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Article de revue

L’intermédiation

Exploration d’une notion heuristique et pratique pour penser et agir la complexité

Pages 78 à 116

Citer cet article


  • Arnera, T.,
  • Noël, O.
  • et Garcia, R.
(2018). L’intermédiation Exploration d’une notion heuristique et pratique pour penser et agir la complexité. Agencements, 2(2), 78-116. https://doi.org/10.3917/agen.002.0079.

  • Arnera, Thomas.,
  • et al.
« L’intermédiation : Exploration d’une notion heuristique et pratique pour penser et agir la complexité ». Agencements, 2018/2 N° 2, 2018. p.78-116. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-agencements-2018-2-page-78?lang=fr.

  • ARNERA, Thomas,
  • NOËL, Olivier
  • et GARCIA, Régis,
2018. L’intermédiation Exploration d’une notion heuristique et pratique pour penser et agir la complexité. Agencements, 2018/2 N° 2, p.78-116. DOI : 10.3917/agen.002.0079. URL : https://shs.cairn.info/revue-agencements-2018-2-page-78?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/agen.002.0079


Notes

  • [1]
  • [2]
    Thomas Arnera, texte de présentation de la « Recherche Action Publique publics », préparation des rencontres du 7 avril 2018. En ligne : defluences.fr/
  • [3]
    Régis Garcia, notes prises lors de la 1ère rencontre du RAPp, 7 avril 2018.
  • [4]
    Créé en 1999, à l’Université Paul Valéry de Montpellier, par le Professeur Alain Marchand, le DESS « Conception et conduite de projets en intermédiation sociale » est devenu aujourd’hui le Master « Intermédiation et Développement Social : Projets, Innovation, Démocratie et Territoires ».
  • [5]
    Alain Marchand a été Professeur d’Économie à l’Université Paul Valéry – Montpellier 3, jusqu’en 2008.
  • [6]
    Université Paul Valéry – Montpellier 3, présentation du Master IDSpidt. Consultable sur le site : univ-montp3.fr/fr/formations/offre-de-formation/master-lmd-XB/sciences-humaines-et-sociales-SHS.html/
  • [7]
    Pour davantage de développement, se référer à l’article : Garcia, R. (2018). Une recherche à l’épreuve de ses traductions. Mise en récit d’une recherche-expérimentation dans le cadre d’un dispositif Cifre. Agencements, (1), 73-108.
  • [8]
    Correspondance avec Pascal Nicolas-Le Strat et Thomas Arnera, février 2018 : « Qu’est-ce qui se met à fonctionner comme “sociologie” (un terme générique) ou, plus intéressant, comme savoir dans une situation donnée ? Non pas ce que c’est mais comment ça se met à fonctionner. Le cœur de mes désirs épistémopolitiques est certainement là. Que quelque chose se mette à fonctionner. (...) La question n’est peut-être pas tant de savoir ce qu’est l’intermédiation mais d’explorer ce qui se met à fonctionner lorsque qu’une intermédiation opère ».
  • [9]
    Noël, O. (2010). Pour une sociologie d’intermédiation : intervenir dans des configurations d’actions publiques politiquement sensibles, p. 8. En ligne : msh-m.fr/IMG/Pour_une_sociologie_d_intermédiation.pdf/
  • [10]
    Bricologis, Rapport d’activité. En ligne :
    bricologis.com/l-association/
  • [11]
    Staritzky, L. (2018). Le droit à la ville : Une expérimentation urbaine par le bas. Agencements, (1), 143-159.
  • [12]
    Synthèse du Diagnostic – Phase 1 de la Recherche-Action sur la question des Jeunes Adultes (avril 2014).
  • [13]
  • [14]
    Lahire, B. (2016). Pour la sociologie. Et pour en finir avec la prétendue « culture de l’excuse ». Paris, France : La Découverte.
  • [15]
    Alors même qu’ils sont, selon John Dewey, « le public » : c’est-à-dire « l’ensemble des personnes affectées par les conséquences indirectes d’activités sociales qui leur sont étrangères, qui leur sont préjudiciables, qui pervertissent le cours de leurs expériences et souvent l’interrompent, et par conséquent qu’ils ne peuvent directement gouverner » : Dewey, J. (2010). Le public et ses problèmes. Paris, France : Folio.
  • [16]
    L’ouvrage d’Axel Honneth tente ainsi de mettre au jour une « grammaire morale des conflits sociaux » : Honneth, A. (2000). La lutte pour la reconnaissance. Paris, France : Cerf.
  • [17]
    Synthèse du Diagnostic – Phase 1 de la Recherche-Action sur la question des Jeunes Adultes (avril 2014).
  • [18]
    Nous nous appuyons sur la définition que Michel Foucault donne de cette notion, dans : Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris, France : Gallimard.
  • [19]
    Comme le souligne l’historienne Ludivine Batigny : Batigny, L. (2007). Le plus bel âge ? Jeunes et jeunesse en France de l’aube des « Trente glorieuses » à la guerre d’Algérie. Paris, France : Fayard.
  • [20]
    Pour un développement de cette approche d’intermédiation : Noël, O. (2010). Pour une sociologie d’intermédiation : intervenir dans des configurations d’actions publiques politiquement sensibles. Conférence organisée par la Maison des sciences de l’Homme, Montpellier. Vidéo : mshsud.tv/spip.php?article240/.
  • [21]
    Cet espace public est à la fois un espace de discussion rationnelle, au sens que lui confère Jürgen Habermas, mais aussi un espace physique et sensible au sens que lui confère Hannah Arendt.
  • [22]
    C’est sur ce point que nous insistons, avec le professeur de sociologie Ahmed Boubekeur, dans le rapport remis en 2013 au Premier ministre dans le cadre du projet de refonte de la politique dite d’intégration. Nous l’avons synthétisé dans : Noël, O. (2014). Groupe de travail « Faire société commune dans une société diverse » : fabriquer autrement les politiques publiques. Migrations Société, (155), 101-114.
  • [23]
    Cette perspective est particulièrement développée dans le réseau depuis le congrès des centres sociaux qui s’est tenu en juin 2013 à Lyon.
  • [24]
    Fraser, N. (2005). Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution. Paris, France : La Découverte.
  • [25]
    Noël, O. (2004). Jeunesses en voie de désaffiliation. Paris, France : L’Harmattan.
  • [26]
    Nicolas-Le Strat, P. (2018). Quand la sociologie entre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique. Rennes, France : Éditions du commun.
  • [27]
    Noël, O. (2010). Pour une sociologie d’intermédiation : intervenir dans des configurations d’actions publiques politiquement sensibles. En ligne : msh-m.fr/IMG/Pour_une_sociologie_d_intermédiation.pdf/
  • [28]
    Bricologis est un espace ressource qui s’organise autour d’un atelier de bricolage partagé et qui s’est ouvert à Vaulx-en-Velin – La Soie, en 2017. Il se définit comme un « tiers-lieu du faire par soi-même » : bricologis.com/.
  • [29]
    J’emprunte ce terme au mouvement des lieux intermédiaires et indépendants tout en l’élargissant à des expériences qui dépassent le seul champ artistique.
  • [30]
    Ces espaces sont : la friche artistique Lamartine (friche-lamartine.org/) et les Fabriques de sociologie (fabriquesdesociologie.net/).
  • [31]
    Nicolas-Le Strat, P. (1998). Une sociologie du travail artistique. Paris, France : L’Harmattan.
  • [32]
    Muller, P. (2005). Esquisse d’une théorie du changement dans l’action publique. Revue française de sciences politiques, 55 (1), 155-187.
  • [33]
    Marchand, A. (2002). L’intermédiation sociale, complexité et enjeux. Journée du Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées (DESS), Université Paul Valéry – Montpellier 3. Texte non publié.
  • [34]
    La nuance que j’opère distingue une pratique sociologique « instituée » qui s’expose volontairement à l’expérimentation – donc à des contradictions, des transformations – et une pratique naissante qui s’invente au cœur d’autres pratiques en expérimentation (théâtre, friche artistique) et qui se constitue à partir d’elles.
  • [35]
    Cingolani, P. (2006). La précarité. Paris, France : Presses Universitaires de France.
  • [36]
    Nicolas-Le Strat, P. (1998). Une sociologie du travail artistique. Paris, France : L’Harmattan.
  • [37]
    Henry, P. (2014). Pour un nouveau référentiel pour la culture ? Pour une économie coopérative de la diversité culturelle. Toulouse, France : Éditions de l’Attribut.
  • [38]
    Arnera, T. (2018). « Emménager, Aménager, Déménager, ou comment penser une recherche en friche », Agencements, (1), 123-142.
  • [39]
    L’association Lamartine, et l’ensemble des collectifs et associations qui en sont membres et occupent le lieu, seront relogés officiellement en 2019 dans deux locaux de la ville de Lyon.
  • [40]
    Une habitante du quartier y a récemment installé un atelier de couture par exemple.
  • [41]
    Bourriaud, N. (2001). L’Esthétique relationnelle. Dijon, France : Les presses du réel.
  • [42]
    Champy, F. (2001). Sociologie de l’architecture. Paris : La Découverte.
  • [43]
    Diplôme de Master en sciences humaines et sociales, obtenu en 2014 (Master Recherche, 2ème année, Mention Science politique, Spécialité « Sociologie politique ». Faculté de Sciences humaines et Sociales, Université Lumière-Lyon II).
  • [44]
  • [45]
    Nicolas-Le Strat, P. (2018). Quand la sociologie entre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique. Rennes, France : Éditions du commun.
  • [46]
    Suchet, M. (2016). Indiscipline !. Montmagny, Canada : NOTA BENE.
  • [47]
    Myriam Suchet évoque l’« UniverCité » comme une « réserve de disponibilité plus considérable qu’ailleurs ».
  • [48]
    Virno, P. (2002). Grammaire de la multitude (Pour une analyse des formes de vies contemporaine). Paris, France : Éditions de l’Éclat. Cité par Nicolas-Le Strat, P. (2018). Quand la sociologie entre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique. Rennes, France : Éditions du commun. (p. 55).
  • [49]
    Nicolas-Le Strat, P. (2018). Quand la sociologie entre dans l’action. La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique. Rennes, France : Éditions du commun.
  • [50]
    J’emprunte cette idée de perspective à Pascal Nicolas-Le Strat : Nicolas-Le Strat, P. (2014). Agir dans une perspective d’intermédiation. Master 2 « Intermédiation et Développement Social », Université Paul Valéry – Montpellier 3. Document inédit.
  • [51]
    J’emprunte ce « nous » à Myriam Suchet, comme un « nous » qui « s’invente » : « En espérant qu’il sera la résultante de ce moi et de vous ». Dans : Suchet, M. (2016). Indiscipline ! . Montmagny, Canada : NOTA BENE. En espérant que ce « nous » sera la résultante de ce que nous faisons, et ferons ensemble en échangeant nos récits, des discussions ou au travers d’actions communes.
  • [52]
    Arnera, T. (2018). La Recherche Action Publique publics. Agencements, (1), 198-199.
  • [53]
    Nicolas-Le Strat, P. (2016). Le travail du commun. Saint Germain sur Îles, France : Éditions du commun.
  • [54]
  • [55]
    Citton, Y. (2017). Médiarchie. Lonrai, France : Éditions du seuil.
  • [56]
    Correspondance avec Jules Desgoutte, musicien, co-coordinateur d’ARTfactories/ Autre(s)pARTs, dans le cadre de l’élaboration d’un dispositif d’intermédiation sur le territoire du Grand-Lyon.
  • [57]
    Comme dirait Yves Citton dans : Citton, Y. (2017). Médiarchie. Lonrai, France : Éditions du seuil.
  • [58]
    Correspondance avec Pascal Nicolas-Le Strat et Régis Garcia, février 2018.

