter le code la route.
Des bâtons dans les roues
44 Répondant à un besoin et un objectif de protection, les démarches d’organisation, les constitutions de collectifs, et les formes d’activisme abordées précédemment, ainsi que celles décrites plus avant, croisent de nombreuses entraves sur leur chemin. L’hétérogénéité des livreurs, des trajectoires et des motivations individuelles, ainsi qu’un taux élevé de rotation des effectifs – ou du moins l’arrivée continue de nouveaux autoentrepreneurs dont la signature ne coûte rien – freinent considérablement la fédération des forces. Certains livreurs ne sont là que pour quelques mois seulement, d’autres travaillent près de 60 heures par semaine depuis plusieurs années, la plupart restant très attachés à l’indépendance inhérente à ces contrats de travail, même illusoire [12]. Les structures traditionnelles, comme les syndicats, que l’on méconnaît ou dont on se méfie, n’intéressent pas. La langue aussi est une barrière, dans un nombre de cas non négligeable. L’activité frénétique qui a lieu sur les groupes de communication également, qui gêne grandement l’élaboration concertée d’opérations et la participation, parce qu’elle dilue à l’extrême les messages et rend absconses les discussions où enchaînent sans lien les sujets et les répliques. Par exemple, tandis qu’aux tout premiers jours d’avril 2019, des livreurs, réclamant principalement une augmentation des rémunérations et une diminution de la taille des zones, refusent de travailler, bloquent des restaurants et tapagent devant les fenêtres des responsables de Deliveroo, un groupe de discussion spécialement créé sur WhatsApp afin d’organiser le mouvement comptait 1397 messages écrits, 52 photos, 3 vidéos, et 923 messages audio dans la soirée du 3 avril 2019, moins de 48 heures après que je l’ai rejoint.
45 Surtout, la peur sclérose, que la rumeur fortifie. Car le corollaire du recours des plateformes à des travailleurs indépendants, faussement, est que celles-ci peuvent mettre fin au contrat de prestation de services les liant aux livreurs en un claquement de doigts. Désactivé, déconnecté, compte supprimé, à vie. Dans ces conditions, mieux vaut filer droit. D’autant plus que rôde un système de surveillance et de contrôle : le suivi par GPS, les statistiques, la mise en concurrence, les éventuels commentaires des clients, des restaurateurs, et même des autres livreurs. J’ai entendu que des livreurs qui participaient à une manifestation contre une plateforme hors de leurs créneaux de travail avaient été désactivés le lendemain, leur GPS les ayant trahis. Circulait aussi le bruit que des employés des plateformes se postaient anonymement alentour des devantures, pour évaluer le comportement des livreurs et épingler ceux qui ne respectaient pas les règles d’hygiène, ou ceux qui, déclarés cyclistes, conduisaient un scooter. Panoptique hors-ligne donc, physique, mais en ligne également, électronique : sur Internet, personne ne sait que vous êtes un employé des plateformes, observant les discutants, obliquant les discussions. « Un manager foodora était sur toutes les discussions de coursiers sous un faux nom. À noter aussi que des groupes [...] sont envahis par des coursiers fayots pour les transformer en groupe vide de sens. Ça troll à fond pour discréditer les gens qui veulent faire bouger les choses ».
46 Il est à noter que la véracité de toutes ces paroles, au sujet des mécanismes de l’algorithme ou à propos des manœuvres des plateformes, n’importe pas : elles nous agissent comme si elles étaient vraies. En effet, faute de communication officielle émanant des plateformes, la rumeur s’octroyait la valeur de l’information et, tenue pour vérité, produisait son effet : l’instauration d’une discipline, obéie d’autant plus strictement qu’est importante la menace d’une sanction dirimante, immédiate, capable de vous priver de votre unique source de revenus. Et de rumeurs, il en courait autant que de coursiers.
47 En plus des stratégies collectives, énoncées jusqu’ici de manière non exhaustive, je relève une panoplie de micro-conduites individuelles destinées à contrôler, optimiser, détourner, ou élucider l’algorithme : emploi d’applications pour tromper la géolocalisation ; simulation d’un accident pour voler un repas ; refus de livrer une commande lointaine ou contenant un produit inadapté à la livraison, voire difficile à transporter sans l’endommager (telles les soupes et les pizzas) ; recours à une application de sport pour tracer son activité ; édition de ses propres statistiques afin de les confronter aux chiffres officiels ; utilisation d’un scooter en étant inscrit en tant que cycliste ; sous-location illégale d’un compte pour pallier une désactivation [13] ; pratique du double-shift, c’est-à-dire le fait de livrer pour deux plateformes simultanément : « la où tu peux bien travailler, c’est en cumulant les plateformes. Un peu de Uber, de Deli, de Stuart et autre boîte qui ne sont dispo que sur Paris pour le moment, tu arrives à te faire un bon chiffre. Après faut savoir se gérer par rapport au trajet ».