Introduction

1 La notion d’intermédiation était au centre de la première rencontre « Recherche Action Publique publics » (RAPp) qui s’est tenue le 7 avril 2018 à Vaulx-en-Velin. Organisée par Thomas Arnera, cette rencontre, conçue comme « un dispositif qui vise à réinventer collectivement l’espace du débat public (...) et nos manières de penser l’urbain », a été accueillie par l’association « Bricologis [1] » et s’est déroulée dans ses locaux. Ce lieu singulier situé au pied d’une tour d’immeuble, investi par plusieurs collectifs et ouvert aux projets des habitants, est emblématique d’une volonté d’articuler construction des politiques publiques et approches sensibles des publics, et constitue, de fait, un espace propice à une réflexion sur l’intermédiation. Les échanges qui se sont tenus ce jour-là et le « partage de nos expériences [2] » suscités par cette notion, ainsi que les interrogations, les incompréhensions, les craintes, en confrontant la notion d’intermédiation aux représentations de chacun et aux réalités sociales observées et éprouvées, ont permis de trouver des pistes pour mieux la définir tout en questionnant sa pertinence.

2 Quelle est l’origine de l’intermédiation et que cherche-t-elle à désigner ? Quelle différence entre un médiateur et un intermédiateur ? D’ailleurs, si l’intermédiation existe, l’intermédiateur existe-t-il ? Pourquoi chercher à articuler « intermédiation » et « politique publique » ? Est-ce un concept qui permet réellement de penser et agir différemment, ou bien une nouvelle lubie théorique inventée par une « science sociale vorace » qui, pour se rassasier en « matière » et « pratiques sociales », doit ensuite traquer et observer les gens ? [3]

3 Cette journée a fonctionné comme amorce dans l’envie d’écrire pour la revue Agencements et dans la rencontre que le présent article a permise.

4 Thomas Arnera et Régis Garcia se sont rencontrés à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, où ils sont tous deux doctorants en sciences de l’éducation (Laboratoire Experice), et coopèrent au réseau des Fabriques de sociologie dont ils sont membres.

5 Olivier Noël enseigne dans le Master « Intermédiation et Développement social » [4] à l’Université Paul Valéry – Montpellier 3, et développe une « sociologie de l’intermédiation ».

6 Régis Garcia, ancien étudiant de ce Master, a souhaité saisir l’initiative de Thomas Arnera comme un moment de réengagement et d’essaimage de la notion d’intermédiation, hors des murs de l’Université Paul Valéry. Car, si la notion d’intermédiation y occupe une place centrale, elle reste néanmoins difficile à saisir. Le texte fondateur, qui articule « intermédiation » et « intervention sociale », écrit en 2002 par Alain Marchand [5], est une somme ardue dont il est difficile de s’emparer, mais reste une référence. Cette difficulté s’illustre dans les pratiques développées au sein du Master, au travers de l’usage paradoxal qui est fait de la notion d’intermédiation : elle est omniprésente dans l’identité du Master, du fait de son histoire et de sa construction (maquette, intitulés des enseignements [6]), tout en étant peu mobilisée directement dans les enseignements, et elle ne fait l’objet que de rares publications.

7 Cet article à six mains tente donc de prendre appui sur les pratiques de recherche de chacun des auteurs pour réinterroger la notion d’intermédiation. Il s’agira d’explorer ce qu’elle permet de comprendre de la réalité sociale et de construire sur le plan épistémologique, d’envisager les différentes manières de la définir (sa nature et ses principes de fonctionnement) et de mettre au jour les pratiques qu’elle permet de produire (ses portées heuristique et opérationnelle).

8 Les différents motifs qui ont été choisis pour structurer le texte sont issus des notes prises par Régis Garcia au cours des échanges qui ont eu lieu au sein du groupe réuni le 7 avril 2018 et des réflexions qu’ils ont engendrées. En cela, cet article est également une manière de revenir vers les personnes présentes ce jour-là et de prolonger le débat...

9 Dans un premier temps, Régis Garcia explorera le rapport entre intermédiation et institutions, à partir de son travail de recherche portant sur les politiques publiques dans le domaine de la parentalité, d’abord en considérant la question des « acteurs de l’intermédiation », puis celle des « lieux de l’intermédiation ».

10 Dans un second temps, Olivier Noël traitera du rapport entre intermédiation et politique publique, au travers d’une recherche-action conduite en coopération avec l’URACS (Union Rhône-Alpes des Centres Sociaux).

11 Dans un troisième temps, Thomas Arnera analysera la question du lien entre intermédiation, expérimentation et création, en prenant appui sur la recherche qu’il mène dans le cadre d’une friche artistique.

Régis GARCIA Intermédiation et institutions

12 Interroger le rapport entre l’intermédiation et les institutions engage à situer l’intermédiation dans un contexte donné et dans un système d’interactions. Lors de la première rencontre du RAPp, la question du rapport entre intermédiation et institution s’est posée d’emblée, en abordant différents niveaux de la question et en faisant émerger deux orientations différentes.

13 Une manière d’appréhender la notion d’intermédiation est apparue au cours d’un débat portant sur l’existence et la fonction de celui qui agit l’intermédiation. Il est intéressant de noter que l’emploi spontané du terme « intermédiateur » est venu donner corps à cet acteur encore hypothétique. Ainsi, pour certains, l’intermédiation évoque « un type particulier de situations plutôt qu’une personne », c’est-à-dire « non pas l’intermédiateur mais des situations d’intermédiation » ; pour d’autres, au contraire, il semble indispensable de considérer d’abord l’acteur qui agit et sa position dans l’organisation (« l’intermédiateur, c’est un médiateur qui n’est pas dans l’institution »), mais également la manière dont il est lié aux logiques institutionnelles (« c’est pour le confort des institutions, qui peuvent rester dans des logiques institutionnelles, [que] les intermédiaires s’occupent de tout »). Une première orientation se dessine ici, qui conduit à engager une réflexion sur l’intermédiation en termes d’acteurs et d’organisations et, par suite, à interroger la qualité, la place et la fonction de celui – ou ceux – qui se trouvent en position d’« intermédiateurs ». C’est cette manière d’interroger la notion que je retiendrai dans une première partie, à partir de mon terrain de recherche au sein du service d’Animation Départementale Parentalité (ADP) de l’Hérault.

14 Une autre manière d’appréhender la question est apparue dans les propos de ceux pour qui l’intermédiation se réfère à une « spatialité » et se caractérise par sa position : « L’intermédiation c’est une qualité spatiale : c’est un lieu qui permet une disponibilité spatiale parce qu’il est indéterminé. (...) C’est faire le lien entre l’institution et les personnes extérieures. Ce sont des pratiques nouvelles qui viennent se situer “entre” ». Certains participants du RAPp s’emparent de cette question pour interroger la notion de manière critique : « Il y a un côté tautologique de l’intermédiation : la médiation c’est ce qu’il y a “entre”, donc l’intermédiation c’est ce qu’il y a “entre entre” ». Cette seconde orientation amène, par conséquent, à comprendre où l’intermédiation se situe, à chercher à qualifier ce que l’on pourrait appeler les « lieux de l’intermédiation ». Cette question, que j’aborderai brièvement dans une seconde partie, sera développée plus avant par Thomas Arnera.

Les acteurs de l’intermédiation Une intermédiation sans intermédiateur est-elle possible ?

15 Lors de la première journée du RAPp, les récits d’expérience ont fait rapidement apparaître une opposition entre « situation d’intermédiation » et « intermédiateur » : est-ce que l’intermédiation qualifie, en extériorité, certaines situations et certains dispositifs (« un type particulier de situations »), ou indique davantage la présence d’un acteur (« l’intermédiateur »), dont le savoir-faire permet de développer une manière particulière de penser, construire et organiser les situations ?

16 Le parti pris sera, ici, d’explorer cette dernière option consistant à penser l’intermédiation à partir de ceux qui la font. Je procéderai à partir de mon terrain de recherche, sur la base de l’intuition suivante : les situations étant le fruit d’interactions entre acteurs, il semble difficile de penser la construction de situations d’intermédiation sans acteurs spécifiques qui puissent les porter. De plus, si l’on considère que l’intermédiation opère en dehors ou à l’interstice des institutions et qu’elle engage une logique instituante (cf. infra : « les lieux de l’intermédiation »), c’est donc qu’elle n’est pas inscrite dans les pratiques déjà instituées, et qu’elle ne peut être mise en œuvre que par l’effet d’un acteur singulier.

17 Ma recherche s’inscrit dans le cadre d’une Cifre (Convention industrielle de formation par la recherche). La particularité de ce contexte tient principalement au fait qu’il positionne le doctorant au cœur de l’activité d’une organisation, dont il est salarié, et que son projet de recherche doit se construire comme une commande, c’est-à-dire comme la traduction du projet de développement de la structure [7]. Employé par une association qui intervient dans le champ du soutien à la parentalité, j’ai été missionné pour développer de nouvelles modalités d’animation et de coordination d’un « réseau parentalité départemental ». Je suis donc employé en tant qu'« Animateur-Chercheur » au sein du service d’Animation Départementale Parentalité (ADP) de l’Hérault.

18 Le projet de développement a été co-construit avec les deux autres salariés du service et la direction de la structure. Durant cette élaboration, mobilisant le bagage théorique acquis au cours de ma formation de Master 2, j’ai introduit la notion d’intermédiation parce qu’elle me semblait pertinente pour interroger la manière dont le service concevait sa mission. J’ai pu observer que l’apport de cette notion nouvelle avait produit, au sein de l’équipe, des effets à différents niveaux : la conception de sa mission et la façon de situer le service dans son paysage ont été modifiées. Cela a permis une plus large prise en compte de la pluralité des acteurs, auxquels le service est relié, et des intérêts propres à chacun.

19 C’est le récit des effets produits, par l’usage de la notion d’intermédiation, que je souhaite faire ici, dans l’idée de rendre compte de ce qu’elle permet de faire « fonctionner », ce qu’elle construit de « savoir », y compris dans une dimension réflexive. En bref, il s’agit d’appréhender l’intermédiation à partir de la manière dont elle « opère » en situation [8].

Le cahier des charges : un discours qui construit les rapports entre trois catégories d’acteurs

20 Le service d’ADP est piloté par un collectif d’institutions (CAF – Caisse des Allocations Familiales ; MSA – Mutualité Sociale Agricole ; DDCS – Direction Départementale de la Cohésion Sociale ; Éducation Nationale ; Conseil Départemental) qui lui donnent ses grandes orientations au travers d’un « cahier des charges ». L’analyse de ce document permettra, dans un premier temps, de situer les différentes catégories d’acteurs auxquels les institutions souhaitent que le service s’adresse et d’étudier le discours qu’elles tiennent à leur égard. Cette analyse permettra d’envisager, dans un deuxième temps, la manière dont le service se situe vis-à-vis de ces acteurs et, enfin, de revenir à la transformation que la notion d’intermédiation a produite, dans la lecture et la formulation de cette mission.

21 Lorsque l’on tente de situer les différentes catégories d’acteurs, on trouve, en premier lieu, la catégorie « parents » : le cahier des charges considère les parents en tant que « premiers éducateurs de leurs enfants ». Ainsi, les institutions recommandent de prendre en compte « le rôle des parents » et de le « valoriser », dans le but de permettre « le développement et l’épanouissement de l’enfant » ; elles affirment le fait que les parents « ont leur place dans tous les lieux qui participent à l’éducation de leurs enfants » et qu’ils doivent être « associés » aux actions mises en place par les « intervenants sociaux », car ceux-ci doivent veiller à ouvrir leurs interventions à « tous les parents », sans les « stigmatiser ».

22 En second lieu, le texte fait apparaître la catégorie « professionnels » : le service d’Animation Départementale Parentalité a pour mission de les accompagner dans la démarche d’ouverture aux parents et celle de valorisation des compétences parentales, que ce soit au travers d’une aide au montage de leurs projets (« accompagnement des opérateurs dans le cadre de l’appel à projets », « aide à la formulation des objectifs et des moyens », mise en place d’une « méthodologie d’évaluation ») ou en mettant en place des temps de formation ou de co-formation (« réflexion partagée entre les différents acteurs intervenant auprès des familles »).

23 En troisième lieu, apparaît la catégorie « institutions et élus » : le service doit constituer un véritable « outil de pilotage et d’aide à la décision ». Il le fait en permettant une meilleure identification « des actions » et des « opérateurs » (« localiser géographiquement », « identifier les publics, les modalités et domaines d’intervention »), en mobilisant les dynamiques locales (« conseil auprès des élus »), en valorisant la dynamique départementale, en recensant les « besoins avec les opérateurs », en créant des références communes à l’échelle du département (« charte départementale », « outils communs d’évaluation », valorisation de « la dynamique départementale »).

24 La logique qui sous-tend l’ensemble de cette commande est celle de la « mise en réseau », héritée de la création des REAAP (Réseaux d’Écoute d’Aide et d’Accompagnement des Parents), promue en 1999. Les réseaux parentalité portent le projet de favoriser les configurations horizontales, structurées par l’égalité, en termes de position et de pouvoir, des acteurs qui les composent. Le cahier des charges réactualise en effet cette logique : « la mise en réseau s’impose (...) comme une condition de la réussite en favorisant la coordination, l’animation et la formation des acteurs, en facilitant la mutualisation des moyens » et « la mise en œuvre de réponses aux besoins (...) sur un territoire ».

25 Pourtant, il est important de repérer que ce texte construit un discours ambigu à propos des parents et, lorsqu’il s’agit des réseaux parentalité, leur place est suggérée mais n’est jamais clairement affirmée comme étant nécessaire, au même titre que celle des professionnels ou des élus.

26 D’un côté, le texte défend l’idée d’une « compétence parentale » qu’il va falloir prendre en compte et « valoriser », la nécessité d’associer les parents, d’ouvrir les interventions à leur présence, ou encore souligne la « responsabilité » qu’ont « institutions et professionnels, élus locaux et acteurs associatifs (...) d’accompagner et de soutenir les initiatives ». Les parents sont considérés comme pouvant être actifs et une forme de participation est souhaitée : comme les opérateurs, les élus et les professionnels, ils font partie des acteurs auprès desquels il est préconisé d’intervenir pour « mobiliser et accompagner les dynamiques locales ». Les opérateurs sont d’ailleurs évalués en fonction de leur capacité à susciter « l’implication des parents ».

27 D’un autre côté, le cahier des charges ne donne aucune indication concernant les modalités de mise en œuvre de ces orientations, et n’identifie pas explicitement les réseaux comme des espaces à investir ou à développer pour travailler la question de la coopération entre toutes les catégories d’acteurs. Les parents sont toujours ceux dont les « besoins ou difficultés » sont « repérés » par les professionnels, ceux qui font l’objet d’une « orientation » vers un dispositif adapté, mais jamais ceux qui pourront contribuer à la construction d’une réponse ou encore à l’ajustement du dispositif d’orientation.

Traduction de la mission : logique de prestation orientée vers un seul acteur

28 L’ensemble de ces données, établies par le cahier des charges, constitue les attendus formulés par les institutions. Il s’agit maintenant de comprendre comment le service a conçu son intervention et comment il s’est situé vis-à-vis de chacune des catégories d’acteurs. Pour cela, j’effectuerai une comparaison entre les éléments qui apparaissent dans le cahier des charges et les critères retenus par le service ADP pour structurer son intervention et en rendre compte.

29 Les supports écrits, donnant accès à la manière dont le service a traduit le cahier des charges pour penser son activité, sont peu nombreux. Par exemple, il n’existe pas, contrairement à certains établissements du champ social, de « projet de service » faisant état des choix politiques et/ou stratégiques opérés pour mener à bien la mission. Cependant, depuis la création du service en 2012, différents rapports d’activité ainsi qu’un outil nommé « Tableau de bord » fournissent un corpus significatif. L’analyse de ce corpus ne peut être présentée ici dans son exhaustivité, mais quelques exemples en seront extraits pour avancer dans la réflexion.

30 Ces documents (rapports d’activité et tableau de bord) s’appliquent à enregistrer et à établir le décompte des tâches et des actes accomplis durant l’année (la structure et la personne rencontrée, la date de la rencontre, etc.), en fonction de catégories d’actions créées par le service. Ces catégories d’actions peuvent être considérées, pour l’analyse, comme autant de traductions opérationnelles de la mission confiée. Trois grandes catégories d’actions sont nommées : d’abord, « Animation du dispositif », qui identifie les différents territoires à partir des réseaux parentalités existant dans le département et met en exergue une logique de « Promotion départementale » auprès des institutions, des collectivités et des opérateurs ; ensuite, « Accompagnement des opérateurs » ; enfin, « Pilotage de l’action ».

31 Parallèlement à cette manière de découper et de penser l’action, il est intéressant de repérer les catégories d’acteurs auxquelles le service souhaite s’adresser et dans quels objectifs. Deux observations indiquent de manière représentative le positionnement du service.

32 Une première observation concernant la catégorie « parents » permet de constater que le « Tableau de bord 2016 » ne la mentionne qu’à deux reprises : d’abord pour signaler qu’un réseau parentalité organise une action de prévention des addictions en direction des parents, puis pour indiquer qu’un autre réseau souhaite aller à la rencontre des parents d’élèves délégués. Ainsi, il apparaît qu’aucune action réalisée par le service n’est directement adressée aux parents : le service ne se positionne pas en tant qu’interlocuteur des parents.

33 Une deuxième observation, concernant la catégorie « institutions », montre qu’elle apparaît lorsqu’il est question de « Promotion départementale » et de « Pilotage de l’action ». Or, dans ces deux catégories d’action, on retrouve le même et unique objectif, celui d’informer les institutions sur le fonctionnement du dispositif, de rendre des comptes sur l’activité et d’obtenir la validation des orientations proposées.

34 Ce constat révèle, par conséquent, un écart significatif entre la mission confiée au service ADP et la manière dont celui-ci pense son action.

35 Il ne s’agit pas ici de discuter des raisons qui conduisent à cet écart, ni de porter un jugement sur les choix opérés par le service. Parmi les nombreux paramètres à prendre en compte dans cette situation, il faudrait, en premier lieu, interroger l’adéquation entre l’envergure de la mission et les moyens octroyés pour la réaliser (notamment le niveau des financements), qui constituerait sans aucun doute un premier élément de compréhension.

36 Par contre, l’écart observé ici doit être considéré comme l’indicateur d’une réalité et d’une construction particulières. Cet écart porte principalement sur deux éléments qui permettent d’alimenter la réflexion sur la notion d’intermédiation. Alors que la mission positionne le service comme l’interlocuteur de trois catégories d’acteurs, il ne déploie son action qu’en direction d’une seule catégorie, celle des professionnels. L’absence de la catégorie « parents » fait, par ailleurs, écho à l’ambivalence qui apparaît dans le cahier des charges, évoquée ci-dessus. Les institutions, elles, ne sont positionnées qu’en tant qu’organe de contrôle pour établir la conformité des activités réalisées.

37 Le discours construit par le service, sur sa place et ses liens avec les différents acteurs, le positionne dans une logique de prestation, une logique d’exécution d’une politique définie par les institutions, qui exclut tout processus dialogique et contraste avec certains attendus du cahier des charges. Le fait que le service puisse constituer une aide à la décision auprès des institutions semblerait impliquer un autre type de positionnement.

Notion d’intermédiation et « (re)positionnement » des acteurs

38 Le fait de réinterroger la mission à partir de la notion d’intermédiation à l’occasion de l’écriture du projet de développement, dans le cadre de la Cifre, a permis de repositionner le service au carrefour de l’ensemble des catégories d’acteurs et de leurs « intérêts divergents [9] ». Cette caractéristique, mise en avant par Olivier Noël dans son texte « Pour une sociologie de l’intermédiation », me semble être le premier élément qui permette de qualifier une situation d’intermédiation.

39 Concernant le service ADP, cette situation a pu être schématisée de la manière suivante :

Mission ADP - Présentation aux institutions 2016

Description de l'image par IA : Organigramme avec services et institutions pour l'accessibilité.

Mission ADP - Présentation aux institutions 2016

40 Ce schéma permet de visualiser à la fois les catégories d’acteurs, leur positionnement et la mission confiée au service. Des éléments nouveaux apparaissent à partir du moment où la mission est pensée en termes d’intermédiation.

41 D’abord la catégorie « parents » devient un des interlocuteurs directs du service : un acteur non seulement identifié au sein des réseaux mais actif dans la construction d’actions via sa place dans la catégorie « Opérateurs ». Ce déplacement permet à l’acteur « parents » (et donc potentiellement aux parents réels) de changer de statut, en passant d’une place de bénéficiaire à une place d’expert (expertise d’usage) dont la parole est reconnue. Ce qui permet de trouver un levier pour rendre opérationnelles les préconisations des institutions et de rejoindre leurs attentes, lorsqu’elles donnent pour mission au service ADP de « valoriser les compétences des parents ».

42 Ensuite, le schéma permet de mettre en lumière le fait que certains éléments de la mission (ceux correspondant aux flèches dirigées du service ADP vers les autres acteurs) étaient déjà intégrés dans son activité, alors que d’autres (ceux correspondant aux flèches dirigées des acteurs vers le service) n’étaient pas considérés comme faisant partie, à part entière, de la mission. Or ces éléments-là correspondent au savoir détenu par les acteurs, à leur capacité à constituer une ressource et à informer de la réalité opérationnelle.

43 Il me semble que l’intermédiation permet deux avancées essentielles, et c’est là une force créatrice et opératoire de la notion.

44 Premièrement, penser à partir de l’intermédiation oblige à prendre en compte les différentes catégories d’acteurs auxquelles le service est relié, du fait de sa situation particulière d’« entre-plusieurs », et conduit à porter attention/considération à l’intérêt de chacun. Mais la logique induite par la notion d’intermédiation va plus loin, car elle suppose de porter cette attention avec la même acuité pour chacun. Autrement dit, elle impose une égalité dans l’attention qui est portée. L’acteur qui agit en intermédiation, pour traduire en acte ce qui s’impose comme un élément structurant dans sa démarche, se voit donc obligé de penser un critère d’égalité qui lui permet, en retour, d’interroger sa pratique vis-à-vis de chacun des acteurs.