48 J’apprends ces techniques, et en expérimente moi-même. Je conçois des plans pour découvrir certains fonctionnements de l’algorithme. Ça sonne, je reçois une commande. L’adresse m’est familière : l’algorithme m’a assigné la commande de ma voisine de palier. Je la livre, mais ne valide pas la livraison et déclenche mon chronomètre. Je rentre chez moi. J’attends, j’ignore ce que je j’attends, mais j’attends, qu’il se passe quelque chose. Passées vingt minutes, mon téléphone sonne. Un robot me donne l’instruction de valider la livraison ou de joindre le support biker en cas de problème. J’en déduis : if (rider_gps_position = customer_ adress) and (time_delivery_confirmation > 20) then call_rider.
49 Une autre fois, je patiente devant un restaurant et demande à des amis de commander. Je suis oisif, sans doute le livreur le plus proche. La commande est passée mais assignée à quelqu’un d’autre. J’en déduis que la distance entre le restaurant et le coursier à l’instant où est passé la commande n’est ni le seul paramètre pris en compte par la fonction d’assignation des commandes, ni le plus important, ce que d’autres constatent également et tentent d’expliquer :
50 « – Je comprends rien. Je suis plante depuis 30 min devant un Mcdo. Rien. Pas une course. Par contre je vois d’autres Uber qui font des retraits. WTF ?
51 – normal tu es en off. L’appli ne favorise pas les campeurs.
52 – Donc ça se désactive pour les campeurs ?
53 – l’algo semble prendre en compte le temps de trajet et le temps necessaire pour la prepa de la commande, c’est ce qui pourrait expliquer que les campeurs aient moins de commandes.
54 – certains Macdonald ont une limite de zone ou tu reçois rien... Éloigné toi de 50 m ou sur la rue d en face... C est pour éviter les attroupement ».
55 Au long de mes livraisons, je chronomètre, je capture, je trace, je compare, je bricole une sorte de rétro-ingénierie, souvent infructueuse, au mieux rudimentaire. Presque, je ne fais que des découvertes de polichinelle.
La boîte n’est pas une boîte et l’algorithme est de l’eau
56 Huit mois durant, j’observe les détournements, les ruses et les contre-conduites, que je note. À l’organisation mise en place par les plateformes s’en superpose une seconde, à l’initiative des livreurs, à travers les rues et les câbles. La plus saillante de ces fonctions est la mise en réseau des livreurs, séparés par hypothèse, permettant ensuite la mise en partage des situations individuelles, et la mise en étude et en délibération, puis en œuvre quelquefois, d’actions collectives.
57 Les livreurs reliés s’échafaudent au sein de ces espaces et, en dépit qu’y pullulent les rumeurs et les conjectures, une compréhension collective des événements a lieu, comme par itération à partir des contributions particulières, qu’il s’agisse d’une annonce de la plateforme, d’un comportement de l’algorithme ou de tout autre fait agissant sur le métier ; activité qui est le synonyme d’une correction du rapport de force existant.
58 Comme je me suis surpris à le faire moi-même, et à y être presque naturellement amené, les livreurs développent des micro-tactiques de tous ordres pour se protéger de l’univers calculé ou contrecarrer ses calculs. Derrière ces mots affleure l’algorithme, là, tout proche. Pourtant, huit mois durant, j’ai pédalé à sa poursuite, sans jamais parvenir à le capturer. Certes, de diverses façons, j’ai distingué certaines de ses étapes, induit certaines de ses opérations, deviné certaines de ses variables : mais quelle formidable besogne pour ce famélique achèvement ! Quelle déprime que de fournir tant d’efforts pour « quelque chose que vous auriez pu trouver en hackant les serveurs d’une boîte ou en servant des verres à un ingénieur jusqu’à ce qu’il soit assez ivre pour lâcher le morceau ! [14] » J’étais dans la boîte noire, mais incapable de poser la main dessus. L’algorithme devait être partout, mais je ne l’ai vu nulle part. En aucun endroit, je n’ai trouvé une série finie et reproductible d’opérations qui permette d’atteindre un résultat souhaité, tel que l’informatique définit l’algorithme, quelque objet singulier, stable, probablement textuel. Alors, qu’en conclure ? Soit l’on défendra que j’ai mal cherché, et l’on pourra revenir notamment à la citation précédente, soit l’on révisera la notion d’algorithme et, dans le lignage des travaux de Laura Devendorf et Elizabeth Goodman ou de Nick Seaver [15], on adoptera une nouvelle représentation, celle d’un réseau pluriel et instable d’entités, d’une « agglomération de personnes, de machines, de règlements, de données, etc. dont les dimensions et les composantes changent avec le temps » [16].
59 Dès lors, l’attention quittera le graal de l’accès au code informatique et, départi de la quête de la boîte noire, on étudiera l’algorithme comme un phénomène social et technique, un ensemble de pratiques concernant une multitude d’agents. La représentation changée, on considérera, peut-être, alors, que l’algorithme est comme l’eau : « algorithms are not technical rocks in a cultural stream, but are rather just more water. Like other aspects of culture, algorithms are enacted by practices which do not heed a strong distinction between technical and non-technical concerns, but rather blend them together. In this view, algorithms are not singular technical objects that enter into many different cultural interactions, but are rather unstable objects, culturally enacted by the practices people use to engage with them » [17].