45 Deuxièmement, l’intermédiation permet de prendre conscience de la logique de circulation et de la dimension dialogique, induites par le positionnement de celui qui organise la situation d’intermédiation : le service ADP est le lieu qui doit organiser la rencontre, le dialogue et la confrontation entre des acteurs qui ne sont pas – ou peu – en lien, voire qui ignorent mutuellement leur existence ou leurs réalités réciproques, pour rendre possible un espace public.

46 À partir de cette présentation, il semble possible de retenir plusieurs enseignements. Penser à partir de l’intermédiation permet de modifier la représentation du système d’acteurs dans lequel celui qui agit en intermédiation (« l’intermédiateur ») est situé, et de modifier sa position au sein de cette configuration. Une telle représentation permet de construire l’action en termes dialogiques, à partir de cette position d’« entre-plusieurs ». C’est parce qu’un acteur appréhende son activité à partir de l’intermédiation qu’il peut initier des configurations pour permettre à l’ensemble des acteurs de prendre part à la construction des problèmes et de contribuer à y apporter des réponses. Le rapport aux institutions s’en trouve modifié. D’une fonction d’exécutant (prestataire), l’acteur retrouve une capacité d’agir et une marge pour permettre à la parole des premiers concernés d’être prise en compte.

Les lieux de l’intermédiation – des espaces à l’interstice

47 Appréhender la notion d’intermédiation en essayant de repérer les acteurs en présence et les liens qui existent entre eux, comme je l’ai fait précédemment, conduit à poursuivre la réflexion en termes de positionnement, de position, et donc à retrouver les questions évoquées en introduction de ce propos. Dans cette partie, qui correspond à la seconde orientation choisie pour analyser le rapport entre l’intermédiation et les institutions, il s’agira de chercher à caractériser ce que peuvent être les « lieux de l’intermédiation ».

48 Les missions confiées au service ADP lui donnent une position particulière au sein de la configuration d’acteurs. Il est positionné « entre-plusieurs » du fait d’être en lien avec différents types d’acteurs, de devoir prendre en compte leurs intérêts propres et d’avoir à organiser la rencontre et la confrontation de ces intérêts. Mais au-delà de cette idée d’une intermédiation qui amène à agir « entre », comment mieux décrire et documenter cette position ? Plusieurs contributions me permettront d’avancer dans cette réflexion.

49 D’abord, le propos de Mabel Agurto, Agent de Développement Territorial à la Caf de l’Hérault, titulaire du Master « Intermédiation et Développement social ». Lors d’une intervention auprès des étudiants de ce même Master 2, le 28 juin 2018, elle définissait ainsi le rapport entre intermédiation et institutions :

50 « Une institution ou une collectivité se rêve d’être totalisante, de couvrir tout l’espace social, d’être au centre et de contribuer aux liens, dans une « logique du puzzle ». L’émergence d’un nouveau problème public, d’une nouvelle parole suppose de démonter cet imaginaire du puzzle et de faire émerger une nouvelle parole en investissant les frontières qui se déplacent. L’intermédiateur peut alors s’investir dans une logique de fluidité, de création d’espaces. »

51 On trouve trois éléments essentiels dans cette manière de décrire l’intermédiation : d’abord la notion existe dans un rapport à l’institution et dans une nécessité d’agir sur ce que produit l’institution, pour déjouer les effets d’emprise ; ensuite, elle convoque des éléments d’ordre topologique, dont la notion de frontière ; enfin, elle avance les idées de « fluidité » et de « création d’espaces », que je n’aborderai pas dans cet article mais qu’il me paraît important de relever, en raison de leur proximité avec les notions d’« espace indéterminé » et de « disponibilité spatiale » évoquées par les participants du RAPp.

52 C’est donc bien à la fois d’une position particulière « entre-plusieurs » et d’un lieu spécifique « à la frontière », que l’intermédiation peut être active. Mabel Agurto nous dit également que cet agir en intermédiation procède d’une forme d’« intelligence topologique » : il faut pouvoir repérer les frontières et être en vigilance quant à la manière dont elles se déplacent.

53 Deux autres contributions vont permettre de nourrir la réflexion, le récit d’une expérience et un article. Aucun des deux ne se réclame de l’intermédiation, mais les démarches qu’ils relatent et dans lesquelles ils sont engagés en sont, de mon point de vue, très proches et en affinité.

54 Le 7 avril 2018, le lieu qui accueille la rencontre du RAPp, « Bricologis [10] », se définit comme « un “tiers-lieu” (...) pour être en lien avec les habitants » et « devient un interlocuteur des institutions (la métropole et le grand projet de ville) ». Poursuivant la même logique, le rapport d’activité 2017 de « Bricologis » mentionne le projet du collectif d’architectes « Pourquoi Pas !? » qui constitue un des acteurs de « Bricologis ». Partant du constat que « la profonde mutation urbaine engagée sur le quartier entraîne un temps long de projet » et génère « des espaces en transition (espaces libérés par les démolitions, en attente de réaménagement et de reconstruction dans le cadre du projet de renouvellement urbain) », le collectif « Pourquoi Pas !? » s’est « installé au cœur du quartier du Mas du Taureau, sur la commune de Vaulx-en-Velin, avec comme mission la mise en place d’actions de proximité pour accompagner les habitants dans le processus de transformation urbaine » sous la forme d’actions collaboratives.

55 Louis Staritzky, doctorant à l’Université Paris 8 – Saint Denis, travaille sur le droit à la ville et sur les manières de fabriquer la ville, à partir d’une lecture de John Holloway et de la pensée d’Henri Lefebvre. Dans l’article qu’il livre dans le premier numéro de la revue Agencements [11], il décrit la « méthode des brèches », dont il propose de s’emparer pour investir le droit à la ville à partir des « pratiques instituantes qui façonnent de manière informelle notre quotidien », c’est-à-dire à partir des « expériences microsociales et résiduelles », à partir « des failles » [p. 145-147]. Même si son propos, lorsqu’il évoque la notion de « système », s’élabore spécifiquement en référence au « système capitaliste » [p. 148], dans une nécessité de le comprendre et de lui opposer une résistance, il me paraît intéressant d’extrapoler la « méthode des brèches » à tout type de système, pour « porter son attention sur toutes les expériences de rupture » et « comprendre le système (...) non pas à partir de ce qui le constitue mais de ce qui le déborde, (...) à partir de notre inadaptation à celui-ci » [p. 148].

56 Cette manière de penser le droit à la ville construit, là encore, des images et des références topologiques. Ainsi les notions « d’interstice » ou de « processus interstitiel » sont convoquées pour caractériser les lieux des « expériences de rupture » vis-à-vis d’un « cadre urbain dominant ».

57 Ceci permet de poursuivre la réflexion sur les « lieux de l’intermédiation » et le rapport à l’institution au sens de ce qui est institué, en prolongeant la proposition de Mabel Agurto. D’abord, on retrouve l’idée que l’intermédiation se construit dans un rapport à l’institution tout en étant positionnée en dehors, à la « frontière », à l’« interstice », tout en agissant à partir d’un lieu « tiers ». Ensuite, « l’intelligence topologique », évoquée précédemment, pourrait se comprendre comme une manière d’être vigilant et sensible, non seulement au « déplacement des frontières », mais également aux « espaces en transition », aux « failles » qui s’ouvrent ou encore aux « expériences de rupture ».

58 C’est bien dans un rapport aux espaces institués et aux pratiques dominantes que l’intermédiation peut se construire, en ouvrant des brèches, en créant des espaces pour permettre les débordements, à partir de ce lieu singulier de « l’interstice » ou de la « frontière ».

Olivier NOËL Intermédiation et politique publique

59 « La violence institutionnelle c’est par exemple quand il y a des centres sociaux qui organisent des activités " casse-croûte " c’est-à-dire des pansements qui ne servent à rien. (...) À chaque fois qu’on va voir quelqu’un avec un projet pour nous ou pour le quartier, il nous parle d’argent ; j’ai envie de leur dire : " mais, et notre vie elle ne vaut rien ? " »

60 La violence institutionnelle évoquée par ce participant lors de la première journée des rencontres « Recherche Action Publique publics » (RAPp), organisées à Lyon par Thomas Arnera le 7 avril 2018, mérite d’être discutée tant elle vient questionner les centres sociaux en tant qu’acteurs du développement social et de l’intermédiation. Pour cela nous nous appuierons sur une recherche-action conduite par Olivier Noël entre 2013 et 2016 en coopération avec l’URACS (Union Rhône-Alpes des Centres Sociaux), à partir du constat selon lequel les jeunes adultes sont insuffisamment impliqués dans les projets portés par les centres sociaux.

Le Centre Social : une position d’intermédiaire ? Ou de tiers-médiateur ?

61 « On n’est pas là pour gérer des dispositifs, on est là pour gérer plutôt la vie de la cité avec les jeunes adultes… Rédiger des C.V., lettres de motivation… les Missions Locales sont quand même financées pour ; nous on accompagne les jeunes. On devrait les accompagner différemment qu’une annexe de mission locale (Animatrice, centre social) [12]. »

62 Comme le souligne le propos qui précède, le centre social est pris entre la logique, principalement descendante, des institutions, et une mission de développement social, qui est de favoriser l’expression et la participation des habitants, selon une logique ascendante. Positionné au milieu de la configuration d’acteurs, il est amené à relever le défi d’injonctions apparemment contradictoires (contribuer à la mise en application d’une politique publique et être en mesure de la critiquer, assurer la cohésion sociale, voire la paix sociale, et favoriser l’émancipation des habitants porteuse de conflictualité, etc.). Le centre social, et l’ensemble de ses membres, sont dans une position de subtil équilibre, comme l’illustre le schéma ci-après :

63 Cela renvoie à un certain nombre de réflexions déjà conduites au sein de l’URACS [13], à propos des 5 fonctions du centre social, illustrées ci-après :

Description de l'image par IA : Flèche descendante, flèche montante, texte "Injonction institutionnelle descendante" et "Aspirations politiques des jeunes adultes".

64 Fonction d’organisation d’activités et de services – où l’on organise et fait vivre des activités et services utiles pour les habitants – bien souvent construits à partir d’une expression d’habitants (enquêtes, diagnostics) ;

65 Fonction d’éducation populaire – où l’on informe, forme les habitants (et où les habitants s’informent et se forment entre eux) sur des questions qui les intéressent – afin de pouvoir potentiellement agir – mieux vivre sa citoyenneté ;

66 Fonction d’animation de la relation élus-citoyens – où l’on favorise, voire anime, le dialogue entre des habitants et des décideurs afin de garantir la capacité des habitants de participer à l’élaboration des politiques publiques locales (posture d’espace intermédiaire pédagogique) – où notre rôle est d’apporter des méthodes qui vont favoriser un dialogue fécond !

67 Fonction d’animation du réseau des acteurs – où le centre social réunit et anime le réseau des acteurs locaux autour d’une question territoriale (la santé, l’enfance, la jeunesse…) – où notre rôle est d’apporter des méthodes qui vont favoriser le partenariat, l’émergence de l’intérêt commun ;

68 Fonction d’accompagnement des habitants – où le centre social accompagne les actions des habitants à partir de leurs attentes, de leurs colères, de leurs intérêts dans un esprit d’intérêt collectif – où notre rôle est d’apporter des méthodes, des moyens pour que les habitants puissent développer leur pouvoir d’agir.

69 Au-delà de ces 5 fonctions (qui renvoient à une conception attributive de sa position), le centre social est également un acteur à part entière qui peut prendre position, être un contre-pouvoir sur son territoire (qui renvoie à une conception opératoire de la position, pour reprendre la distinction analytique opérée par Michel Foucault) et adopter une posture de résistance. La position d’intermédiaire du centre social est souvent compliquée, prise « entre le marteau et l’enclume ». En voici un exemple significatif : un élu demande au centre social de s’occuper des jeunes afin qu’ils ne fassent pas de « bêtises » sur un territoire ; les jeunes du territoire revendiquent un skate park parce qu’ils s’ennuient et demandent à l’animateur du centre social de le dire au maire ; celui-ci fait remonter la parole des jeunes et doit ensuite expliquer le refus de l’élu à ces mêmes jeunes ! Comment alors résoudre cette équation impossible ?

Déconstruire le problème pour construire le projet

70 Le postulat de départ de la recherche-action a été que la construction d’un « projet avec les jeunes adultes » est inextricablement liée à la façon dont le « problème des jeunes adultes » est lui-même posé au sein du réseau et plus largement au sein de la société française. Les jeunes sont-ils le problème ? Ou sont-ils le projet ? Les termes de « problème » (proballein en grec qui signifie « jeter en avant ») et « projet » (projectum en latin qui signifie également « jeter en avant ») ont la même étymologie, la même signification. Autrement dit, il ne peut y avoir de projet sans problème. L’enjeu est alors, avant tout, de bien nommer, de bien définir le problème car comme l’écrivait Albert Camus « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Or nous ne voyons pas forcément les jeunes adultes, et les problèmes auxquels ils sont aujourd’hui confrontés tels qu’ils sont, de façon seulement objective et rationnelle. Nous les regardons à travers le prisme de représentations sociales, incarnées dans des mots, qui fonctionnent comme de véritables « lunettes sociales » qui ajoutent plus aux maux qu’ils ne permettent de les résoudre. Il importe donc de déconstruire la façon dont le problème des jeunes adultes a été construit depuis une quarantaine d’années pour mieux re-construire, avec eux, un projet. Pour cela nous empruntons les cadres d’analyse de la sociologie politique des problèmes publics, des politiques publiques et de l’action publique. Qu’est-ce qui fonde un problème ?

71 Dans ce courant d’analyse, le problème y est défini comme le rapport entre des faits existants dans notre société (exemple : les jeunes adultes sont fréquemment au chômage) et des valeurs que la société entend défendre (le travail est une valeur jugée importante dans notre société).

Description de l'image par IA : Trois boutons gris avec du texte blanc : "Chômage croissant des jeunes", "Importance de la valeur travail", "= problème public".

72 Donc si les jeunes sont au chômage, c’est effectivement un problème et même un problème public au sens où il va être inscrit sur l’agenda politique, faire l’objet de lois diverses et de politiques publiques dédiées. Il concerne dès lors l’ensemble de la société (l’État et les collectivités vont s’attacher à chercher des voies de résolution du problème). Dès lors qu’un problème est reconnu par les pouvoirs publics, des liens de causalité vont être construits pour chercher à le résoudre. Et c’est là une question fondamentale : à qui impute-t-on la cause du problème ? Le plus souvent, ce que l’on appelle le référentiel ou le paradigme d’action publique (qui va prendre la forme d’un « mot », d’une « notion abstraite ») va signifier cette imputation.

73 Depuis l’émergence de ladite « crise » économique (premier choc pétrolier 1973-1975), les référentiels qui se sont imposés pour réfléchir la résolution du problème du chômage ont largement imputé la cause du problème aux personnes elles-mêmes, soulignant leur seule responsabilité individuelle. L’exemple le plus significatif est sans doute le référentiel de l’insertion qui impute la responsabilité du chômage aux jeunes eux-mêmes autour de la notion de « handicap » (dans les premières mesures d’insertion à destination des jeunes, au milieu des années 70, ils y étaient désignés comme étant des « handicapés sociaux »), puis d’inadaptation ou d’inadéquation aux évolutions et aux réalités du marché du travail. Le référentiel « insertion » définit, au delà, et implicitement, des normes (ce qu’il faudrait faire pour résoudre le problème et atteindre les valeurs que la société entend défendre) et des modalités d’actions. Dans cette configuration causale, il importe d’agir sur les chômeurs étant entendu que le marché du travail est supposé bien fonctionner, alors même que l’on est face à un problème structurel et non conjoncturel comme le laisserait penser l’idée de « crise ».

Sortir de l’impasse d’une définition exclusive des problèmes « par le haut » ?

74 Cette manière récurrente, par les élites politiques, administratives et médiatiques, de construire les problèmes, et notamment ceux de la jeunesse (que l’on retrouve dans l’usage des référentiels ou paradigmes comme « l’intégration », « l’insécurité » ou plus récemment la « radicalisation »), assigne durablement les jeunesses à leurs supposées difficultés et responsabilités individuelles et exonère, dans le même temps, la société de réfléchir à ses propres dysfonctionnements et errements (le discours élitaire tend d’ailleurs à disqualifier ce qu’il nomme des « excuses sociologiques » [14]). Il empêche par là même toute possibilité d’associer les jeunes [15] à un projet de société dont ils seraient eux-mêmes le problème. Il importe dès lors de construire les problèmes avec les personnes concernées afin qu’elles puissent s’extraire de la « condition » à laquelle elles ont été assignées et favoriser le développement de leur pouvoir d’agir. La notion de pouvoir d’agir vient de l’« empowerment » né dans les années 60 – 70 aux États-Unis à l’initiative de femmes autour du problème des violences conjugales. Avant d’être construites par ces mouvements de femmes, les violences conjugales n’étaient pas un problème en soi. Les violences conjugales étaient considérées comme « normales », « naturelles », non seulement par les hommes, auteurs de ces violences conjugales, mais plus largement par la société américaine et par les femmes elles-mêmes : c’est-à-dire comme une condition inhérente aux femmes battues. Avant d’être perçues et construites comme un problème (qui permettra de penser un projet), nombre de questions sociétales sont perçues comme des conditions, c’est-à-dire des situations qui apparaissent aux yeux de ceux et celles qui les vivent, autant qu’à leur environnement, comme des situations inéluctables, immuables, que l’on ne parviendra pas à transformer.

75 La sociologie publique peut contribuer, même modestement, au passage de l’état de « condition » à l’état de reconnaissance de « problème », si tant est qu’une perspective de résolution soit envisagée, envisageable, c’est-à-dire qu’un projet de transformation de la situation soit possible.

Description de l'image par IA : Une flèche avec trois sections étiquetées "Condition", "Problème", et "Projet".

Inventer des micro-dispositifs de reconnaissance des problèmes

76 Les enjeux de reconnaissance sont parfois, et à tort, confinés à des luttes pour des dimensions seulement symboliques (liées, par exemple, à des revendications sexuelles minoritaires) ou identitaires (liées, par exemple, à des différences culturelles), alors même que les enjeux de reconnaissance viennent interroger, de façon plus large et plus profonde, les ressorts, les leviers de l’action collective à travers des expériences communes (ici en l’occurrence celles des « jeunes adultes ») pour questionner sinon transformer les rapports sociaux, la société [16]. Le postulat philosophique d’Axel Honneth pourrait se résumer ainsi : le motif de lutte pour la reconnaissance n’est pas seulement le fruit d’une prise de conscience d’une inégale répartition des moyens d’existence (des inégalités) mais également la résultante d’expériences morales négatives (par exemple une disqualification symbolique, une stigmatisation ou encore des discriminations). Comme nous l’avons souligné précédemment, les jeunes ont été construits, depuis plusieurs décennies en France, comme étant le problème et non comme une ressource politique pour redéfinir les contours des problèmes inhérents à notre société. Il s’agit, dès lors que l’on envisage de retourner la logique d’imputation causale (les jeunes adultes ne sont plus seulement le problème mais ils sont aussi en même temps le projet), de concevoir, d’expérimenter des dispositifs de reconnaissance, c’est-à-dire de définir un mode de gouvernance tactique, stratégique pour développer la reconnaissance de ce que pensent les jeunes adultes qui environnent les centres sociaux comme le soulignent très justement des jeunes interrogés dans le cadre de la recherche-action [17] :

77 « Les centres sociaux pourraient jouer plutôt sur ce côté humain, rassembler les jeunes, les faire échanger entre eux pour trouver des solutions. » (Jeune homme, 25 ans)

78 « Créer des espaces de parole, libératoire où chacun peut s’exprimer. Mais vraiment d’une manière franche et entière. Il faut pas que cela soit de l’apparence ou juste du bla-bla. » (Jeune homme, 24 ans).

79 Un dispositif [18] s’inscrit, de fait, dans une relation de pouvoir, comporte du discours et parfois aussi du non-dit. Il construit, en même temps, un savoir qu’il cherche à implémenter, à adapter, à fabriquer pour orienter l’action. En d’autres termes, cela signifie qu’il importe de prendre conscience que les enjeux de reconnaissance du problème, auquel sont confrontés les jeunes adultes, peuvent se heurter, se heurteront sans doute : à des jeux de non-reconnaissance ; appuyés sur un discours de non reconnaissance (ou à des faux-semblants de discours de reconnaissance) ; débouchant sur une lutte à la fois cognitive, normative et pratique ; mue par une forme, non toujours consciente, de conservatisme social et sociétal traduisant une peur, ancrée historiquement, de la jeunesse [19].

80 Penser dès lors un dispositif de reconnaissance implique de prendre en considération plusieurs dimensions à la fois. Premièrement, la dimension relationnelle de la reconnaissance (Axel Honneth parle de reconnaissance affective ou amoureuse) : elle vient souligner que la reconnaissance des jeunes adultes par les acteurs des centres sociaux détermine, en retour, la reconnaissance des centres sociaux par les jeunes adultes selon un principe de réciprocité. Deuxièmement, la dimension normative de la reconnaissance, autrement dit le droit à l’égale dignité des personnes. Troisièmement, la dimension politique et socioculturelle qui correspond à leur contribution à part entière dans leur propre définition des problèmes/projets de société.

81 Cette dernière dimension recouvre l’enjeu de développer non seulement le pouvoir d’agir des jeunes adultes mais aussi celui des centres sociaux, de ses administrateurs, de ses professionnels, de ses bénévoles. Et cela implique pour les centres sociaux d’adopter une posture d’intermédiation.

Adopter une posture d’intermédiation : recours à l’étymologie

82 La notion d’intermédiation est un néologisme à forte richesse sémantique et on ne saurait s’en tenir à son acception courante comme « action de mettre en relation deux termes ou deux êtres ». Le risque dans la démultiplication de l’usage du terme est d’en faire une notion valise, une notion à la mode ; or les mots sont la principale expertise dont nous disposons dans le champ du lien social, du développement social pour caractériser les problèmes que nous rencontrons et pour re-donner du sens aux pratiques professionnelles. L’élucidation par l’étymologie n’est pas un jeu de « mots », elle est le moyen de décliner les multiples références sémantiques possibles. Ce détour n’en épuise ni le sens ni les enjeux mais permet d’éclairer la complexité. La proximité sémantique d’intermédiation avec médium, médiation, médiateur, connote l’idée de tiers, de passeur, de traducteur. Chacun de ces termes fait référence à un jeu triangulaire entre trois (ou plus) acteurs où l’un des trois est institué comme tiers, dans un juste milieu, favorisant l’échange, le lien. Les pratiques actuelles de l’intermédiation renvoient donc à ce souci de prévenir les processus de désaffiliation économique, sociale et civique qui affectent en partie la jeunesse. Mais qu’est-ce qui se joue vraiment dans ce processus d’intermédiation ? La notion d’intermédiation renvoie étymologiquement à la notion de modération : en latin moderor c’est « imposer une limite », « donner une juste mesure » ; à la notion de médecine (l’art de remédier à un trouble) car en latin medeor et en grec medeo c’est « prendre soin » et « protéger » et medo c’est « s’occuper de, se préoccuper de »… ; et enfin au medomaï, qui renvoie à l’idée d’imagination, d’invention.

Description de l'image par IA : Triangle avec trois bulles de texte : "Moderor = poser un cadre", "Médeo = être à l'écoute", "Médomai = inventer des dispositifs".

83 L’intermédiation vise à initier un processus de conciliation, de rapprochement de visions du monde (et de ses problèmes), différentes, parfois antinomiques (l’élu local qui veut la paix sociale et des jeunes qui veulent tout chambouler). L’intermédiation s’inscrit dans une vision de la société juste en cherchant à construire un espace de référence commun aux parties en présence. L’intermédiation repose ainsi sur le postulat que plus rien ne peut être imposé de façon autoritaire et unilatérale : la logique descendante n’est plus un mode de résolution efficace des problèmes. Elle ne peut s’opérer que par un processus de régulation ascendant/descendant. Ce processus de régulation emprunte des « médiums » (le médium étant ce qui circule dans la configuration d’acteurs, y fait lien entre les acteurs, leur permet d’échanger et donne du sens à leur action). Les médiums sont les suivants :

Description de l'image par IA : Quatre cartes grises avec les mots "Connaissance", "Droit", "Croissance", "Pouvoir" en haut et "Argent" en bas.

84 Durant la RAJA (Recherche-Action Jeunes Adultes), nous avons étudié le cas d’une Mission Locale qui a mis en place un dispositif de reconnaissance et d’intermédiation via l’usage de la vidéo (méthode de l’auto-médiatisation, du réseau « Moderniser Sans Exclure », initiée par Bertrand Schwartz) dans le but de recueillir les vécus sensibles de la discrimination d’un groupe de jeunes adultes. Ces derniers sont d’abord filmés durant 14h d’entretiens collectifs ; après un dérushage avec les jeunes et le choix d’extraits, un montage de 35 minutes est réalisé ; enfin, celui-ci est projeté à un groupe de décideurs, qui sont eux-mêmes filmés lors de leur réaction. Cette expérimentation a favorisé une dynamique très positive au sein du groupe de jeunes (prise de conscience de vécus communs, fabrication de liens de solidarité) comme auprès des institutions qui ont décidé de mettre en œuvre des réponses adaptées, sur leur territoire, aux problèmes soulevés par ce groupe de jeunes (mise en place de permanences juridiques, de formation des professionnels du réseau, puis plus récemment d’ateliers collectifs, etc.).

85 Le cadre de l’expérimentation est clairement posé dès le départ (Moderor), elle a permis de prendre en considération la parole du groupe de jeunes (Médéo) mais aussi de percevoir les réactions, sensibles, des représentants institutionnels et de construire une forme de dialogue qui n’aurait pas eu lieu sans ce dispositif vidéo innovant (Médomaï). Dans cette expérimentation, la connaissance du problème par les jeunes est valorisée et permet aux institutions de mieux l’appréhender (Connaissance). Elle souligne le fait que les discriminations viennent contredire non seulement l’égale dignité à laquelle chaque être humain peut aspirer, mais également le fait qu’elles sont une aberration du point de vue des règles du marché du travail (Croyances). De ce fait, elles sont illégales (Droit) et les auteurs de tels actes encourent des peines importantes (Argent). Les jeunes, par cette expression, peuvent faire entendre leur point de vue et les institutions sont invitées à apporter des réponses adaptées (Contre-pouvoir, Pouvoir).

Des problèmes publics définis dans un espace « commun » de conflictualité constructive

86 La conception de dispositifs d’intermédiation [20] est rendue nécessaire chaque fois que la définition d’un problème fait l’objet d’interprétations controversées, divergentes sinon conflictuelles entre décideurs, élus et publics directement concernés dans l’énoncé du problème (exemple : des jeunes se plaignent de contrôles policiers « au faciès » et la police incrimine les jeunes de comportements délictueux). L’intermédiation caractérise un processus qui s’initie, tout d’abord, par la construction d’un espace public commun [21] qui favorise et rend possible la confrontation et la mise en discussion des points de vue de l’ensemble des acteurs impliqués dans la configuration d’action.

87 L’intermédiation se joue à l’intersection des 5 fonctions des centres sociaux identifiées en amont. Il s’agit, dans cet espace public commun, d’initier un processus favorisant conciliation et compromis sur les interprétations possibles du problème, sans pour autant éviter la conflictualité car le motif de tout conflit est une attente de reconnaissance. Cette étape permet par le biais de discussions fondées rationnellement (c’est-à-dire argumentées comme elles peuvent être expérimentées par exemple dans les débats mouvants) de parvenir à une définition commune des contours du problème à résoudre au regard des principes et valeurs qui sont en jeu (dimension cognitive du référentiel). Postuler le caractère fondamental d’un enjeu de reconnaissance, c’est donc penser, réfléchir une cité inclusive, une cité complète [22] et permettre d’entrevoir les perspectives de développement du pouvoir d’agir et de transformation sociale et sociétale au cœur du projet du réseau des centres sociaux [23].

88 Pour autant, il importe de ne pas perdre de vue la critique justement formulée par la philosophe Nancy Fraser pour laquelle les enjeux de reconnaissance (symbolique) ne peuvent recouvrir les enjeux (matériels) de redistribution économique [24], d’où la nécessité d’articuler, à chaque fois que possible, les deux enjeux.

89 Dans une telle configuration, le centre social joue le rôle de tiers-médiateur en favorisant la mise en place et l’élaboration d’un espace public commun (de définition du problème) :

  • il rend possible l’expression de la parole des jeunes adultes directement concernés, parole souvent minorisée, sinon régulièrement disqualifiée (fonction d’accompagnement des habitants) ;
  • il permet aux décideurs publics d’entendre une telle parole (fonction d’animation de la relation élus-citoyens) ;
  • afin de construire avec les jeunes les contours du problème, comme un problème public et non seulement comme le problème des publics [25] ; ce qui implique de réfléchir au croisement des imputations causales, qui ne sont dès lors plus seulement individuelles (la faute des jeunes) mais appréhendent la complexité du problème en élaborant une analyse plus systémique ;
  • et en mobilisant, en cas de besoin, d’autres tiers-médiateurs ; un chercheur spécialisé sur la question abordée, une personne-ressource, un collectif, etc. (fonction d’éducation populaire) en collaboration, le cas échéant, avec ses partenaires (fonction animation du réseau d’acteurs). (voir schéma page suivante)

91 Adoptant cette position de tiers-médiateur, le centre social, non seulement s’extrait de l’impossible position d’intermédiaire (celui qui est au milieu), mais ouvre, de plus, des perspectives pour réhabiliter, restaurer, valoriser la parole des jeunes adultes, premier-e-s concerné-e-s, pour construire de façon plus équitable – sinon plus égalitaire – les problèmes publics et donc les modalités de leur résolution.

Description de l'image par IA : Organigramme avec trois niveaux : Institutions, BMA, Équipe locale, Centre social, Jeunes adultes

Thomas ARNERA Intermédiation, expérimentation, création

92 Dans son ouvrage : Quand la sociologie entre dans l’action, Pascal Nicolas-Le Strat définit sa pratique sociologique comme « une recherche en situation d’expérimentation, donc en rapport immédiat avec des expérimentations sociales, artistiques, urbaines et politiques » [p. 10] [26]. L’auteur fait directement référence aux travaux d’Olivier Noël et nous dit (en note de bas de page) : « Olivier Noël, pour sa part, retient le terme de “sociologie d’intermédiation” ». En faisant le lien entre « une recherche en situation d’expérimentation » et une « sociologie d’intermédiation » [27], l’auteur souligne à mon sens non pas une proximité entre leurs objets de recherche mais une proximité dans la manière de concevoir l’activité de recherche. C’est-à-dire une pratique qui s’insère au cœur des configurations d’actions. Une pratique dans laquelle les savoirs constitués par le chercheur, en lien étroit avec les acteurs, se laissent « emporter », au sens où ils peuvent s’emparer de ce savoir à même l’action, le transformer ou encore l’invalider.

93 La journée du 7 avril à Bricologis [28] inaugure un dispositif de Recherche Action Publique Publics (la RAPp), imaginé afin de mener une recherche en sociologie politique de l’action publique, sur et avec les lieux intermédiaires [29]. Ce dispositif s’inspire de la manière dont les deux auteurs conçoivent la pratique sociologique et s’inscrit dans leur démarche. C’est aussi, pour moi, une émergence issue de plusieurs années de recherche autonome dans des espaces dédiés avant tout à la création, que celle-ci soit d’ordre artistique ou universitaire, sans que l’un et l’autre de ces espaces ne se bornent à la pratique artistique ou à l’activité de recherche en sciences sociales [30]. La RAPp se veut comme une expérimentation à la croisée d’un ensemble de disciplines, d’activités, de lieux de création, à « l’époque d’une créativité diffuse » [Nicolas-Le Strat, 1998, p. 13] [31]. La notion de créativité diffuse m’intéresse à plusieurs endroits. En premier lieu, elle constitue une notion heuristique pour appréhender des changements importants dans les modes de régulation du marché du travail et le développement d’une économie immatérielle qui capitalise sur la créativité. En second lieu, elle me concerne directement puisque l’auteur développe ce propos en 1998 (j’avais alors huit ans) et que le chemin que j’emprunterai dix ans plus tard, dans le cadre de mes orientations post-bac, me conduira « aux endroits » de ses observations.

94 Dès lors que nous nous identifions aux transformations mises en avant par ces chercheurs, la question qui se pose est de savoir comment, en tant qu’acteurs-chercheurs, nous pouvons nous saisir de ces réalités et nous saisir de leurs recherches, afin d’outiller nos expérimentations, que je perçois comme autant de mises en pratique collectives de nos théories du changement [32] (des créations ?). Comme Olivier Noël le précise plus haut, la construction étymologique du terme intermédiation n’est pas étrangère à celle de l’invention et de l’imagination (medomaï). La RAPp, comme espace « en invention », si elle met en action une recherche dans une perspective d’intermédiation – entendue comme une capacité à produire par le bas une transformation du comportement des institutions publiques, en mobilisant des connaissances et des éléments de droit – elle s’expérimente d’abord depuis des lieux et des expériences de création qui produisent des « inter-médiations », des échanges entre différents espaces de médiations (travail social, artistique, sociologique, architectural, associatif, quartiers, immeubles, mairies...). Penser la notion d’intermédiation depuis celle de la création, c’est aussi l’aborder depuis le champ culturel, qu’Alain Marchand qualifie, à l’instar du champ social, comme « le champ interactif de la mise en tension et de la confrontation des trois ordres » [33] (politique, économique et domestique).

Des lieux de création intermédiaires comme espaces possibles d’intermédiation

95 Mon implication au sein de la friche artistique Lamartine à Lyon me donne à penser non pas une sociologie en situation d’expérimentation mais bien en situation d’implication [34]. Je vis, comme acteur de l’intérieur, une véritable expérience sociale et sociologique mais qui, du fait de sa nature complexe et précaire, rend son explicitation et son partage difficiles. La précarité structure cette expérience à la fois parce qu’elle est portée par des acteurs qui, pour beaucoup, se considèrent comme précaires, mais également parce que notre lieu d’activité est régi par une convention d’occupation précaire. Cependant, parce qu’elle est vécue de façon soutenable (solidarité familiale et de milieu, polyvalence et fragmentation de l’activité permettant l’apport de revenus) et parce qu’elle est portée par un fort engagement collectif dans une ambiance « conviviale », la précarité conduit au développement de tactiques permettant d’affirmer « un espace chancelant d’autonomie » [Cingolani, 2006, p. 57] [35], dans des espaces urbains et culturels soumis de façon de plus en plus insoutenable aux logiques marchandes. Au cœur de la ville, notre espace-temps chancelant « fait une liberté » [Nicolas-Le Strat, 1998, p. 13] [36] d’agir et d’expérimenter, à contre-courant des logiques événementielles qui soutiennent d’abord la production et la diffusion des œuvres, poursuivant un objectif de visibilité à grande échelle. À l’inverse, l’autonomie situe nos pratiques du côté des « deux filières délaissées » des mondes de l’art à savoir « la recherche expérimentation et la réception appropriation des œuvres » [Henry, 2014, p. 28] [37]. Ces deux filières font de l’expérience artistique, et plus largement de l’expérience d’occupation, une expérience « d’entre deux » ou, pour le dire autrement, une expérience de l’intermédiarité (entre un ensemble de pratiques spatiales, économiques, politiques, privées et publiques).

96 Ce mouvement d’entre deux, chancelant, est aussi celui du déplacement. Mon travail de recherche au sein de la friche Lamartine s’intéresse principalement à cette question de l’itinérance, au travers des phases de relogement que connaît le lieu (« Emménager, aménager, déménager » [38]). La friche Lamartine, alors qu’elle est issue d’une première friche, la friche RVI, connaît à son tour une phase de relogement. Si, aujourd’hui, la pression du foncier en milieu urbain raréfie des expériences de squats artistiques d’envergure, comme celle de la friche RVI, la logique d’occupation infuse et se diffuse, favorisant la multiplication des expériences d’occupation temporaire. Ainsi, on retrouve dans la ville une multitude de micro-espaces qui la fabriquent du dehors (ateliers partagés, jardins partagés, friches, squats, théâtres, centre sociaux et culturels). Ces expériences répondent à des trajectoires qui leur sont propres mais qui ont pour beaucoup des traits communs et, parfois même, des initiatives croisées. Cette dissémination doit aussi jouer avec ses contradictions. Dans le cas de la friche Lamartine, la tendance de l’urbanisme transitoire cache difficilement une instrumentalisation politique de ce nomadisme, à des fins de sécurisation des biens immobiliers (éviter le squat). De même que l’on voit se développer une économie du transitoire, s’appuyant sur la culture des occupations temporaires et sur ces enjeux de sécurisation. Ces logiques vont à l’encontre des courants qui les ont initiées, ainsi qu’à l’encontre des collectifs qui pratiquent et construisent l’urbain par des formes de clandestinité et d’illégalité. Cette contradiction trouve une réponse partielle dans la logique de mise en réseau de ces expériences qui peuplent la ville. L’émergence de réseaux associatifs, de collectifs, réinstaure des pratiques expérimentales au cœur de la ville et, de cette façon, ouvre des possibles pour instituer d’autres manières d’agir.

97 Le relogement à venir de l’association Lamartine, dans l’ancien squat de la robinetterie évacué en 2011, met en avant le propos ci-dessus. En 2016, les architectes du collectif « Pourquoi Pas !? », co-fondateurs du « tiers-lieu » Bricologis (en construction à ce moment-là), ont travaillé avec l’association Lamartine sur les esquisses des futurs lieux annoncés pour reloger l’association d’artistes et d’artisans [39]. Durant plusieurs mois, ils ont mis en place un dispositif de permanence architecturale au sein de l’actuelle friche Lamartine. Cela afin d’être au plus près des usages du lieu, tout en développant une méthodologie visant à mettre les membres de la friche au cœur de la production de ces esquisses. Les interpellations entre les lieux font partie intégrante de notre manière d’habiter « l’entre deux ». Cela opère souvent dans des logiques de complémentarité ou encore pour expérimenter des dispositifs bien spécifiques, tout en permettant, lors d’action rémunérées, d’entretenir une économie solidaire. L’initiative de l’association Lamartine, le travail réalisé par ses membres avec le collectif d’architectes, n’ont finalement pas été retenus par la ville de Lyon. Cette dernière privilégie aujourd’hui un travail avec ses propres services techniques, s’éloignant considérablement des préoccupations liées aux usages de nos espaces.

98 Le fait que la journée du 7 avril se soit déroulée à Bricologis découle directement de la rencontre entre ces différents collectifs et associations et de cet « échec » à instituer nos modes de fabrication de l’urbain. Il me semblait intéressant de multiplier les approches pour questionner cette expérience et pour réfléchir aux leviers à activer ou à inventer. Initialement, c’est pour revenir ensemble sur cet épisode que nous avons envisagé cette journée. Par ailleurs, à la suite de son travail avec l’association Lamartine, le collectif d’architectes m’a invité, en tant que médiateur, lors d’une réunion visant à échanger sur la forme à donner au « tiers lieu » Bricologis. Cela m’a permis de le découvrir au cœur de son processus de création, avant qu’il ne s’ouvre au public. J’ai ainsi pu me rendre compte que cet « entre deux », cette intermédiarité n’était pas l’apanage des pratiques artistiques.

99 Bricologis s’organise autour d’un atelier de bricolage ouvert sur le quartier du Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin, ainsi qu’autour de plusieurs associations et collectifs, en lien ou non avec les métiers de l’architecture [40]. Le projet inscrit, dans un tout autre contexte (celui des métiers de l’architecture et de l’aménagement), ce mouvement intermédiaire d’occupation, de recherche-expérimentation et de réception-appropriation, notamment au travers de diverses actions d’auto-réhabilitation et de construction dans l’espace public que les collectifs proposent. À l’instar de la friche artistique, le lieu se construit par effet de « débordement » et de transformation des métiers de l’architecture, qui connaissent également un tournant esthétique conduisant les praticiens non pas « à construire le monde mais à travailler à mieux l’habiter » [41]. L’utilisation du qualificatif « collectif » témoigne de cette transformation, de même qu’elle donne à penser cette idée de créativité diffuse et les liens qui opèrent entre nos occupations. Comme le souligne Régis Garcia en évoquant les rôles qu’endosse le lieu, celui-ci recompose le rôle historique de « synthèse » [Champy, 2001, p. 1] [42] de l’architecte, en dynamique collective. Bricologis participe à l’hybridation de nouvelles pratiques – au-delà de ce que les métiers de l’architecture supposent déjà comme hybridation – tout en continuant à se situer à l’interface d’une diversité d’entités et d’acteurs (bailleurs, métropoles, citoyens, fonctionnaires, collectifs d’artistes...).

100 C’est cette capacité à questionner les normes – en mobilisant un ensemble de connaissances issues des expériences des groupes et des individus qui parcourent le lieu, pour agir sur l’environnement social et urbain – qui donne à envisager ces lieux comme de possibles espaces d’intermédiation. Ils le font cependant sur des registres différents qui, malgré les interpellations qu’ils adressent, rendent parfois difficile une réelle co-construction de l’action publique – cela notamment lorsque les échelles s’agrandissent, que les actions ne vont pas dans le sens des intérêts de l’aménageur et que celui-ci n’en tire pas directement profit.

L’expérience de création comme expérience constitutive d’intermédiateurs

101 En tant que jeune chercheur précaire, j’expérimente également ce débordement et cette hybridation des pratiques qui me conduit à fabriquer mon propre espace « d’autonomie chancelante », au carrefour de pratiques artistiques et de pratiques de recherche. J’ai placé ma recherche en « situation d’implication » au sein de la friche Lamartine, d’abord pour que ma pratique puisse continuer d’exister, et ce malgré l’absence de retombées professionnelles suite à l’obtention de mon diplôme [43]. De cette façon, j’ai pu prendre part au projet Peurs sociales et intimes au sein de la compagnie de théâtre « Augustine Turpaux » [44], résidant à la friche Lamartine (initialement dans le cadre d’un travail d’explicitation de la notion d’intermédiation). S’il met en avant la thématique des peurs, en s’appuyant sur un large corpus en sciences humaines, le projet vient à mon sens questionner l’institution théâtrale. Il pose trois questions, notamment à celles et ceux qui prennent part au projet : Qui suis-je en tant que comédien·ne ? Qu’est-ce qu’un théâtre ? Quel rôle un théâtre peut-il avoir dans la société ? J’utilise le terme « un théâtre » plutôt que « le théâtre » pour me préserver de tout propos généralisant et pour ne parler que du théâtre que je pratique désormais, un théâtre d’improvisation autonome, en itinérance et dans l’espace public.

102 Le dispositif mis en place est le suivant : nous réalisons une marche théâtrale de huit jours consistant à improviser chaque soir dans l’espace public, sans communication préalable, à partir d’échanges avec les personnes que nous croisons le matin même (toujours sur la thématique des peurs sociales et intimes). La marche se déroule principalement le long des axes routiers nationaux et départementaux. Elle nous permet de relier la ville où nous réalisons des interviews et la ville où nous organiserons la représentation, tout en préparant notre intervention. Une fois sur place, nous invitons les personnes que nous croisons à se rendre à l’endroit que nous choisissons pour jouer (places, bars, bibliothèques, librairies, passerelles et autres). Nous débattons avec le public à la suite du spectacle et nous cherchons ensuite à loger « chez l’habitant », le plus souvent chez une personne du public. Nous interrogeons à nouveau des personnes dès le lendemain matin, dans la ville où nous avons joué la veille dans la soirée, afin de préparer notre nouvelle intervention en fin de journée. Les improvisations ont pour seules consignes de ne pas exercer de jugements sur la personne, ni sur ses propos. Nous réitérons la même marche, sur le même territoire, une fois par saison climatique avant de changer de territoire.

103 Le projet s’appuie d’abord sur de jeunes comédiens, ainsi que sur des personnes provenant d’autres disciplines (musiciens, écrivains, sociologues, psychologues) participant au dispositif, au même titre que les comédiens. Ce croisement entre les disciplines opère par effet « dinterpellations réciproques » [45] et permet des combinaisons singulières, parfois inattendues aussi bien pour les artistes que pour les praticiens d’une autre discipline. Dans notre cas, ce fait d’interpellation réciproque me semble également devoir prendre en compte un enjeu de subsistance des pratiques de chacun·e. Cet enjeu n’est pas d’ordre monétaire (le projet étant dépourvu de financement, notre participation ne fait pas l’objet de rétribution) mais plutôt celui de pérenniser les projets de chacun·e qui, du fait de leur fragilité, pourraient ne pas supporter un temps d’arrêt. L’adhésion au projet, l’expérimentation théâtrale et pluridisciplinaire, ainsi que l’effet de subsistance ont été pour moi des points d’accroche me permettant d’intégrer peu à peu la compagnie.

104 « L’interpellation réciproque des expériences et des savoirs » n’a pas, pour l’instant, donné lieu à une « recherche collaborative » comme cela était envisagé. Par ailleurs, en raison de la nature du projet, je n’ai pas pu tenir les objectifs qui m’ont initialement conduit à me rapprocher de la compagnie théâtrale. Je souhaitais me renseigner sur des formes d’intermédiations artistiques, au sens où l’intermédiation constituerait une modification du comportement des institutions vis-à-vis du projet, en le soutenant mais sans le modifier. Le projet est suivi par la Comédie de Valence et la Direction régionale des affaires culturelles Auvergne Rhône-Alpes, mais sans leur soutien financier. Alors qu’un financement serait venu valoriser l’ensemble du processus de création, l’absence de soutien vient sanctionner le projet en le réduisant à la seule proposition théâtrale, jugée peu professionnelle par nos interlocuteurs. Alors que nous défendons une activité artistique et un processus de création spécifique, nous sommes évalués uniquement sur le moment théâtral, sur l’œuvre entendue comme un produit fini.

105 Pour ma pratique sociologique, les apprentissages issus de cette expérience sont d’abord à chercher du côté de ce que Myriam Suchet identifie comme une « recherche-relationnelle » [46]. Ma pratique de recherche me semble prendre du sens comme « espace de disponibilité » [p. 35] [47], pour l’action collective. Dans le cadre « d’œuvre processuelle » à « structuration publique », qui se réalise à même le processus et en « présence d’autrui » [Virno, 2002, p. 46] [48], cette disponibilité apporte une singularité supplémentaire au sein du dispositif théâtral. Elle invite également à se saisir différemment du projet, autrement que par le prisme de l’activité artistique. L’espace de disponibilité, s’il m’a permis de fournir une « main d’œuvre » pour l’action – s’additionnant à celles des autres participants : la comédienne, la personne qui nous loge ou encore la gérante du bar qui accueille nos interventions –, est aussi un espace de réflexion pour contribuer à faire en sorte que l’action puisse reprendre forme ailleurs. Cette posture permet d’entretenir « une capacité à relancer le processus, à réengager une expérience similaire, à se réapproprier l’expérience proprement dite (la réinstaurer, l’instaurer à nouveau compte) » [Nicolas-Le Strat, 2018, p. 58] [49].

106 Cela m’invite à me décaler par rapport à l’hypothèse de départ, consistant à penser une forme d’intermédiation artistique. En abandonnant la logique programmatique de ma recherche, pour la repenser depuis l’intérieur de l’action collective, je me place également différemment face à cette hypothèse. L’intermédiation a plus à voir avec la création, au sens de ce qui peut s’inventer au départ d’une multitude de pratiques, qu’avec la création artistique en tant que telle. Les lieux intermédiaires apparaissent, à bien des égards, comme des espaces pluridisciplinaires mais ils permettent également d’ouvrir des espaces/temps « indisciplinés » [Suchet, 2016]. Dans le cas de l’expérience théâtrale, j’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas de pluridisciplinarité, de juxtaposition de pratiques, mais bien « d’indiscipline », c’est-à-dire d’une confusion des pratiques. L’indiscipline permet une « inter-médiation » entre nos activités, au sens où elle donne à voir avec l’autre. Ce faisant, elle donne à chacun la possibilité d’emprunter à d’autres son registre d’action, afin d’explorer ou de débloquer des situations dans sa propre trajectoire. L’indiscipline nous constitue alors comme inter-médiateurs et nous fournit les outils d’un travail en commun, dans la perspective d’une intermédiation. Cependant, cette expérience collective laisse en suspens plusieurs questions, dont celle qui m’intéresse ici : comment élargir le groupe d’intermédiateurs, au-delà de l’« entre-soi » parfois induit par la logique des communs ?

L’intermédiation comme perspective d’un agir en commun [50]

107 En 2018, à la suite de la journée du 7 avril, nous inaugurons [51], et d’une certaine façon nous inventons, un dispositif de « recherche-action publique publics » (RAPp [52]). Ce dispositif nous permet de formaliser un « espace immatériel de recherche autonome » et ainsi de mettre individuellement et collectivement au travail les apprentissages issus de nos différentes implications. Dans cet espace de recherche, nous pouvons expérimenter ce que nous apprenons de nos indisciplines. Personnellement, il me donne « à expérimenter ce que j’apprends des artistes » [Suchet, 2016]. Ce dispositif, justement, place la recherche comme un espace de disponibilité, en proposant des résidences sociologiques dans différents lieux d’occupation de la métropole du Grand-Lyon. Ces temps doivent permettre de donner à la recherche une « structuration publique », à la façon des œuvres processuelles ou relationnelles (qui n’existent comme œuvres qu’en relation avec un public). La recherche se construit « in situ ». Les collectifs et les publics sont « interpellés » afin de « co-produire » la recherche au travers d’actions communes et d’échanges, conduisant à des « interpellations » mais aussi des « objections réciproques » [53]. L’attention est placée sur ce qui émerge du processus – si tant est qu’on puisse le saisir – et non pas sur la seule parole du chercheur ou sur l’attente particulière de résultats. De même que pour les œuvres processuelles, c’est la sollicitation de la recherche, par une diversité d’acteurs, qui assurera son utilité et sa capacité à « monter en fiabilité ». C’est là une condition pour sa réinvention permanente, au fil des relations et des connexions qui se tissent, au fil des compagnonnages. C’est ce qui inscrit pleinement la recherche dans un processus créatif.

108 La RAPp s’inscrit pour l’instant dans des axes qui s’inventent chemin faisant, par les micro-dispositifs qu’elle ouvre. À la suite de la journée du 7 avril et des discussions qui ont suivi, un atelier de mise en récit (récit de lieu / récit de soi) s’est formalisé dans l’optique de se co-former à la mise en récit et de partager nos expériences collectives d’occupation. En réunissant un petit groupe de personnes, à deux reprises, nous avons échangé à propos de l’utilité d’un tel exercice et nous avons exploré des modes possibles de mise en récit. Nous avons ainsi commencé à faire expérience commune, dans le lieu qui accueillera la seconde journée. Alors que ces ateliers sont encore en cours, la RAPp a été sollicitée, par un collectif de l’agglomération lyonnaise, pour organiser une résidence de mise en récit, faisant ainsi le lien entre différentes expériences d’occupation et différents acteurs de ces lieux. La RAPp expérimente ainsi à « nouveau compte », à même le processus, mais dans un tout autre contexte. De la même façon, le relogement de la friche Lamartine est l’occasion de mettre en place « une résidence publique » avec la compagnie Augustine Turpaux. Sur le mode de la « variation », nous expérimentons le dispositif tout en explorant de nouvelles pistes pour agir l’indiscipline, pour la mettre au travail et pour nous permettre de co-construire les outils de la recherche-action. La recherche devient une création, un continuum traversé par une créativité diffuse qui peut venir surprendre la recherche, en la soumettant à une forte indétermination.

109 En intériorisant les logiques de l’intermédiarité (de l’expérience « d’entre deux »), ma pratique de recherche en sociologie politique n’abandonne pas pour autant son objet, elle modifie seulement son point de vue en se positionnant au « milieu de l’objet ». La recherche s’exerce au sein de ces espaces d’expérimentation, plutôt que de les commenter en surplomb. La liste d’actions que je dresse ne doit pas entretenir la vison naïve d’un dispositif miracle qui produirait tout, sans rien avoir à faire. Au contraire, s’il se place dans un agir en commun (dans le mouvement intermédiaire), le dispositif pose également la question, avec d’autres, d’agir le commun (le mouvement intermédiaire) dans la perspective d’une reconnaissance publique de nos expériences. C’est ce que défend la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires et Indépendants (CNLII), qui réunit un ensemble de lieux se retrouvant dans les principes de la charte et du référentiel des LII :

110 « Cette coordination ouverte se donne pour objectif :

111 - La reconnaissance de la place essentielle des lieux intermédiaires dans l’expérimentation et la création artistiques contemporaines ;

112 - La reconnaissance du rôle essentiel des lieux intermédiaires dans le renouvellement des pratiques et des relations des œuvres et des artistes aux territoires et aux habitants ;

113 - Le développement urgent de politiques publiques, nationales et locales, prenant acte et consolidant ce vaste mouvement artistique et culturel ainsi que la pertinence politique et sociale de ses modes d’actions. » [54]

114 La RAPp s’inscrit dans cette logique, qui propose de co-construire d’autres modes de soutien public que celui de la labellisation, dont les effets standardisent plus qu’ils n’entretiennent des singularités artistiques et culturelles. Cependant, en situant mon travail d’abord à l’échelon métropolitain, je prends le parti d’un travail du commun dans une perspective de démocratie réelle et donc à l’endroit où elle est susceptible d’opérer, à son « échelle propre, qui ne peut-être que locale » [Citton, 2017, p. 12] [55]. Ma recherche envisage le mouvement de métropolisation comme un mouvement qui met en tension un fait social (le fait métropolitain) et la réalité de l’affirmation d’institutions métropolitaines [56]. Elle cherche à faire dialoguer une démocratie de la multitude, de l’expérience et de la connaissance – que nous construisons dans la coopération mais aussi dans le conflit au sein de nos expériences de groupes, de quartiers, d’associations – et une démocratie de surface (une « médiarchie » [57]), une pratique politique surplombante à laquelle l’usager, l’administré (le dominé ?) n’ont pas accès. [58]

115 Je fais ainsi l’hypothèse qu’au croisement de nos créativités et de nos expérimentations, au cœur de nos disciplines, de nos espaces sociaux et environnementaux, nous travaillons à instituer d’autres manières d’agir et d’élaborer nos politiques publiques.

116 La journée RAPp du 7 avril 2018 a ouvert un chantier autour de la notion d’intermédiation. Le présent article vient prolonger cette initiative par une autre : la rencontre entre les trois auteurs et leur envie de remettre au travail la notion d’intermédiation. Celle-ci leur est apparue comme un outil qu’ils partagent, pour construire une lecture et une écriture, dans un mouvement permanent de l’action à la recherche et de la recherche à l’action. Les recherches des auteurs se croisent, se prolongent, s’interpellent ou se contredisent, et entrent en résonance à partir d’autres notions comme celles d’institution, de lieu, d’acteur, d’intermédiateur, de politique publique, de problème public ou encore de dispositif.

117 Le chantier reste pleinement ouvert.

118 Ouvert à de nouvelles manières de questionner, de nouvelles écritures, de nouvelles contributions, de nouveaux terrains, non pas dans une volonté d’exhaustivité qui aspirerait à tout circonscrire, mais davantage dans une visée d’exploration, en conservant le caractère heuristique de la notion pour continuer à apprécier la multiplicité des contextes et des pratiques sociales, continuer à les caractériser, à penser et agir en complexité.


Date de mise en ligne : 03/10/2022

https://doi.org/10.3917/agen.002.0079